De Jobert à Séguin

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De Jobert à Séguin

Cela se passait quelque part au cœur des années 1990. J’étais parfois de passage à Paris, pour retrouver de vieilles amitiés et trouver des nouvelles fraîches, et puis la beauté unique de cette ville qui nous a donnés, comme par un constraste qui en dit long, tant de détestables progénitures qui peuplent salons, rédactions et ministères. Michel Jobert n’était pas de ces progénitures. Nous déjeunions parfois ensemble, dans “son” restaurant, Chez Antoine, proche du Quai Blériot où il travaillait. Nous nous asseyions toujours à sa table, réservée par une inscription gravée sur une plaque de métal fixée au mur (“Monsieur le ministre Michel Jobert”), près de la fenêtre. Il était aussi fluet, petit et fragile que Séguin semblait énorme, gigantesque et indéracinable. (Jobert se rattrapait, me semble-t-il, par l’affection considérable qu’il avait pour sa fonction à la direction des Forêts de France. Il adorait les forêts de France, il l’a souvent écrit dans ses livres. Il y croisait sans doute des chênes qui semblaient aussi forts que Philippe Séguin.)

Un jour, Jobert me confia un secret, une confidence qu’il m’affirmait fort peu connue. C’était un lien secret avec Philippe Séguin, ignoré de Séguin lui-même – chose que j’avais déjà rapportée dans le texte que je rédigeai et publiai le 2 juin 2002, “pour saluer Michel Jobert” qui venait de mourir. C’était une confidence venu du temps où il dirigeait le cabinet de Pompidou Premier ministre puis président, avec Edouard Balladur comme un de ses adjoints

«[Jobert] avait des affections secrètes. Il avait “pistonné” le jeune Philippe Séguin pour lui faire avoir un poste de débutant dans un cabinet, du temps de Pompidou. Il avait fait cela comme on s'acquitte d'une dette d'honneur, comme d'autres honorent leurs dettes de jeu, parce que le père de Séguin, un homme de peine et un homme de bien venu du soleil tunisien, était mort dans la même campagne de la France Libre que lui-même, Jobert, avait faite et où il avait été blessé si douloureusement; l'Italie et puis la France par le Sud, la France libérée par le soleil de la Méditerranée. Je crois avoir compris que Philippe Séguin n'a jamais rien su de cette intervention secrète en sa faveur. Balladur, compagnon de cabinet de Jobert sous Pompidou, disait à Jobert quand il voulait lui parler de Séguin: “Votre fou.” Différence de tempéraments, sans doute.»

Je n’ai pas connu Séguin mais en ai eu quelques échos par un ami qui travailla avec lui jusqu’au dernier jour. Ce n’était pas, précisément, un homme facile, ce qui signifie qu’il pouvait être ressenti comme odieux sur le moment. D’après ce que j’en ai entendu, notamment lors de l’émission Ca se dispute (le 9 janvier 2009 sur I-Télé) avec Eric Zemmour et Michel Domenach, il s’agissait bien de ce caractère difficile, emporté, furieux et inattendu mais qui ne parvenait pas à conclure comme on attend la chose dans la vie politique – c’est-à-dire transformer une initiative irrésistible ou une affirmation décisive en une victoire complète et assurée. Il n’avait pas, comme ils disent, l’“instinct du tueur” qui compte en politique.

Jobert partageait ce trait avec Séguin. Je me rappelle ce témoignage d’un autre ami disparu – le diplomate et ambassadeur belge Jan Adriaenssens, merveilleux d’humour, de culture et de joie de vivre malgré les malheurs sans fin et les blesures profondes de sa vie personnelle – Adriaenssens qui assistait alors aux conseils de l’OTAN et s’en rappellait un, où se trouvaient, comme d’habitude à cette époque, Jobert et Kissinger. (C’était en 1973-1974, Jobert comme ministre des affaires étrangères, Kissinger comme secrétaire d’Etat.) «Kissinger était là, avachi, en train de se curer l’oreille droite avec un crayon qu’il tortillait avec entrain avant de la sucer, après avoir proféré une brutalité inacceptable pour les Européens – Kissinger était d’une grossièreté que vous n’imaginez pas dans ces réunions, bien dans le style des Américains, en pire si c’est possible – et pourtant, il avait une certaine estime pour Jobert, et une certaine crainte de lui… Un seul homme pouvait lui répondre et devait lui répondre et c’était Jobert, de plein droit et avec la justice et la dignité de son côté, simplement parce qu’il représentait la France. Et Jobert le savait bien, lui qui avait l’esprit clair à ce propos, et lui qui avait le don et l’habitude des interventions lumineuses de précision et d’ironie cinglante lorsqu’il fallait entamer une attaque. Eh bien, dans ce moment qui s’apparente aux instants décisifs où il faut terrasser l’adversaire, il n’a rien dit, il n’a pas répondu. Il semblait alors impuissant et presque effarouché, et un peu amer, ou plutôt doux-amer, comme s’il disait: “à quoi bon?” C’était tout Jobert.»

