L’essoufflement en peau de chagrin

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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L’essoufflement en peau de chagrin

8 avril 2019 – Il est absolument fascinant, s’il vous reste quelque capacité d’être encore fasciné après l’avoir été tant de fois de suite par l’incroyable vanité, par le vide abyssal, par l’inversion presqu’automatique caractéristiques des événements machinés par sapiens sapiens dans notre époque si pesante, – absolument fascinant disais-je, de comptabiliser le nombre de fois où se sont faits les consensus autour des tables bavardes et parisiennes de la “petite lucarne”, sur le fait que, oui, cette fois c’est sûr, le mouvement des Gilets-Jaunes s’essouffle. Ils s’essoufflent, ces commentateurs parisiens, à force de le constater chaque semaine, après chaque samedi ; moi-même, je l’avoue, proche d’être essoufflé à force de les suivre pour tenter de distinguer leur angoisse dans cet emploi forcené de la “méthode Coué”.

Plus on avance dans cette étrange marche à reculons, plus ils reculent justement. Je veux parler ici, par induction de la réflexion, que c’est le régime révolutionnaire du président Macron qui est touchée dans sa grandiose perspective effectivement révolutionnaire. Chaque samedi passé, en même temps qu’on nous donne la température du Grand Débat et que la distinguée nouvelle porte-parole, la meuf très tendance, nous dit que “plus jamais (après les GJ et le règlement évidemment macronien de l’affaire) les choses ne seront pareilles ni comme avant”, grandit l’impression d’un formidable rétrécissement du dessein et du destin du projet-programme révolutionnaire du président Macron.

Je veux dire par là que la grande ambition révolutionnaire se transforme de plus en plus en une résolution ponctuelle, voire même momentanée cela irait, de la crise des GJ qui n’était pas prévue au programme révolutionnaire ; puis plus simplement encore, le dessein et le destin réduits à une exclamation triomphale parce qu’un samedi s’est passé avec l’ordre à peu près maintenu dans les manifestations des GJ.

(Lesquelles manifestations, de leur côté, ne cesse de s’essouffler quantitativement selon cette norme nouvelle, en nombre de manifestants selon les Castener’s boys aux manettes de la comptabilité, avec le nombre de participants qui ne cesse de baisser si bien qu’on arrivera bientôt aux “moins-10 000” à “moins-20 000” manifestants, – évidemment essoufflés...)

Emmanuel Todd, dans une conférence conjointe avec Roland Marcel Gaucher le 26 mars au Cercle de la Raison Européenne (Science Po), décrivait ce phénomène (autour de 12’50” sur la vidéo) en observant et en expliquant que « les Gilets-Jaunes ont cassé le programme Macron. » « Le seul but du macronisme aujourd’hui, c’est d’arrêter les GJ, sa seule fonction c’est le maintien de l’ordre, une fonction autoritaire »... « Spéculer sur l’avenir du macronisme, c’est spéculer sur l’avenir du maintien de l’ordre ».

C’est ce qu’on peut nommer un “essoufflement” du programme, la respiration de plus en plus courte, tandis que le personnage et son ambition s’installent dans la perspective qu’on pourrait qualifier pour l’occasion “de la peau de chagrin”.

Avant Todd et bien sûr dans la même conférence qui réunissait les deux compères, Gaucher avait parlé, lui (à 10’40” sur la vidéo), de quelque chose comme un “Macron énigmatique”... « L’intensité des paroles dissout le personnage... en cherchant une capacité de repousser le réel »... « Le  discours installe une sorte de vide pour l’essentiel de la population ». Aussitôt, Todd avait embrayé sur cette piste du portrait psychologique, c’est-à-dire psychiatrique, c’est-à-dire pathologique : “une véritable logorrhée, limite cas psychiatrique”, justement “pour repousser le réel par la parole” ... “Est-il bipolaire ?” s’interroge Todd : « J’ai été voir sur Wikipédia, c’est vrai logorrhée fait partie des symptômes de la bipolarité... » « Alors, nous attendons avec impatience la nouvelle phase dépressive après l’épisode maniaque du Grand Débat... Mais peut-être y sommes-nous déjà ? »

Hier, sur LCI, le psychiatre et commentateur Gérard Miller,  qui est de plus en plus sympathique et souriant, évoquait avec une certaine gravité, celle du pratiquant, l’état mental et psychologique du président-révolutionnaire ; notamment, dans ce cadre dévasté, son “En même temps” qui claquait au début de la croisade comme bannière flottant au vent divin, qui apparaît désormais comme presque compulsif et qui prend des allures monstrueuses de radicalité perverse face aux GJ ; lui-même, Miller, diagnostiquant l’équivalent d’un état de Double Bind (“Double Contrainte”), ainsi résumé de manière insolente tant cela convient à Macron (les GJ sont-ils les “dominants” de Macron ?), par le même Wikipédia :

« ...Une situation dans laquelle une personne est soumise à deux contraintes ou pressions contradictoires ou incompatibles. Si la personne est ou se sent prisonnière de la situation (notamment un enfant), cela rend le problème insoluble et engendre à la fois troubleet souffrancementales. Une double-contrainte peut se produire dans toute relation humainecomportant un rapport de domination, et particulièrement dans la communicationémanant du ou des “dominants”. La forme la plus connue de double contrainte est celle de l'injonction paradoxale. »

Je sais que Macron a déjà été l’objet de nombre d’analyse-psycho, mais cette fois nous sommes en pleine opérationnalité. Il est somme toute opérationnellement logique que la phase d’essoufflement du macronisme au travers du rétrécissement de son programme à un seul adversaire-partenaire (les GJ) et au maintien de l’ordre autour de cet adversaire-partenaire, conduise effectivement à une mutation du type-peau de chagrin. Il s’agit de la réduction de Macron selon les procédés-Jivaro appliqués à la tête de leurs ennemis. Certains parleraient de la phase Macron-devenant-Micron ; ceux-là ont peu de respect pour la fonction présidentielle, et encore moins de reconnaissance pour les ambitions révolutionnaires.

Macron est un véritable personnage de premier plan de la postmodernité, c’est-à-dire un personnage de son temps et complètement dans son époque, un personnage emblématique, un personnage qui résume tout en se réduisant, qui se transmue en une maquette au “un trente-deuxième” ou au “un soixante-quatrième” de lui-même. Il se déconstruit lui-même, et fait don à la France du vide dont il est habité, comme l’autre faisait “don de sa personne”. Son costume, finement coupé, est en véritable peau de chagrin, d’un cuir épais, garantissant la bonne tenue du simulacre dont il est le concepteur-producteur. Cela n’empêche en aucune façon qu’il puisse décider, en temps voulu et en temps compté, de compléter son équipement d’un élégant gilet, par exemple de couleur-canari.

Car c’est un homme et une maquette d’homme de son temps et complètement dans son époque : « Le dernier homme » écrivait Nietzsche, « Nowhere Man » chantaient les Beatles... Que de grandes références.

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