Les GJ et l’État

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Les GJ et l’État

Henri Guaino, qui fut conseiller de Sarkozy et qui mériterait mieux comme référence pour le situer, est un des rares personnages d’une certaine qualité dans le monde politique français. Pour cette raison, ses possibilités d’affirmation publique, et par là d’influence, sont restées limitées ; sa grande affaire, finalement, fut d’être un “homme secret”, c’est-à-dire la plume et le conseil d’un président de la République plutôt douteux, et par conséquent autant pour l’affirmation publique et l’influence.

Guaino a quelque chose, avec un “petit quelque chose”, qui le rapproche de Philippe Séguin (et peut-être de Michel Jobert, lui-même avec un lien secret avec Séguin) : un de ces hommes foncièrement honnêtes en politique, avec une belle hauteur de vue, un sens très patriotique du devoir et du service qui n’empêche nullement l’indépendance de l’esprit et du jugement, une croyance dans la vertu de l’État, – si possible de facture gaulliste, – mais finalement l’absence de ce “petit quelque chose” qui permet de combiner tout cela en une action politique qui peut espérer la victoire. Comme Séguin et Jobert, Guaino est un loser de belle facture, du genre qui peut vous dire sans avoir l’air de se défiler devant l’argument : “C’est un honneur que d’être un loser dans une époque telle que la nôtre”.

Par conséquent, il importe de lire avec attention lorsqu’un article de Guaino se présente à votre regard, surtout lorsqu’il concerne une crise en cours, et dans ce cas celle des Gilets-Jaunes (GJ). Dans cet article qu’il a judicieusement donné à RT-France dont la qualité du travail tente de rattraper la médiocrité de notre presseSystème, Guaino nous met en garde contre certaines initiatives dont il est beaucoup question aujourd’hui, plus ou moins venues des GJ, plus ou moins reprises par les autorités certifiées légitimes, plus ou moins acclamées par la rumeur publique et le rimeur médiatique, etc. On parle du Référendum d’Initiative Citoyenne, les grands débats sur la démocratie participative, les questions de représentativité, bref tout ce que Guaino nomme « Le pouvoir à la base ».

On comprend aisément ses arguments, qu’il renvoie aussi bien aux outrances et aux atrocités de la Très-Grande Révolution Française, ou à la technique des Soviets si judicieusement exploitée par les Bolchéviques. A tout cela, il oppose ce qu’il juge être la permanence de l’État comme principal outil de résistance à la démagogie et au désordre qui s’ensuit. S’il ne dit rien des GJ principalement et directement, on le sentirait mal à l’aise à cet égard, et l’on comprendrait les causes de ce malaise. 

Le problème est évidemment, non pas du côté des GJ, mais du côté de l’État dont il fait la promotion. Si l’État avait été et serait encore l’État dont parle Henri Guaino, il n’y aurait sans doute pas de GJ. On atteint clairement les limites de l’argument lorsqu’il écrit : 

« Mais, sans l’État, qu’aurions-nous à dresser face aux grandes forces économiques et financières ? Comment combattrons-nous tous les déterministes qui asservissent les gens si  nous n’avons plus les États à leur opposer ? Que serions- nous devenus sans les États en 2008 ? »

Malheureusement, il s’agit de l’argument inverse. Lorsque Guaino écrit « L’État, dans ce monde de violence économique, sociale, culturelle, psychologique, physique, il faut le rétablir dans ses prérogatives, son autorité et sa volonté, non l’abattre et faire ainsi le jeu des grandes féodalités qui n’attendent que ça », on sent que ce qui l’intéresse c’est la première patrie (très théorique) de la proposition, – avec laquelle on ne peut être que d’accord, – alors que la seule importante, parce que définissant faussement une tragique et concrète vérité de ces temps, c’est la chute de cette phrase. Les “grandes féodalités” n’attendent pas “que ça” (“abattre l’État”) puisqu’elles sont très satisfaites de l’État en place, ô combien, puisqu’il s’agit de l’État qu’il leur faut et qu’elles l’ont puissamment aidé à évoluer sans qu’il (l’État) ne les repousse un instant. Ce sont d’ailleurs bien elles (les “grandes féodalités”) qui, via leurs médias et autres relais divers, tirent à boulets rouges sur les Gilets-Jaunes. Tout le monde sait bien, ou devrait savoir, que l’État ne nous protège pas aujourd’hui des « grandes forces économiques et financières », mais qu’il leur ouvrent toutes grandes ses portes ; que l’État ne nous a pas sauvés de la grande crise de 2008 qu’il a lui-même permise en favorisant les évolutions financières qu’on connaît, mais qu’il a plutôt sauvé les banques. C’est l’État qui, aujourd’hui, parraine partout une doctrine centralisatrice jusqu’à la globalisation, qu’on devrait nommer “socialisme hypercapitaliste”.

