“Les Russes arrivent (en Syrie) !” : analyse d’une incertitude

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... Analyse d’une incertitude

3 septembre 2015 – Nous allons suivre un parcours, – si pas celui “du combattant”, dans tous les cas celui du guerrier de la communication. Nous ne voulons certainement pas aborder cette question, nous-mêmes grimés en “guerrier de l’information”, pas du tout, mais en observateurs, en commentateur, en analyste de la communication et de la circulation de l’information ; si possible, sans porter de jugement, ni sur l’information elle-même, ni sur les acteurs de cette bataille de communication qui s’est livrée d’ailleurs d’une façon assez sereine, sans invective particulière, sans dénonciation ni même accusation nettement exprimée de volonté de tromperie (désinformation, mésinformation, narrative, etc.), dans un climat qui reflète plutôt l’incertitude fondamentale qui règne dans la connaissance des choses, au fond comme un reflet apaisé du grand désordre affectant les affaires du monde...

La nouvelle, – vraie ou pas vraie, – est d’importance : il s’agit d’une intervention militaire russe en Syrie, dans le cas le plus extrême, – matériels, logistique, encadrement technique, troupes de combat. Le but est de participer aux combat contre Daesh et d’assurer la sécurité de l’État central syrien du président Assad. D’une façon très caractéristique, comme on l’a observé, la “nouvelle” est annoncée, ou démentie c’est selon, sans véritable polémique, avec pourtant des sources habituellement antagonistes, et souvent selon un classement par rapport à la “nouvelle“ qui ne suit pas nécessairement cet (ces) antagonisme(s). En cela, le processus de communication est intéressant parce qu’il est moins développé comme un épisode de la guerre de la communication que comme le signe des difficultés de plus en plus grandissantes de parvenir, non seulement à déterminer l’éventuelle véracité d’une nouvelle, mais plus encore, l’orientation qu’il faut lui donner par rapport à une situation dont la confusion semble dépasser les capacités de classement entre “alliés” et “adversaires” d’une façon assurée.

• Le premier écho de la nouvelle vient de Voltaire.net (Thierry Meyssan, le 24 août 2015), bien que les informations soient encore assez vagues : «C’est un changement profond et significatif qui vient de s’opérer au Levant : l’armée russe commence à s’engager contre le terrorisme en Syrie. Alors qu’elle est absente de la scène internationale depuis la dissolution de l’Union soviétique et bien qu’elle avance avec prudence, elle vient de constituer une Commission russo-syrienne, de livrer des armes et du renseignement, et d’envoyer des conseillers. Tout ceci plus ou moins coordonné avec la Maison-Blanche.»

• Le 28 août 2015, Guy Taylor, du Washington Times, fait un long article qui ne concerne pas les troupes russes en Syrie mais une position de plus en plus pressante des USA vis-à-vis de la Russie pour parvenir à une coopération entre les deux puissances, pouvant mener à un processus politique acceptable qui établisse une sorte de stabilisation sur le terrain.. L’article dit en substance que les Russes désormais sont “un acteur-clef” de la situation en Syrie, que la coopération entre les USA et la Russie est illustrée par le voyage d’urgence de l’envoyé spécial des USA pour la Syrie Michael Ratney à Moscou ce même 28 août. Nulle part il n’est question de forces russes en Syrie mais le climat est manifestement décrit à Washington comme très favorable entre Washington et Moscou, – en ayant à l’esprit que tout cela ne peut se concrétiser que si, d’abord, Daesh est au moins contenu, sinon neutralisé sur le terrain, – et pour ce cas, des forces russes seraient les bienvenues...

• Le 31 août 2015, paraît un article sur le site Ynet israélien (site du quotidien Yedioth Ahronot) qui confirme en le précisant l'article de Meyssan, assure avec nombre de détails qu’il y a des forces et des troupes russes en Syrie, pour l’instant en nombre réduit et non-combattantes, mais qui préparent l’arrivée de “milliers de soldats russes” en Syrie, pour effectivement combattre au côté des Syriens d’Assad contre Daesh. Ynet place cette annonce dans le cadre d’une coopération active avec l’Iran et avec l’approbation tacite des USA, ces trois pays étant d’accord pour l’intervention russe, laquelle se ferait avec l’intervention de forces iraniennes.

