Leçons du sublime destin de Saint-John-McCain

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Leçons du sublime destin de Saint-John-McCain

04 septembre 2018 – Il est vrai que la mort du sénateur John McCain a été un événement d’une extraordinaire ampleur et d’une intensité non moins considérable pour le système de l’américanisme. Nous n’en avons sans doute pas assez pris conscience, nous tous hors des USA en général, et nous-mêmes à dedefensa.org. Nous revenons sur l’événement à l’aide de l’éclairage d’un compère inattendu, mais qui ne surprendra personne...

En effet, l’attention qu’a porté à la mort de McCain et le reste le site WSWS.org, qui est une de nos références courantes avec toutes les réserves que suscite son trotskisme intégral, est pour nous assez révélatrice de l’ampleur de l’événement au sein de la classe dirigeante américaniste, à “D.C.-la-folle”, – et justement, un de ces événements déments par son excès et son caractère quasiment religieux, tels que la capitale devenue folle des USA en produit actuellement. Les descriptions qui sont faites de cet élan de plusieurs jours qui ressemblait à la célébration d’un événement religieux fondamental, – quelque chose entre la Révélation et la Promesse d’une Résurrection prochaine de Saint-John-McCain sous la forme du Messie que mérite évidemment la Nation Exceptionnelle... La chose a même débordé chez les serviteurs les plus expérimentés dans l’art de la servilité puisqu’il s’est même trouvé une sorte de ministre britannique pour écrire au secrétaire général de l’OTAN qu’il serait bienvenu de baptiser du nom de McCain le nouveau Secrétariat Général flambant neuf de l’OTAN, –suggestion que la direction otanienne a trouvée des plus intéressantes et qu’elle va s’empresser d’étudier en la soumettant à l’avis, c’est-à-dire à l’accord des membres nombreux de la confrérie.

(D’ores et déjà, McCain avait été couronné dans ce sens à Washington, une des salles du Congrès nommée d’après le nom d’un sénateur sudiste devant être rebaptisée du nom de McCain sur suggestion des démocrates [ou progressistes-sociétaux] bien entendu, lesquels n’en ratent pas une à cet égard tant ils sont devenus les porteurs enthousiastes du bellicisme nihiliste du système de l’américanisme.)

Au reste et pour tout dire, WSWS.org n’hésite pas une seconde à parler de “la canonisation du sénateur McCain”... Ainsi suivons-nous ce site dans sa description de l’ivresse qui s’est emparée de nos élites.

(WSWS.orgreprésente un paradoxe intéressant dans la mesure où sa vindicte impitoyable à l’encontre de ce qu’il désigne comme le capitalisme néo-libéral, impérialiste et globaliste, lui fait refuser absolument la parenté, indubitable pourtant, existant entre le néolibéralisme et sa dynamique globaliste déstructurante et la dynamique de la “révolution permanente” universaliste de la doctrine trotskiste ; plus encore, le site a comme l’une de ses cibles favorites les partis et groupements trotskistes qui soutiennent certaines des entreprises “néo-colonialistes” et globalisantes des néo-libéraux, comme en Libye ou en Syrie. C’est ce qui faisait écrire à Diana Johnstone le 5 mai 2018 sur UNZ.com dans un texte sur l’actuelle situation du trotskisme : « La première chose à savoir sur le trotskisme est qu'il est divisé en tendances rivales. Certains restent des critiques judicieux de la guerre impérialiste, notamment ceux qui écrivent pour le World Socialist Web Site [WSWS]. »)

Nous aurions tendance à considérer la chose (la mort de McCain et le reste) selon deux points de vue. Le premier a été exprimé avant-hier par PhG, et c’est l’aspect d’une complète inversion diabolique que constitue l’événement où les productions du Mal sont saluées comme leur absolu contraire, comme les signes de la pérennité des vertus de l’américanisme selon lesquels le sénateur John McCain se caractérisait essentiellement par “l’amour”. L’autre point de vue, celui qui nous a échappés et dont WSWS.org rend bien compte, c’est ce que cette mort et la façon dont elle fut célébrée dans une ferveur religieuse s’apparentant effectivement à une canonisation du “héros” mort nous disent de l’état actuel du système de l’américanisme, de sa décadence qui accompagne son processus d’effondrement.