Lorsque Guaino donne comme exemple de la folie de donner tous les pouvoirs “à la base ” cet Article 35 de la Constitution de 1793 : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs », on se dit que cela aurait pu servir de synthèse théorique du discours de l’homme du 18-juin ; et cela dit, tout est dit, puisque l’on sait bien que le même homme du 18-juin ne concevait pas d’autre moyen de conquérir et d’affirmer sa légitimité que de consulter le “pouvoir à la base” pour lui demander son aval, et même lui demander son aide dans les moments de grande détresse. Après tout, c’est bien de Gaulle qui s’est battu comme un beau diable pour obtenir le référendum père de tous les référendums, – l’élection du président de la République au suffrage universel, – institué par référendum en octobre 1962.

On ne peut que partager les souhaits de Guaino de restauration d’un État légitime, souverain, indépendant, et c’est justement au nom de ce souhait qu’on doit s’étonner du procès qu’il fait implicitement à un mouvement dont le but est justement la restauration d’un État perdu en attaquant l’État en place. L’État n’est pas, si l’on veut bien permettre ce jeu de mots, un état de faits immuables qui devrait être l’objet d’une religion, mais un phénomène mouvant issu d’un principe qui est chaque jour de notre époque odieuse l’objet d’attaques vicieuses et subversives qui le menacent jusqu’à l’inversion et à l’entropisation.

L’État d’aujourd’hui, dans nos démocraties agonisantes, est une subversion complète du principe qui doit régir un État. Voilà le véritable état de faits, correspondant évidemment à la Grande Crise d’Effondrement du Système. La bataille n’est pas entre le désordre de “la base” et l’ordre régalien de l’État ; elle est entre les GJ et Macron, et cela n’est pas la faute des GJ mais de l’État devenu ersatz d’État puisque, au travers de toutes ses machineries, ses complicités, ses manipulations, sa censure, etc., il a permis à Macron de devenir ce qu’il prétend être.

On ignore ce à quoi va nous mener l’aventure des GJ ; mais on ne peut ignorer qu’à laisser aller l’État tel qu’il est devenu, et à défendre un principe qui est totalement subverti sans proclamer que le premier danger c’est cette subversion, le pire sera probable si ce n’est déjà fait. A ce point, effectivement, il vaut mieux détruire cette caricature faussaire et pourrie d’État, avec tous les risques qui vont avec, parce qu’il n’y a pas d’autres choix. A l’instar du mot fameux du vieux Caton l’Ancien, le mot d’ordre est plus que jamais Delenda Est Systemum, – puisqu’aujourd’hui “l’État c’est lui”, – c’est le Système, à visage découvert, absolument sans fard. On ne peut s’aveugler sur cette vérité au nom de la religion de l’État, comme un croyant au nom de la religion d’une Église qui a complètement trahi sa mission.

dedefensa.org

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Le risque du grand défoulement

Pour calmer la première révolte du pouvoir d'achat de l'après-guerre on a redonné un peu d'argent aux smicards et aux retraités. Aux Gilets jaunes on a dit que c'était beaucoup, à la Commission européenne, et à nos partenaires qui s'inquiétaient des déficits on a dit que c'était moins qu'il paraissait et que l’on se rattraperait sur d'autres dépenses. On verra bien quand chacun fera ses comptes. 