• La nouvelle de YNeta été reprise par divers médias alternatifs, chacun accompagnant la chose de diverses autres indications différentes, ou de commentaires. C'est le cas d’Infowars.com le 31 août 2015, de ZeroHedge.com le 31 août 2015, de The Daily Beast le 1er septembre 2015, etc.

• Les sites pro-russes indépendants accueillent en général la nouvelle avec le plus grands scepticisme. Russia Insider a repris (le 1er septembre 2015) in extenso le texte de YNet en ajoutant ce commentaire en tête, qui précise la position de RI : «Top Israeli news portal Ynet (outlier of a top Israeli daily Yedioth Ahronot) suggests that thousands of Russian Air Force personnel to start arriving in Syria. A most interesting read... We don't think it's going to happen mind you, because: 1) Kremlin has a civil war in Ukraine to pay attention to ; 2) Putin isn't going to risk a Russian pilot getting beheaded on TV in a foreign land ; 3) Russia has a bad experience with terrorist attacks and doesn't want them back... Article also says Russians and Iranians are determined to equip Syria forces so they're not defeated by ISIS - this part we very much believe.» Le Saker-USA fait lui aussi un texte de commentaire sur la nouvelle diffusée par Ynet, où il explique toutes les raisons, nombreuses et détaillées, pour lesquelles il ne croit pas que cette nouvelle soit fondée (Le 1er septembre 2015 : «A Russian military intervention in Syria? I very much doubt it...»)

• Les sites d’information russe ont surtout répercuté les démentis officiels russes (notamment du ministère de la défense) qui n’ont pas manqué, mais RT va plus loin en intervenant auprès du journaliste d’YNet auteur de l'article pour en savoir un peu plus. Bien entendu, l’interlocuteur de RT-français a confirmé son information tout en refusant, comme c’est normal, de divulguer ses sources (sur RT-français, le 1er septembre 2015).

« [...C]e site d’actualité a affirmé, en citant des “diplomates occidentaux” anonymes, qu’une force expéditionnaire [russe] serait déjà arrivée en Syrie et aurait même établi un campement dans une base aérienne “contrôlée par Assad”, le tout afin de combattre Daesh (Etat islamique). Ynet News suggère que des “milliers de militaires russes” doivent affluer en Syrie dans les semaines à venir, créant ainsi “un défi pour la liberté d’opération des Forces aériennes israéliennes dans le ciel du Moyen-Orient”.

» D’après le site, la Russie serait également en train de mener des négociations secrètes avec l’Iran “afin de préserver le pouvoir de Bachar al-Assad en Syrie contre la menace que représente pour lui Daesh”. Toujours [dans ce sens], la diplomatie américaine serait également en pourparlers avec l’Iran, avec un objectif analogue, celui de coordonner leurs efforts militaires contre Daesh. Ynet News rapporte également, en citant encore une fois “les sources diplomatiques occidentales”, que Washington serait au courant de la prétendue intervention de Moscou en Syrie, mais choisirait de ne pas réagir à ces informations.

» L’auteur du rapport, Alex Fishman, contacté par RT, a refusé de discuter de la légitimité de sa source. “Je ne parle pas de mes sources, excusez-moi”, a-t-il déclaré. “Je ne publie pas quelque chose sans une source infaillible. J’ai travaillé sur les champs de bataille ces 40 dernières années. Donc vous pouvez imaginer que c’est une source très, très fiable”, ne révélant toujours pas d’où provient l’information.»