WSWS.org a publié au moins trois textes sur l’événement, les 27 août, le 1erseptembre et le 3 septembre. Nous avons d’abord choisi d’intéresser nos lecteurs à celui du 1erseptembre (de Joseph Kishore), avec la facilité qu’il est, comme les deux autres, directement traduit en français (le 3 septembre), principalement pour ce qui nous paraît être sa justesse et sa pertinence. Le paragraphe de conclusion est sans doute le plus remarquable pour donner une mesure de l’événement : c’est-à-dire un événement énorme, rempli de vide et de rien à l’image du sénateur belliciste devenu saint, et dont il ne restera que le rien du vide mais qui a néanmoins montré par son emphase extraordinaire l’extrême angoisse et la panique de ceux qui s’agitent dans ce “vide” et dans ce “rien” ; tout cela représentant en fait le système de l’américanisme dans tous ses états de crise, dans sa fébrile et stérile agitation paroxystique de “D.C.-la-folle” :

« Un dernier point sur la canonisation de John McCain. Peut-être la caractéristique déterminante de l’opération est-elle son creux, son caractère artificiel, sa déconnexion des préoccupations et des pensées de la grande majorité de la population. Peu importent les efforts qu’ils déploient pour faire de McCain un géant politique et moral, la plupart des gens ne se soucient guère de sa mort. McCain est bel et bien mort et il va rapidement disparaître de la conscience populaire. Le premier anniversaire de sa mort et tous ceux qui suivront passeront inaperçus. »

Le texte de Kishore décrit l’extraordinaire l’élan de tout l’establishment autour du cercueil et de la mémoire de McCain et l’interprète, dans ce cas selon la plus pure orthodoxie trotskiste, comme un rassemblement paniquée, une « débandade de la démocratie bourgeoise américaine sous l’effet des inégalités sociales insoutenables, d’une radicalisation politique des travailleurs et des jeunes et d’une peur profonde et constante de la part de la classe dirigeante que son projet de conquêtes impérialistes et de contre-révolution sociale, se heurteront à une résistance de masse. »

Dans ce cas, démocrates et républicains se retrouvent unis, vaguement conscients et fortement angoissés de se trouver au cœur d’un système en cours d’effondrement et jugeant qu’un tel rassemblement constitue éventuellement une digue pour contenir cet effondrement. Qui plus est, ce rassemblement se fait autour d’un belliciste absolu, – bien entendu applaudi comme un parangon de vertu, de faiseur de paix, – en un mot venu de sa fille, McCain comme un parangon d’“amour” tout simplement. Cela signifie par conséquent un rassemblement autour de la communauté de sécurité nationale, armées et services de renseignement, perçue comme l’élément le plus solide de cette digue chargée de contenir l’effondrement.

Le texte du 3 septembre (version française le 4 septembre), de Patrick Martin, insiste particulièrement sur une mise en cause radicale de l’interprétation qui a été en général donnée d’un rassemblement qui se faisait contre le président Trump, comme McCain lui-même l’avait demandé. « C’est cette unité bipartisane, et non la posture anti-Trump, qui est la caractéristique la plus importante des funérailles McCain. Cette unité n'est pas dirigée contre Trump, comme l'ont affirmé sans cesse les commentateurs des médias pendant les cinq jours de cérémonies officielles de deuil. Au contraire, à peine enterré McCain le Sénat américain va adopter et approuver la nomination par Trump du juge d’extrême droite Brett Kavanaugh à la Cour suprême. Les démocrates vont protester et professer l'indignation, mais chaque républicain et juste assez de démocrates soutiendront Kavanaugh pour assurer sa confirmation – et McCain aurait voté pour confirmer aussi, s'il avait vécu assez longtemps. »

Nous divergeons de cette analyse radicale, parce que nous estimons que les deux facteurs peuvent être réalisés en même temps : à la fois une manifestation d'un rassemblement absolument paniqué, bipartisan, etc., de l’establishment, à la fois une posture anti-Trump qui était évidente et perceptible de toutes les façons. Qu’importe que Bolton, Kelly, Mattis, le couple Ivanka-Jared aient été présents ; ce point ne fait que souligner le rassemblement bipartisan mais ne dément nullement l’agressivité anti-Trump.

