L’extraordinaire néantisation du pouvoir US

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L’extraordinaire néantisation du pouvoir US

Si l’on s’en tient aux analyses, aux évaluations, aux appréciations, etc., qu’on lit en général chez les commentateurs, – et, dans ce cas, qu’ils soient de la presseSystème ou de l’antiSystème, – on est conduit à croire qu’il y a réellement une politique US, une politique du système de l’américanisme, avec un but, les moyens pour tenter de l’atteindre, etc. On peut diverger sur l’identification de ces buts, sur le jugement qu’on porte sur ces buts, etc., mais le réflexe rationnel de toute personne qui tient une plume et commente cette politique est justement de juger et de croire qu’il y a une politique. Ainsi est-il bon de jeter un coup d’œil sur cette situation, disons au moins épisodiquement...

Le département d’État par exemple, qui est cette puissante administration qui met en musique la politique extérieure voulue par le président, qui la structure, qui l’opérationnalise, etc. Actuellement, le département d’État, déjà dévasté par une réduction de 30% de son budget, est quasiment un corps malingre et handicapé de toutes parts par des amputations, et qui n’a pas de tête. Après le limogeage de Tillerson, qui ne sera pas remplacé par Pompeo avant que celui-ci n’obtienne la confirmation du Sénat, et qui de toutes les façons n’a pas d’équipe prête avec lui, sept des dix postes de directions du ministère sont vacants, un huitième étant dirigé par une personne faisant fonction (la porte-parole placée à la tête de l’administration de la diplomatie publique et des relations publiques à la suite du limogeage de son chef)

Court article de ZeroHedge.com là-dessus :

« Avec l'administration du président Trump perdant [du fait de démission ou de mise à pied] du personnel de haute fonction au rythme d’une personne tous les 17 jours (jusqu'à présent), et les démocrates freinant au maximum le processus de confirmation [des remplaçants quand il y en a qui sont nommés], le limogeage de Rex Tillerson a laissé un département d'Etat déjà exsangue pratiquement sans direction.

» Après avoir limogé Tillerson, la Maison Blanche a également limogé Steve Goldstein, sous-secrétaire d'Etat à la diplomatie publique et aux affaires publiques de Tillerson, et a annoncé que la porte-parole du Département d'Etat, Heather Nauert, occuperait le poste par intérim.

» Huit des dix plus hautes fonctions du département d'État sont maintenant vacantes, soit à cause de mise à pied, soit à cause de départs volontaires, soit parce que les postes n'ont pas encore été pourvus par l’administration ... Ces postes vacants comprennent des positions de direction du ministère pour la politique commerciale américaine, pour l'arrêt de la prolifération des armes nucléaires, pour les problèmes des réfugiés et les efforts de lutte contre la traite des êtres humains.

» Bloomberg rapporte que le moral au ministère était déjà très bas sous la direction de Tillerson, le personnel se rebellant contre la restructuration prévue par lui, s'opposant aux politiques de Trump et voyant des collègues expérimentés se réorienter vers des emplois plus subalternes, comme traiter des demandes de Freedom of Information Act. Certains sont heureux de voir Tillerson partir. La plupart, cependant, se demandent si la vie sera différente sous son successeur [qui doit être confirmé par le Congrès avant de prendre ses fonctions]. »

Dans un autre domaine de la politique de sécurité nationale, et dans un autre sens, on relève une fois de plus, et toujours plus, une situation de confusion totale qui contredit la plupart des analyses de la politique US dans la région du Moyen-Orient, et encore par la bouche de son principal acteur militaire. Il s’agit d’une audition du Général Votel, qui commande Central Command (CentCom) dont font partie notamment la Syrie, l’Iran, l’Arabie et le Yémen (quatre pays dont il est question dans l’audition). Assez curieusement, cette audition, qui a eu lieu le 13 mars, le jour de l’annonce de la démission du secrétaire d’État Rex Tillerson, n’a guère rencontré d’échos. Elle nous parvient ce 19 mars, par l’intermédiaire de ZeroHedge.com, qui la reprend du quotidien israélien Haaretz.

