Les chars de Barcelone

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Les chars de Barcelone

Lisant un tel titre, comprenez bien sûr “des chars espagnols dans les rues de Barcelone” comme s'il s'agissait de chars de l'UE, comme il y eut des chars du Pacte de Varsovie dans Prague en août 1968, – excusez du peu ! Il y a cinq semaines encore, un tel titre eut été lu comme une absurdité sans grand intérêt. Aujourd’hui, il est à peine provocateur, dans sa vocation à synthétiser en une formule lapidaire la possibilité désormais de l’extrême catastrophique d’une situation dont l’essence même est la conduite catastrophique du processus qui y a conduit ; cela, parce que les deux protagonistes sont désormais enfermés dans le mimétisme antagoniste des deux situations les plus extrêmes qui soit ; Madrid avec son Article 155 foulant au pied toute espérance de dialogue avec les autorités qui furent mises en place par le processus catalan normal ; Barcelone avec son vote parlementaire sur l’indépendance de la Province, en posture de rupture avec le centre unitaire.

Tout ce qu’il y avait du pire possible a donc été jusqu’ici conduit à son extrême, sain et sauf, sans le moindre amendement rendant possible un compromis et une entente ; une fort belle manœuvre de verrouillage pour qu’on s’assure bien de la bonne marche, au pas cadencé, vers la catastrophe. En attendant les chars et le reste qui appartiennent à l’hypothétique catastrophe dont on a tout de même quelque peine à croire qu’elle puisse se réaliser, toutes ces circonstances conduisent à l’inévitable question : à qui la faute, un tel gâchis d’une exceptionnelle ampleur, sous les yeux ébahis et consensuels des excellences, d’un consensus accouché d’une tournure de l’esprit caractérisée par une agitation et une paralysie totales, de la part de l’UE et de ses constituants ? (Ce qui est montrer une grande générosité : il y aurait donc quelque chose qui ressemble à de l’esprit, dans le domaine de la raison pour ne pas trop parler d’intelligence, du côté de l’UE et de ses constituants, ditto les États-membres ? C’est leur faire, trouvons-nous, bien de l’honneur ; enfin, c’est la semaine de bonté...)

En effet, il y a ceci sur quoi nous reviendrons plus loin. Si la crise catalane nous a montré quelque chose jusqu’ici, pour qui sait voir dans tous les cas, c’est bien qu’elle est partie intégrante de la crise européenne qui se situe au cœur d’un pouvoir stratifié, ossifié, figé dans sa corruption psychologique et dans son jusqu’auboutisme paniqué, que ce soit à Bruxelles ou dans les capitales des “grands pays” de l’UE. “Bruxelles-‘la-Secte’” vaut bien “D.C.-la-folle” ; mais quoi, l’on comprend bien désormais que la Catalogne n’est pas la Grèce et que les choses ont changé en infiniment plus grave, entre 2015 et 2017...

Quoi qu’il en soit, il s’agit tout de même, pour y voir plus clair, de graduer les responsabilités. On peut penser beaucoup de choses de la recherche d’indépendance de la représentation parlementaire des Catalans, et parfois même penser avec sévérité, il reste que dans cette sorte de situation du fort (l’Espagne) au faible (la Catalogne) où l’on cherche à préserver l’unité, il revient au fort de trouver les moyens de l’arrangement, en s’appuyant sur l’esprit de la loi correspondant à ces circonstances de la recherche de la paix civile plutôt qu’à la lettre de la loi qu’on interprète à l’avantage de la justification de la répression des tentatives de révolte.

Madrid a fait tout le contraire, avec un gouvernement qui a joué la grande scène de la souveraineté selon la Loi dans un ensemble, dont il fait partie, acharné à détruire la souveraineté des peuples et à se rire des lois au nom d'un tabou, l'Europe-UE qui se prend pour la Loi. Le roi Philippe, souverain constitutionnel qui a le rôle et le devoir de se placer au-dessus de la mêlée pour chercher en arbitre indépendant des querelles partisanes à rassembler ceux qui s’affrontent, le roi a fait exactement le contraire en prenant aveuglément le parti du plus fort. (En cela, Philippe a tout désappris du rôle brillant de son père à la fin du franquisme, et tout de ce père sur sa fin de règne, devenu sycophante corrompu acharné au profit du Système.) Le premier, Rajoy, s’est mis en état constant de forfaiture dans l’esprit de la chose ; le second, Philippe, en état constant de trahison dans l’esprit de la chose.