• Le même 1er septembre 2015, DEBKAFiles publie un rapport sur cette question de la Russie et de la Syrie. Le site reprend catégoriquement l’information («Despite strong denials from Moscow, Russian airborne troops are preparing to land in Syria to fight Islamic State forces.»). DEBKAFiles apporte des précisions techniques précises aux affirmations de YNet mais, surtout, introduit un élément stratégique important dans le chef de ce qu’il affirme être l’échec complet de l’organisation (CCFJ) de coordination et de commandement conjoint organisé par les USA avec la Jordanie, Israël et des groupes rebelles, et la “nécessité” selon les Russes d’offrir l’alternative de leur propre organisation de commandement ... (Pour ajouter à la confusion, il faut noter que le CCFJ est présenté comme devant attaquer également les forces du Hezbollah et d’Assad, tandis que l’organisation de commandement russe se fait évidemment avec le Hezbollah et Assad, avec l’appui de l’Iran [pas de surprise] et des USA [surprise pour qui veut suivre le jugement de logique].)

«Our intelligence sources point out that the concerted activities of the [ Russo-Syrian Military Commission] are taking place amid the nearly complete paralysis of the US Central Command-Forward-Jordan (CCFJ), where operations against the rebels in southern Syria, including those holding positions across from Israel’s Golan, are coordinated. Officers from Jordan, Saudi Arabia, Qatar and Israel are attached to the CCFJ. Most of the operations of the CCFJ have been halted due to a conflict that erupted between the Syrian rebels and the U.S. Central Command, CENTCOM. The US military is opposed to the rebels cooperating with Al-Qaeda-linked groups, such as the Al-Nusra front, while the rebels claim that this cannot be avoided for they are to defeat the forces of Bashar Assad and Hizballah.

»The paralysis of the CCFJ is spurring the Russians to try to show that their “central command” for Syria is operating without any difficulties. In recent weeks, the Russians have taken four military steps related to Syria...»

• Pour ajouter un zeste de piquant à ce kaléidoscope intéressant sur la situation en Syrie, on notera que Sputnik-français, tout en reprenant les démentis officiels russes, rapporte les considérations officielles US devant la nouvelle diffusée par Ynet (le 2 septembre 2015).

«Washington souhaite une plus grande implication de la Russie dans la lutte contre Daesh, a déclaré le porte-parole de la diplomatie américaine Mark Toner, en commentant l'information sur la participation des avions russes aux opérations aériennes en Syrie. “Nous essayons toujours de trouver ce qui est vrai sur le terrain. Nous avons vu ces rapports. Pour répondre à certains responsables russes qui disaient qu'il fallait que l'on lutte plus contre l'EI... Actuellement, environ 37 pays participent à la coalition qui lutte contre Daesh. Nous serions sensibles aux efforts de la Russie si elle était plus activement impliquée dans ces opérations”, a déclaré Mark Toner.»

• Enfin, dernière pièce à considérer, montrant combien les Russes n’ont pas pris cette information à la légère, une interview par RT (anglais) de Richard Spencer, de AlternativeRight.com. Il s’agit d’une mise en cause des médias du bloc BAO dans leurs attaques contre la Russie (voir le 2 septembre 2014). Cette mise en cause qui est assez remarquablement extrême, et à notre sens, pour une fois infondée dans ses jugements principaux ; et c’est justement pour cela qu’elle mérite notre attention et doit figurer dans ce dossier des “Russes arrivent (en Syrie) !”

RT : «According to the latest article, Russia is “sending jets to Syria” to fight ISIL, and moreover, Iran is cooperating with them and the US knows all about it. How do you feel about this story?»

Richard Spencer : «I would first point out that this Ynet story is actually the number one story on Google news when you google Russia and Syria. So this is not some alternative media blog – this is a major part of the propaganda war. In some ways it comes out of an alternative universe, and it is not coming from universe we live in. Russia, as opposed to the US, has been the power that has really stressed stability, and stressed diplomacy. Russia has prevented a war in Syria in 2013, or at least you could say that it played indispensable role in preventing what would be yet another catastrophic endless conflict in that region.

»Yes, I think it’s a part of a propaganda war, it is part of a certain faction in the US that wants the Shia and Sunni to be going at it endlessly, that actually wants chaos in the region, that thinks that it is good for Israel, or some other’s interest. The whole point about a propaganda war is of course not that it is true, and it is not even that you can’t debunk it later; the whole point of the propaganda war is to get it out there. So you have things like “weapons of mass destruction,” you have things like “Vladimir Putin ordered a plane to be shut down in Ukraine,” and so on, and so on. These things can be disproven; these things turn out to be bogus. But the whole point is to get them out there. They are kind of percolating throughout the media and through people’s minds in the west. And that is mainly what the story was about.