En attendant, au milieu du torrent de démagogie que les chaînes de télévision laissent s'écouler sur leur plateau avec délectation, on organise un grand débat national en forme de thérapie collective. Mais l’on ne soigne pas les sociétés démocratiques malades en organisant des groupes de parole comme on le fait pour soigner l'addiction à l’alcool. En guise de débat on risque plutôt d'avoir le grand déballage de toutes les rancœurs les haines et les jalousies que 40 ans d’insécurités économique, sociale et culturelle ont nourri chez tous ceux qui en souffrent. Et ce défoulement qui s’annonce ne va pas guérir toute cette violence accumulée, il risque, au contraire, de l’exacerber. Chacun, aux prises avec ses propres difficultés, ne sera-t-il pas tenté de voir dans l’autre un privilégié et criant «à bas les privilèges!», les vrais et les faux, de nourrir ainsi la guerre qui couve de tous contre tous : citoyens contre élus, salariés du privé contre fonctionnaires, travailleurs contre chômeurs, actifs contre retraités,  non- diplômés contre diplômés, campagnes contre villes, jeunes contre vieux…

Et cette guerre ne rendra à personne les fin de mois plus faciles et la vie moins dure. Le système qui fait souffrir tant de gens continuera à broyer les vies. Et si la guerre n’a pas lieu, que sortira-t-il de cette parole libérée, sinon les contradictions de millions de gens qui peuvent se coaliser dans le ras le bol mais qui au fond ne sont d ‘accords sur rien pour ce qui concerne les solutions. Ainsi va la vie démocratique d’une nation comme la nôtre : il y faut sans cesse dépasser les contradictions de 65 millions de Français, chacun pétri lui-même de ses propres contradictions. L’idée qu’une telle nation peut être gouvernée par un système où chacun à chaque instant a son mot à dire sur chaque décision est une illusion peut être séduisante en théorie mais dangereuse au regard des leçons de l’Histoire. Le pouvoir à la base est une vieille promesse qui finit toujours mal, c’est celle du pouvoir aux soviets que la révolution russe promettait aux ouvriers et qui devait accoucher de la dictature du prolétariat en attendant le gouvernement du peuple tout entier. Il y eu bien la dictature mais pas celle du prolétariat qui subit la tyrannie totalitaire comme toutes les autres catégories sociales.

Ce fut la même chose avec Mao ou Castro qu’avec Staline. Ce fut pareil avec la Convention et la belle constitution de 1793, adoptée par référendum, qui proclamait (Article 29) que «chaque citoyen a un droit égal de concourir à la formation de la loi et à la nomination de ses mandataires ou de ses agents», qui prévoyait qu’un projet de loi, une fois adopté par le Corps législatif était (Article 58, 59, 60). «envoyé à toutes les communes de la République, sous ce titre: loi proposée. Que, quarante jours après l'envoi de la loi proposée, si, dans la moitié des départements, plus un, le dixième des Assemblées primaires de chacun d'eux, régulièrement formées, n'a pas réclamé, le projet est accepté et devient loi. Et que s'il y a réclamation, le Corps législatif convoque les Assemblées primaires». Elle posait enfin comme principe (Article 35) que : «Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.» Constitution inapplicable et inappliquée : et la Convention laissa le pouvoir du petit peuple des cahiers de doléances de 1789 entre les mains du Comité de Salut Public et du tribunal révolutionnaire.

Écartons l’hypothèse que tout cela finisse aussi mal, quoiqu’il ne faille jamais en sous-estimer le risque dans une époque où l’Homme qui se croit, à tort, devenu meilleur que ses aïeux, demeure, comme eux, capable du meilleur comme du pire. Que peut-il sortir de tout cela, sinon tous les nœuds de contradictions de tous les intérêts, de tous les sentiments et de toutes les idées? On verra, on voit déjà, le refus de la dette, le refus des déficits et, en même temps, le refus de l’impôt et une demande accrue de services publics comme on a vu beaucoup de ceux qui dénoncent les fermetures de lignes ou la suppression des arrêts de TGV dans les villes moyennes approuver le changement de statut et la mise en concurrence de la SNCF. On verra dénigrer l’État et tout attendre de lui. On verra réclamer à corps et à cris plus de participation citoyenne par ceux qui n’ont jamais voté de leur vie…