Les indépendantistes catalans, eux, jouent leur jeu comme ils le peuvent, et ils n’ont pas la tâche suprême de se montrer plus responsables politiquement que les responsables politiques, et plus royalistes que le roi. Leur jeu, à eux, c’est de favoriser, sans trop le montrer et en se couvrant du manteau de la vertu de la recherche impuissante du dialogue, la montée de la tension et la montée aux extrêmes ; parce qu’alors et ainsi se trouve concrétisée la possibilité la plus forte de voir leur parti se renforcer, les indécis ou les centristes (partisans d’une autonomie maintenue ou renforcée dans l’unité nationale) poussés à évoluer vers les indépendantistes puisque repoussés par le maximalisme quasi-autoritariste auquel est conduit le gouvernement central tributaire et courroie de transmission de la surpuissance du Système. Il faut observer qu’à cet égard, et malgré l’absence de personnalités brillantes du côté des indépendantistes, l’intransigeance du gouvernement central n’a pas cessé de jouer dans la main de ces mêmes indépendantistes. On se demandera alors quelle est la cause de cette persistance dans l’erreur tactique.

Eh bien ! Il nous faut alors remonter aux sources de toutes choses dans ces temps de tempête. Nous écrivions plus haut, promettant d’y revenir : “Si la crise catalane nous a bien montré quelque chose jusqu’ici, c’est bien qu’elle est partie intégrante de la crise européenne...” ; laquelle crise européenne, bien entendu, est partie intégrant de la crise du bloc-BAO, elle-même dans la Grande Crise d’Effondrement du Système (GCES) qui s’exprime par le “tourbillon crisique”. L’un des aspects quasiment naturels de cet ensemble où les épisodes crisiques s’emboîtent les uns dans les autres comme autant de poupées russes (ah, ce Poutine !), c’est la dévolution, la déstructuration, l’inévitable contestation du centre puisque du centre viennent les diktats des pouvoirs qui sont totalement acquis au Système, et donc totalement créatures du Système.

On sait depuis longtemps que notre “tourbillon crisique” passe par ces impulsions et l’on ne cesse du côté du Système de documenter ces tensions, de sonner l’alarme, de chercher des mesures contre elles, d’entretenir une formidable propagande contre elles en les diabolisant et en culpabilisant ceux qui les manifestent. Pourtant, il semble bien que rien n’y fasse ; il semble bien que le processus catalan soit une démonstration de plus de l’irrésistibilité du courant en marche, – car telle est bien l’utilité du fameux slogan de notre président-surprise, du moment que l’on sait à quoi exactement s’applique son “En marche !”.

Dans sa rubrique hebdomadaire en date du 27 octobre, Alastair Crooke observe : « Partout désormais, on assiste à une réaction contre le déracinement des cultures nationales pour la raison simple que le processus du pouvoir s’est trop éloigné des simples citoyens et que les simples citoyens se sentent complètement “dé-souverainisés”. Il y a un éveil général à l’idée que la souveraineté se manifeste avec une façon souveraine de penser, une façon souveraine d’agir, et que la pensée et l’action souveraines ne peuvent trouver leur accomplissement que dans une culture nationale : ce que c’est que d’être Américain, Russe ou Catalan...  

» Ce que nous vivons aujourd’hui aux USA et en Europe [de la part des pouvoirs en place], ce sont les efforts pour repousser vers les profondeurs ces impulsions “irritantes” pour une “re-souverainisation” culturelle. Mais les tensions psychologiques ne cessent de se renforcer bien qu’on ait cru les avoir contenues définitivement, et, comme il est arrivé à Shakespeare de nous en avertir, si elles ne sont pas apaisées en temps voulu elles peuvent mener à la tragédie (ou à la folie). »

C’est à notre sens de cette façon qu’il faut apprécier la crise catalane, plutôt qu’agiter des équations économiques ou des nuances idéologiques. La Catalogne répond à une poussée voulue par la Grande Crise générale et l’argumentation autour de la constitutionnalité du processus et la viabilité d’une indépendance a la vanité et la frivolité du débat sur le sexe des anges. Nous ne sommes pas là pour guetter la validité du processus du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes mais bien pour décompter les avancées inexorables de la Grande Crise. Quant à Rajoy, soutenu par toute la bande de “la Secte” de Bruxelles, il fait la seule chose que savent faire ces gens-là, acolytes et zombies au pouvoir pour le compte du Système : tenter d’aveugler avec l’étoupe disponible, – ici la Guardia Civile, et pourquoi pas les quelques chars qui restent à l’armée espagnole, – l’une des innombrables voies d’eau qui percent la coque du Titanic. Vous parvenez à en aveugler une, dix autres se sont ouvertes entretemps ; ou bien, comme Shakespeare a dû également le dire, vous ne parvenez plus à aveugler quoi que ce soit, devenus aveugles vous-mêmes, et nous entrons dans le temps de la tragédie et de la folie à visages découverts, et shakespeariennes certes. 

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