RT : «In many cases, like in the aforementioned story, the alleged evidence proved to be bogus. Why supposedly credible news organizations are not doing fact-checking before publication?»

Richard Spencer : «Unfortunately, not all news organizations are really concerned about the truth and about getting it right, and about digging in. There are certainly a lot of news organizations that are simply interested in sensation for sensation sake. But also there is quite a bit of organizations that are really connected with governments and connected with specific factors or movements within governments. You can see this with the conservative media in the US – they have a very specific foreign policy agenda; they are going to report on the “facts” in a way that supports that agenda. And that agenda, of course, is more war that they think will benefit the US or Israel. But you have to think: the media is very often an arm of governments, an arm of movements within governments. And that is most likely what we’re seeing today with this Ynet story.»

Daesh et “Kiev-la-folle”, signes des temps

Nous ne cherchons pas une seconde à savoir quelle version est vraie, et même si nous le savions parce que les déclarations officielles des diverses sources concernées viendraient à donner une version catégorique au moment où nous écrivons ou plus tard, cela ne changerait rien à notre attitude. Ce qui nous importe ici, fondamentalement sinon exclusivement, c’est le processus de communication, objectivement considéré.

Plusieurs points, déjà effleurés ici ou là, doivent être précisés et mis en perspective. 1) D’abord, la nouvelle est venue de deux sources différentes et qui sont absolument de partis opposés. Le Saker-US le remarque justement dans son texte référencé ci-dessus, sans pourtant aller jusqu’à cette conclusion qui est la plus intéressante (puisque nous nous trouvons dans un contexte de guerre de la communications) que les deux “sources” sont de deux partis opposés (Meyssan bien entendu anti-israélien, YNet  évidmment pro-israélien): «What is interesting in these rumors is that they appear to come from two very different sources. Meyssan gets his information from Syrian sources while Ynet quotes “western diplomatic sources”.» 2) Ensuite, comme nous l’avons déjà noté, l’ensemble de la dialectique utilisée, dans un sens ou l’autre, dans à peu près toutes les sources citées, est en général dépourvue d’agressivité, d’arguments antagonistes, surtout tournée vers l’annonce (ou le démenti) de la nouvelle en soi. Par exemple, RI et le Saker-US affirment qu’il ne croient pas à la nouvelle, mais sans y chercher une manœuvre de guerre de communication. (Seul Spencer emploie cette dialectique.) Les sources qui annoncent l’arrivée des Russes, même les sources israéliennes (DEBKAFiles) le font sans commentaires négatifs particuliers.

Quant aux Américains, y compris de la façon la plus officielle, ils réagissent d’une façon anodine, mais en étant proches de se féliciter de la présence russe puisque, depuis quelques temps, la ligne officielle est de faire pression sur les Russes pour qu’ils prennent leur part sur le terrain de la lutte contre Daesh. C’est ce que dit le porte-parole du département d’État («Washington souhaite une plus grande implication de la Russie dans la lutte contre Daesh»), en ajoutant assez comiquement (comique involontaire), pour ce qui est de la nouvelle elle-même, que les USA “cherchent ce qu’il y a de vrai sur le terrain”, donc que la NSA et les diverses agences vont prendre leurs loupes pour voir si, effectivement, ils ne voient pas deux ou trois mille para russes déployés en Syrie...

On trouve dans cet épisode de communication divers traits qui sont à la fois inhabituels et inattendus. Encore une fois, il s’agit bien de le considérer hors de la véracité ou pas de l’information dont il est question, qui n’est plus le centre d’intérêt de notre analyse, et du processus que l’on décrit ; ce qui importe ici est le fait même de la communication, comment la communication se manifeste, comment elle modifie finalement les attitudes politiques y compris celles qui sont d’habitude les plus extrêmes, comment elle modifie les situations politiques elles-mêmes, et dans la perspective historique d’une façon radicale... C’est d’ailleurs sur dernier point que nous allons poursuivre notre commentaire car il permet, dans la perspective, de mesurer les modifications de la situation politique, selon une formule qu’on verra plus loin et qui nous fera aborder le chapitre de la communication.