Pourquoi parler de Jobert alors qu’il s’agit de Séguin? Les deux hommes partageaient une vision de leur pays, un sens du service, une force de conviction, tout cela qui fait penser qu’on peut être “habité” par la France, ou “choisi” par elle, et ainsi se distinguer du reste du troupeau médiocre et bélant de servilités courantes pour le pouvoir du jour, qui encombre hémicycles et ministères parisiens, combines et discours recyclés en bandouillère. Ils avaient en commun, Jobert et Séguin, ce patriotisme entier et pourtant libérateur de l’esprit et de la pensée qui acquiert, avec la France, une dimension singulière.

(En classement politique, on parlerait de “souverainistes”, qui est d’ailleurs plus l’identification technique et un classement de circonstance pour identifier le patriotisme, ou bien l’esprit qui va avec le gaullisme, etc. Il s’agit, dans le comportement et dans le jugement, du contraire de la fermeture de l’esprit que les “modernes” attribuent au patriotisme, comme s’ils parlaient d’eux-mêmes en se regardant dans un miroir et en s’interrogeant : “Suis-je le plus vertueux?” En vérité, un esprit politique d’une fécondité rare et absolument française, dans le sens historique du mot, que je qualifierais, on ne s’en étonnera pas, d’“antimoderne”.)

Mais ils avaient aussi en commun, Jobert et Séguin, une sorte de désespoir devant la marée montante de cette affreuse époque, celle qui nous a menés au sort terrible où nous nous débattons; ou bien, dirais-je, une absence d’espoir pour leurs temps présents, comme s’ils comprenaient d’instinct que, dans ce courant terrible qui emportait tout, il n’y avait rien à faire contre “les scélérats” de Joseph de Maistre qui ont pris les commandes pour conduire jusqu’à son terme l’œuvre de destruction qui semble leur avoir été dictés – parce que, en un sens, il faut que cette œuvre de destruction aille à son terme, pour que la machine infernale en arrive à se tuer elle-même. Ce point historique souligné par Maistre pour la Révolution française se traduisait dans leurs psychologies, celle de Jobert et de Séguin, par cette impuissance ultime à appliquer la méthode de leurs adversaires, à achever l’adversaire à terre, peut-être pour ne pas, en cet instant, s’abaisser au niveau de cet adversaire-là. Leurs carrières politiques furent donc ratées, par rapport à ce qu’elles promettaient, et nous ne pouvons que regretter la magnificence et la hauteur de ces promesses; mais nous savons bien qu’être un “raté” dans ce domaine, dans cette époque, alors qu’on mériterait tant de réussir in illo tempore pour le bien d’une nation, c’est à la fois un honneur et une marque de dignité.

Tout le monde, tout le troupeau des médiocre d’infortune, des crapules d’occasion, les “scélérats” en un mot, a salué Séguin comme, en 2002, ils avaient salué Jobert. Ce fut un hommage de circonstance mais ce fut aussi, étrangement, c’est dans tous les cas ma conviction, quelque chose de plus. Même les “scélérats” ont au fond d’eux-mêmes, tout au fond d’eux-mêmes, sous l’amoncellement des compromissions ignobles et des faiblesses coupables, quelque chose qui est un reste de sincérité et de sens inconscient de la grandeur. Même les “scélérats”, saluant Séguin comme ils saluèrent Jobert, au-delà du salut convenu, ont quelque chose au fond d’eux-mêmes, tout au fond d’eux-mêmes, quelque chose qui leur dit : “Celui-là, il était le meilleur d’entre nous parce qu’il fut ce que nous ne sûmes jamais être”.

L’Histoire se chargera du reste.

Philippe Grasset

 

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