En gros, Votel nous dit ceci, dans trois domaines essentiels de la politique US au Moyen-Orient.

• L’Iran et le traité nucléaire JCPOA. Contre tout ce qui se dit quasi-officiellement de la position de Trump, même contre ce qui paraît être la cause du limogeage de Tillerson (son soutien au traité) et de son remplacement par Pompeo, Votel apporte un soutien total au traité avec l’Iran : « Le JCPOA répond à l'une des principales menaces à laquelle nous avons à faire face avec l'Iran, donc si le JCPOA disparaît alors nous devrons avoir un autre moyen de gérer leur programme d'armes nucléaires... » Interrogé pour savoir s’il soutenait la position des généraux Mattis et Dunford (respectivement secrétaire à la défense et président du comité des chefs d’état-major) qui avaient apporté leur soutien au JCPOA l’année dernière, quand le sort du traité n’était pas encore un sujet sensible dans l’administration, Votel répond ceci qui actualise cette position catégorique à ce moment de grande tension : « Oui, je partage complètement cette position. »

• La Syrie. Votel a défini une politique qui contrarie à peu près toutes les affirmations et spéculations d’une attitude offensive et agressive des USA contre le régime Assad et contre les Russes, y compris les bruits actuels de frappes aériennes contre la Syrie. Un extrait d’un passage de l’article :

« Votel a déclaré que la meilleure façon de dissuader la Russie, qui soutient Assad, était par le biais des canaux politiques et diplomatiques. “Certainement, s'il y a d’autres choses qui sont considérées, vous savez, nous ferons ce qu'on nous dit ... [Mais] je ne le recommande pas à ce moment”, a déclaré Votel, dans une référence évidente à l’option militaire.

» Le sénateur républicain Lindsey Graham a demandé s'il était “exagéré” de dire qu'avec l'aide de la Russie et de l'Iran, Assad avait “gagné” la guerre civile en Syrie. “Je ne pense pas que ce soit exagéré du tout”, a déclaré Votel.

» Graham a également demandé si la politique des Etats-Unis sur la Syrie était toujours de demander le retrait d'Assad du pouvoir. “Je ne sais pas si c'est notre politique particulière à ce moment-ci, mais nous nous concentrons sur la défaite de Daech”, a répondu Votel. »

• L’Arabie et le Yémen. Dans la guerre que mènent l’Arabie et divers autres coalisés rameutés par le bailleur de fond principal, les USA sont fortement soupçonnés de tirer les ficelles et de conduire ce conflit par procuration, comme maître-manipulateur fondamental. Votel a été interrogé sur cet aspect des choses par la sénatrice démocrate Elizabeth Warren et a développé tout au contraire une position extrêmement nette de non-intervention alors que les USA alimentent en armes et autres domaines de logistique les Saoudiens. Il présente donc les USA comme des fournisseurs de moyens de guerre sans aucune influence, ni contrôle, ni connaissance des événements, dans une guerre d’agression cruelle où les pertes humaines, notamment civiles (sans soulever de protestations notables des pays à la sensibilité droitsdelhommiste et humanitariste), sont très élevées.

« Dans un échange stupéfiant avec la sénatrice démocrate Elizabeth Warren, Votel a admis que CentCom ne sait pas pour quelles missions le carburant et les munitions américains sont utilisés au Yémen.

» “Général Votel, CentCom connaît-il l’objectif des missions qu'il ravitaille ? En d'autres termes, où intervient un avion [saoudien] armé et ravitaillé par les États-Unis, [CentCom sait-il] quels sont les objectifs qu'il vise et le résultat de la mission ?”, a demandé Warren. “Sénateur, nous ne le savons pas”, a répondu Votel.

» Warren à nouveau : “Général Votel, lorsque vous recevez des rapports de ce type de la part d’organisations médiatiques crédibles ou d’observateurs extérieurs, CentCom est-il capable de dire si des munitions américaines ont été utilisées dans cette attaque ?” “Non, sénateur, je ne crois pas,”  a répondu à nouveau Votel.