Pour sanctionner une classe dirigeante qui n’a pas été à la hauteur, on réussira seulement à affaiblir l’État. Mais, sans l’État, qu’aurions-nous à dresser face aux grandes forces économiques et financières. Comment combattrons-nous tous les déterministes qui asservissent les gens si  nous n’avons plus les États à leur opposer ? Que serions- nous devenus sans les États en 2008 ? L’État, dans ce monde de violence économique, sociale, culturelle, psychologique, physique, il faut le rétablir dans ses prérogatives, son autorité et sa volonté, non l’abattre et faire ainsi le jeu des grandes féodalités qui n’attendent que ça. La Ve République a permis à la France d’être gouvernable. Depuis des décennies, elle est abîmée par des réformes inconséquentes pour suivre l’air du temps, comme le quinquennat, et souvent mal servie par ceux qui en ont la mission, ce n’est pas une raison pour jeter le bébé avec l’eau du bain et retourner aux errements des Républiques passées en refaisant la IVe République sous le couvert de la VIe.

La véritable démocratie, c’est une délégation de pouvoir légitimée par le suffrage universel qui permet au peuple de choisir entre des personnalités, des systèmes de valeurs, des projets pour une durée déterminée au terme de laquelle l’élu revient devant les électeurs. Des mandats trop courts empêchent d’inscrire la politique dans la durée. Mais à la démocratie représentative, celle de Condorcet qui disait que les électeurs ne l’avaient pas élu pour qu’il agisse en fonction de leurs opinions mais en fonction des siennes, il faut des respirations. Celles de la cinquième République étaient dans la possibilité de la cohabitation que le quinquennat a quasiment abolie et dans le référendum trop peu utilisé. Faute de donner la parole au peuple par le référendum, tel qu’il est prévu à l’article 11 de la Constitution, on a créé la frustration qui risque d’engendrer une forme ingérable du référendum d’initiative populaire, devenu le sujet à la mode, si à tout moment un petit nombre de citoyens peut en provoquer un sur n’importe quel sujet car, il faut avoir le courage de le dire, on ne réussira alors qu’à mettre du désordre dans les institutions et encore plus d’incohérence dans les politiques ce qui au bout du compte n’améliorera le sort de personne. Mettons en place le référendum d’initiative populaire pour modifier la constitution, révoquer le Président de la République, le gouvernement, les députés, abroger les impôts, et nous aurons plus sûrement le chaos que l’augmentation du pouvoir d’achat. 

Si l’on veut que le peuple ait le dernier mot sur le contrat social et civique qu’on l’interroge sur un vrai service militaire obligatoire ou sur une réforme de la justice. Si l’on avait voulu que le peuple ait directement la parole, on aurait dû la lui donner sur le mariage, on la lui donnerait sur la PMA pour toutes, on modifierait la Constitution pour que les traités qui par l’une, au moins, de leurs dispositions portent atteinte à la souveraineté de la nation ne puissent être ratifiés que par référendum. Si l’on veut réellement donner la parole au peuple pour qu’il puisse peser sur sa destinée que l’on ratifie le CETA  par référendum. Mais, bizarrement, personne ne le propose, peut-être parce qu’un rejet du CETA par référendum porterait un grand coup au cœur même de la pensée unique. Et que cela, les grands démocrates qui veulent punir les Anglais pour le Brexit et cherchent par tous les moyens à les faire revoter, ces grands démocrates refusent catégoriquement d’en prendre le risque.

La démocratie ne gagnera rien à ce genre de défoulement que risque d’être le «grand débat national». De celui-ci, les communicants politiques sortiront quelques mots pour confectionner les discours creux qui sont leur spécialité et qui nourriront un peu plus le discrédit de la politique. Les démagogues sortiront ce qu'il y aura de plus démagogique qui minera un peu plus la démocratie. Mais les politiciens seront satisfaits : ils auront pour un temps noyé le poisson, ce qui était leur but, comme dans la vieille politique. A quel prix et jusqu'à quand ?

Henri Guaino