Au reste, cette agressivité a été fortement avivée par le fait que Trump jouait au golf pendant ce temps-là, – “beau geste” de sa part, encore plus remarquable s’il est voulu et calculé en tant que tel, parce que pouvant être interprété comme une manifestation de mépris pour cette montagne fabuleuse d’hypocrisie que l’on a vu se manifester. Mais bien entendu, il est fort possible que cela soit un peu trop demander à Trump que d’avoir joué au golf par simple défi lancé à l’hypocrisie, lui qui ne recule devant aucune manœuvre vicieuse, mensonges, rodomontades, excès de vulgarité, etc., qui sont le contraire de la finesse que demande un tel geste.

(Par contre, effectivement, Trump n’a pas parmi ses défauts très nombreux celui de l’hypocrisie, lui qui déverse des tombereaux d’insultes sur l’establishmentet ne prétend pas avoir des vertus qu’il n’a pas... Alors, réservons notre verdict.)

« ... because America was always great »

Nous en venons alors au constat qu’il s’est réellement passé quelque chose d’important avec la mort de John McCain, dans l’apparat des comportements, dans la psychologie collective de la direction, dans la structure même de la pensée collective. Armés de notre expérience et de nos convictions à cet égard, avec des références qui les renforcent, comme celle de Sartre, il ne nous est certainement pas difficile d’envisager la situation d’une très forte collectivisation, et de la psychologie par une perception voulue comme orientée par les sujets, et de la pensée elle-même : « On ne lui fait pas violence, bien au contraire, l’image est un appel à son intelligence. Il est obligé de l’interpréter, de la comprendre, on ne la lui assène pas comme faisait la propagande nazie avec ses affiches criardes. Elle reste en demi-teinte, elle réclame son concours pour être déchiffrée. Et quand il a compris, c’est comme s’il avait formé la pensée lui-même, il est plus qu’à demi-persuadé » (Sartre).

D’une part, il y a eu une réaffirmation tonitruante, même si indirecte car il est important d’abord de dire des mots d’“amour” pour des funérailles, de l’entreprise impériale de déstructuration du monde plus que de conquête du monde. Nous disons bien “déstructuration”, car c’était parfaitement l’action et l’activisme de McCain. Il n’avait pas de stratégie définie mais suivait irrésistiblement un caractère de type affectiviste gouverné par ses propres impulsions (toujours bellicistes, toujours pour les “bonnes causes” avantageuses pour l’américanisme) qui le faisaient avantageusement désigner comme un maverickjouant solo par rapport aux consignes des partis, et donc une sorte d’illuminé apte à mieux comprendre les exigences de la Destinée Manifeste de la Nation Exceptionnelle. (Et un illuminé, cela se canonise.)

Le résultat est que son absence de stratégie le conduisait à promouvoir ce que Wess Mitchelldu département d’État nomme une “stratégie du chaos” (c’est-à-dire, selon un officiel cité par le WashingtonPost la semaine dernière à propos de la Syrie, « Désormais, notre travail est d’aider à créer un bourbier [pour les Russes et les Syriens] jusqu’à ce que nous ayons ce que nous voulons », – donc le désordre partout entretenud’où jaillira nécessairement, à un moment ou l’autre parce que c’est l’Amérique, une situation conforme aux intérêts de l’américanisme). En un sens, on peut dire que c’est McCain qui a inspiré Mitchell et le département d’État, encore plus sûrement que les neoconsqui ont toujours eu une stratégie trop marquée par leur attachement à Israël. McCain est le véritable concepteur de la “stratégie du chaos” dont le but final est de voir triompher l’américanisme, y compris s’il le faut en installant un chaos durable (pour les autres).

De cette façon, on peut dire que McCain constituait à la fois le symbole et l’inspirateur de factode la folle politique nihiliste dans sa phase ultime, suivie par Washington devenant “D.C.-la-folle” depuis 2013-2014. Dans ce schéma, bien entendu, Trump apparaît au contraire pour ce qu’il est par ailleurs par rapport au système politique washingtonien, un suspect hors-Système sinon antiSystème puisqu’il a émis durant sa campagne, et qu’il tente de façon erratique de concrétiser depuis qu’il est à la Maison-Blanche, certaines idées d’arrangement, notamment avec la Russie maudite. On comprend bien que la mort de McCain devient alors un événement fondamental, et sa célébration, avec canonisation, devient quelque chose qui va de soi ; célébration d’une politiqueSystème absolue, dont il était le symbole et l’inspirateur, renforcée par l’excommunication de Trump que McCain avait expressément demandée : on ne refuse pas la dernière volonté d’un tel prophète que l’on sanctifie pour l’occasion.