Des forces russes déployées en Syrie ? (L’on parle ici, comme c’est le cas, de contingents importants, structurés, avec des matériels et des forces régulières intervenant en tant qu’unités constituées.) Que la nouvelle soit vraie ou pas, qu’elle ait eu lieu ou pas, et qu’elle ait lieu ou pas dans quelques temps, le fait le plus important est que l’hypothèse ait été traitée d’une façon assez banale, comme une nouvelle comme une autre. Il faut alors rappeler que la dernière fois qu’une telle hypothèse (déploiement de forces russes régulières au Moyen-Orient) a été évoquée, cela provoqua instantanément une des deux plus graves crises nucléaires de la Guerre froide (avec celle des missiles de Cuba d’octobre 1962). Cela se passait le 24 octobre 1973. Violant le cessez-le-feu du 22 octobre qui avait interrompu la “guerre du Kippour”, un corps d’armée israélien (commandé par le général Sharon, futur Premier ministre), franchit le Canal de Suez, encercla la IIIème Armée égyptienne, la menaçant d’anéantissement. L’URSS annonça alors qu’elle ne pouvait accepter un tel fait et qu’elle se réservait le droit d’intervenir opérationnellement. En même temps, on annonçait que deux divisions aéroportées soviétiques étaient rassemblées sur des bases soviétiques, peut-être (Chi lo sa ?) prêtes à partir pour l’Égypte. Les USA, dont la direction se trouvait en plein désarroi avec un président Nixon qui n’était plus que l’ombre de lui-même (on était dans la phase ultime de l’affaire Watergate), parvinrent à retrouver leur cohésion et mirent leurs forces en condition de préparation à la guerre totale (DefCon-3, ou Defense Condition 3), signifiant que l’intervention russe au Moyen-Orient impliquerait la possibilité d’un affrontement nucléaire stratégique. Les Soviétiques abandonnèrent leurs projets aéroportés, Sharon abandonna son projet d’encerclement et l’on en vint aux négociations des conditions du cessez-le-feu entre l’Égypte et Israël.

Certes, les conditions de situation sont très différentes, – mais, justement, les conditions sont effectivement très différentes, du point de vue stratégique et surtout du point de vue de la perception de la gravité des choses. Elles sont différentes dans les postures stratégiques, avec les forces US plus ou moins partout présentes au Moyen-Orient, pourtant ces forces partout sur la défensive sinon en position de repli passif dans leurs diverses bases. (Ce n’était en rien le cas fin 1973, où les USA étaient pourtant bien plus influents dans à peu près tous les pays de la région, mais sans nécessité d’une présence militaire.) Les conditions de la situation sont surtout complètement différentes dans la perception de la gravité de cette situation. La plupart des protagonistes ne mesurent plus la gravité des enjeux, y compris avec l’arrière-plan nucléaire. (Seuls les Russes, pour les acteurs impliqués, – les Chinois agiraient de même s’ils avaient leurs intérêts directement engagés, – mesurent cette gravité, et c’est pourquoi ils sont attentifs à tout ce qui est structure légalistes de la vie internationale ; c’est-à-dire la souveraineté des nations, et l’aval de l’ONU pour toute entreprise internationale, comme ils affirment la vouloir pour eux-mêmes avant d’éventuellement intervenir en Syrie d’une façon visible et officielle, – d’où la vigueur de leurs réactions dans le cas envisagé ici.)