» S’étonnant de la réponse du général, Warren conclut : “Nous devons être clairs à ce sujet : l’Arabie Saoudite reçoit les armes américaines et le soutien américain. Cela signifie que nous assumons une certaine responsabilité ici. Cela signifie que nous devons tenir nos partenaires et nos alliés responsables de la façon dont ces ressources sont utilisées”. »

A moins que Votel ait choisi ou ait eu pour mission de mentir systématiquement, ce qui constitue un risque tout de même considérable dans les circonstances d’une audition au Congrès, on doit admettre qu’il donne dans ce cas la description de la politique officielle à la fois de CentCom et du Pentagone. Ce n’est pas émettre des évidences, lorsqu’on voit la surprise des parlementaires auxquels il s’adresse. On admettra en effet qu’il donne un tableau considérablement différent de ce qui est habituellement écrit et entendu sur la politique US dans la région, que ce soit d’ailleurs de source-Système (presseSystème, etc.) pour encourager cette politique, ou de source antiSystème, pour la dénoncer. Qui plus est, il y a eu les divers incidents où des forces aériennes US ont été soupçonnées d’avoir prémédité des actions contre les forces syriennes (Assad).

Par conséquent, on ne peut dire que le témoignage de Votel ne tranche quoi que ce soit dans l’appréciation d’une politique précise et déterminée avec clarté, même la politique la plus détestable, la plus déstructrice par dessein (même si les effets obtenus vont souvent dans ce sens). Par contre, bien entendu, ce témoignage tranche avec les hypothèses d’agression comme celles que nous décrivions hier, notamment avec le texte de Magnier (tout cela s’appuyant tout de même sur des déclarations officielles de l’ambassadrice des USA à l’ONU, Nikki Haley). En d’autres termes, il ne fait qu’apporter un peu plus de désordre dans la perception qu’on a de la “politique” des USA ou d’une “politique” des USA.

Bien entendu, si l’on ajoute ces constats à la situation pathétique du département d’État, avec le spectacle d’un président qui ne cesse de s’avérer chaque jour plus imprévisible, on peut alors parler de la néantisation de la politique US. Nous ne sommes pas dans une situation d’absence de politique US, de “vide”, puisque les USA sont présents partout dans les zones essentielles, et notamment au Moyen-Orient ; il s’agit bien d’une “néantisation” de cette politique, c’est-à-dire une politique complètement inexistante, évoluant selon les poussées différentes, les déclarations à l’emporte-pièce, et bien entendu les obsessions pathologiques bien connues produisant narrative et déterminisme-narrativiste. De tout cela rien ne sort d’achevé, de structuré, de significatif. Il s’agit bien de “néant”, c’est-à-dire d’“absence d’existence”, et le déroulement de cette politique est la poursuite d’un processus de “néantisation”. On ne voit rien qui puisse renverser cette étrange dynamique du néant.

Devant tant de circonvolutions, de désordres divers et d’incertitudes dans tous les sens, on comprend la difficulté extrême où l’on se trouve d’émettre le moindre jugement structuré, dans un sens ou l’autre. De ce fait, la seule définition envisageable pour caractériser la politique américaniste se trouve dans le constat objectif d’une énigme complète (y compris pour ceux qui sont censés la conduire) ; avec, pour l’observateur, la nécessité d’être prêt à constamment modifier son jugement selon les effets imprévisibles et le plus souvent contradictoires que l’on observe littéralement d’un jour après l’autre. Bien entendu, le pouvoir US lui-même est caractérisé paradoxalement par cette complète absence de caractères identifiables, dans la mesure où il se trouve incapable de produire autre chose que cette néantisation, donc devenu néantisation lui-même.

Cela n’est pas affirmer que ceci ou cela, ou par exemple une agression contre la Syrie comme celle qu’on décrivait hier, ne peut arriver. En fait, tout et n’importe quoi peut arriver, puisque s’il y a néant il n’y a pas vide par absence d’une présence. Simplement, ce qui survient et ce qui surviendra aura la consistance de l’acte, mais pour autant aucune signification politique particulière. Notre monde sous les auspices US/BAO n’agit pas, il “est agi”...

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