On comprend que c’est à dessein que nous employons des termes religieux, car il s’agit bien d’une affaire religieuse, à la fois catastrophe religieuse (mort de l’inspirateur), à la fois réaffirmation de la foi et de ses actes qui se transmuterait en une sorte de religion constituée (legs de l’inspirateur avec excommunication de Trump). C’est le deuxième aspectde l’événement de la mort du sénateur Saint-John-McCain.

Nous ne disons certainement pas que Saint-John-McCain est le fondateur d’une religion, mais il en fut certainement le stéréotype le plus achevé et son trépas en forme de canonisation donne irrésistiblement l’idée de la religion qu’il pratiquait pour son propre compte. C’est-à-dire que l’establishment washingtonien, également établissement psychiatrique de “D.C.-la-folle” dans sa démence et dans son désarroi, se tourne vers la seule issue qui est de se constituer en religion ; non pas pour se tourner vers Dieu, puisqu’il est entendu et qu’il va sans dire que Dieu se trouve dans la Nation Exceptionnelle elle-même... Il est inutile de se tourner vers Lui puisqu’Il est là, bien présent. Mais il est temps, devant les événements qui se déroulent en un désordre incontrôlable touchant d’abord Washington malgré les paroles qui se voudraient rassurantes sur la “stratégie du chaos”, d’en venir au stade de l’incantation débridée et de la vénération pompeuse pour que Dieu (la Nation Exceptionnelle) prenne conscience de la gravité de la situationet y mette de l’ordre, ou bien arrange le désordre pour qu’il épargne “D.C.-la-folle” et au contraire lui soit favorable, – “stratégie du chaos” enfin réalisée...

Quel événement mieux que la mort du plus zélé croyant de tous, avec sa canonisation fixant sa sublime vertu, pouvait mieux suggérer cette nécessité de l’incantation religieuse fixant effectivement la religion ainsi constituée, et par conséquent l’urgence de l’intervention divine ? Pour qu’enfin la Nation Exceptionnelle manifeste qu’elle l’est toujours à cet égard, – pour qu’il soit bien entendu que, contrairement à la parole du relaps (“Make America Great Again”), résonne le Vrai dans la parole de la fille du Saint-John-McCain, Meghan McCain : « The America of John McCain has no need to be made great again, because America was always great. »

(Hillary l’avait dit avant elle, mais qui s’en étonnerait puisque l’on sait bien qu’elle a, réservée pour elle et ses grandes vertus, une place de Grande Prêtresse du culte dans la religion ainsi constituée ? Dieu reconnaît aisément les siens.)

Ainsi s’expliquerait mieux, pour les âmes candides et les énamourements pour l’American Dream de nos directions-Système, la ferveur extraordinaire qui entoura les funérailles succédant à la canonisation de Saint-John-McCain. Si Paris valait bien une messe à la fin du XVIème siècle, on comprend que la Nation Exceptionnelle vaille bien une religion pour tenter de la sauver des abysses de l’effondrement... Mais Henri IV était bien vivant pour orienter judicieusement les bénéfices de son opération de transmutation, tandis que Saint-John-McCain nous a quittés avant que le culte institué à l’occasion de sa mort ne donne ses effets. Nous serons donc notablement plus inquiets pour le sort prochain de la Nation Exceptionnelle, dans un temps où les religions montrent bien des outrances, des excès et jusqu’au reniement d’elles-mêmes. La conversion de “D.C.-la-folle” nous semble comme une manœuvre compulsive de l’ultime désespoir, ce qui constitue une fondation bien fragile pour une telle tentative.

... Tout cela pourrait sembler un exercice de style un peu ironique et peu sérieux, mais nous pensons au contraire que ces esprits simples uniquement préoccupés de leur hybris de pacotille et du service zélé et inculte du Système en sont réellement à ces solutions de désespoir. Qu’ils prennent le Diable pour le Bon Dieu et un belliciste extraordinaire pour l’incarnation de l’amour n’étonnera personne, dans l’ère de l’inversion. Tout cela devrait servir au moins à achever de nous convaincre, si besoin était, de la gravité gravissime de la situation crisique.

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