Dans ce climat délétère de la perception des enjeux politiques et stratégiques, avec la puissance inouïe de la communication et la perte totale des références structurantes, soit souveraines, soit des autorités légitimes, la “réalité“ n’existe plus, — y compris la “réalité” des risques d’extension des conflits. Ainsi peut-on débattre sans retenue ni frein d’une question de l’importance du déploiement de forces régulières de l’armée russes en Syrie comme si l’on parlait d’une simple opération de police dans un quartier louche de Moscou. Seules les narrative ont encore quelque crédit pour permettre de structurer un article à sensation ou l’autre, mais elles aussi de plus en plus handicapées par le formidable désordre que ne cesse de creuser le “tourbillon crisique” qui nous entraîne inexorablement. Ce dernier constat nous conduit au deuxième point que nous voulons évoquer à l’occasion de cet épisode “les Russes arrivent (en Syrie) !”.

Ce deuxième point principal est que le désordre est tellement gigantesque, à la fois super-désordre et hyperdésordre, qu’il touche la substance même de ce qui prétend être de l’information dans le flux diluvien de la communication et qu’il en arrive même à tuer la polémique, à tout brouiller dans la perception des uns et des autres. A cet égard, certes, Daesh est bien le grand, ou l’un des deux grands phénomènes de notre temps. (Seule “Kiev-la-folle”, avec ses démences dans la déformation de la réalité, ses extravagances bouffonnes dans son organisation et ses extraordinaires extravagances de communication, peut prétendre lui tenir la dragée haute dans domaine de la phénoménologie du super/hyper-désordre.) Daesh est devenu, outre ce qu’il est dans sa vérité morbide et cruelle, une sorte d’entité incroyable, insaisissable, incompréhensible, – né de parents divers, putatifs, biologiques, idéologiques, adoptifs ou par inadvertance, avec des ennemis partout et autant d’alliés, les uns et les autres s’organisant en une sorte de tournante, un jour allié, un jour ennemi, – souvent le même jour, d’ailleurs, – et enfin si parfaitement représentatif de la barbarie et de l’intolérance à l’état pur resurgir dans notre époque qu’il en devient désarmant aussi bien pour ses amis que pour ses ex-amis et ses futurs ennemis.

Comme “Kiev-la-folle”, Daesh a donc complètement achevé de liquider ce qu’il nous restait de “réalité”, jusqu’à s’attaquer aux narrative elles-mêmes, ne laissant plus qu’un énorme “trou noir” qui s’organise effectivement comme un tourbillon crisique. Les partisans habituels, – Système, antiSystème, et tout ce qui va autour, – en perdent la capacité de polémique, incapables de véritablement saisir même la narrative qu’ils sont censée suivre et se retrouvant parfois dans des positions obscènes où les ennemis jurés d’hier tiennent le même discours aujourd’hui, sans aucune consultations, simplement par le fait de ce que nous nommons une “vérité de situation” qui les place tous devant l’inéluctable. Cette “vérité de situation“ se nomme désordre où plus rien des entreprises habituelles, stratégiques, idéologiques, pseudo-machiavéliques, n’échappe à l’enlisement de la puissance étourdissante des évènements du monde où le sapiens n’a plus qu’à suivre le flux qui l’entraîne avec la seule nécessité, pour ceux qui en ont la conscience, de tenter de déterminer ce qui, dans son action, causera le plus de tort au Système.

... En attendant, il faut s’attendre à voir se multiplier cette sorte d’épisode étrange où des adversaires habituels et bien connus ne se reconnaissent même plus comme tels. C’est de ce point de vue que nous accueillons avec tant de scepticisme les déclarations d’un Richard Spencer, aiguillonné bien sûr en ce sens par RT qui, pour ce cas, ne songe qu’aux intérêts russes : «I would first point out that this Ynet story is actually the number one story on Google news when you google Russia and Syria. So this is not some alternative media blog – this is a major part of the propaganda war...» Ce qui s’est passé ces derniers jours n’a rien à voir avec la “guerre de communication”, – d’autant que les Russes y apparaissent partout comme des sauveurs plutôt que comme des agresseurs, – et tout avec le “désordre de la communication”. La mission du “guerrier”, aujourd’hui, n’est pas tant de mener tambour battant la bataille, mais de reconnaître quand il y a véritablement une bataille, et quand on se trouve plutôt dans un simulacre de bataille, – ce qui est la plupart du temps le cas, – où tout le monde tourne en rond en croyant charger droit devant soi.

 

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