Le sapiens-sous-tension, ou sapiens-tension

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Le sapiens-sous-tension, ou sapiens-tension

2 Juillet 2016 – L’on me dit, et je le crois volontiers car je connais bien mes sources, que l’atmosphère est, depuis le Brexit , au sein de l’UE (direction, bureaucratie, États-membres en réunion), de la sorte qu’on nomme “crise de nerfs à répétition” (“19th Nervous Breakdown” nous renseignent obligeamment les Rolling Stones). La première réunion post-Brexit du Collège des Commissaires (Commission, sous présidence Juncker) fut extrêmement agitée. “On en est presque venu aux mains”, dit une de mes sources absolument loyale et parfaitement informée. Deux ou trois Commissaires, dont sans doute le slovaque (pas d’autres précisions) se levèrent et désignèrent Juncker avec fureur et un manque notable de respect pour une Excellence de cette sorte si exceptionnelle, réclamant sa démission immédiate. D’autres intervinrent à leur tour, protestant contre cette attitude agressive contre la susdite Excellence. La tension et le désordre furent extraordinaires, selon le reproche adressé à Juncker par les premiers désignés de n’avoir pas fait ce qu’il fallait, notamment lors des négociations, pour donner assez d’arguments à Cameron pendant le référendum, et ainsi d'avoir précipité le Brexit.

Une scène assez similaire eut lieu le soir du premier jour du sommet, lors du dîner informel des chefs d’État et de gouvernement, lorsque le président polonais agressa rudement le président de l’UE, également Polonais puisque Donald Tusk, l’accusant également de n’avoir pas fait assez (bis) pour les Britanniques, pour éviter le Brexit. L’accusation générale, pour les deux cas, est que l’attitude rigide des dirigeants de l’UE, leur manque de doigté et de finesse, leur arrogance, conduisent à des situations de tension et de rupture dont le Brexit est l’un des enfants les plus remarquables jusqu’ici.

Cette atmosphère de fureur, de frustration, de découragement, etc., règne partout dans les institutions européennes et dans tout ce qui est européen-Système. Cela contraste singulièrement avec l’affichage bon entant, satisfait et optimiste, qui marqua le comportement public de tous ces zombies-Système, en marge de ces réunions. (Justement, ce climat qui m’avait tant affecté, que je présentai dans la précédente page de ce Journal-dde.crisis, sous cette forme : « J’ai ainsi pu faire un tour d’horizon autorisé, selon les normes en cours, de la situation post-Brexit. L’impression laissée par ces réunions de Bruxelles, toutes excellences confondues, a été tonique et volontariste : certes nous traversons une phase délicate et nous ignorons encore les modalités du divorce, mais quelle occasion superbe de “relancer Europe”, non, même de “construire l’Europe”. »)

Bien entendu, tout cela n’est que pour introduire le sujet principal de cette page, un exemple courant du temps de crise qui va, mais un exemple qui n’est pas sans intérêt. Cette description de la crise de nerfs multiple de l’UE à l’occasion du Brexit illustre un paroxysme parmi d'autres d’une tension permanente qui règne dans ces organisations, essentiellement à cause de la dualité que le Système impose à ses zombies-Système, parce que zombies certes mais pas moins sapiens, et appliquant avec rigueur et zèle (lobe-Système de leur cerveau) une politique que la partie sapiens d’eux-mêmes (lobe-presque-antiSystème de leur cerveau) considère dans certains instants de lucidité avec angoisse et horreur. (Cela n’est pas une narrative de mon cru : j’ai dans l’esprit des exemples quotidiens de cette attitude double, là aussi provenant de la meilleure source du monde, vous pouvez me croire.)

“Tension permanente” ai-je dit : la transition est évidente... Je suis en train de lire le livre de Robert Redeker, Le Progrès ? Point final. (éditions Ovadia, 2015). Livre difficile, que j’ai repoussé au bout de quelques pages le jugeant d’un charabia trop élevé pour moi, que j’ai repris tout de même, que je dévore depuis, à petites gorgées, en prenant nombre de notes, découvrant combien le “charabia” en question est particulièrement fécond. J’avance lentement mais les réflexions défilent et s’enrichissent très vite. La description de l’homme auquel nous sommes arrivé, le sapiens, est apocalyptique ; il s’agit du “dernier homme”, l’“hypercontemporain”, encore bien pire que le déjà-monstrueux “dernier homme” que Nietzsche avait prédit. « Cet homme contemporain, – l’homme du XXIème siècle, – est un objet technique, fabriqué par des technologies de somafacture (fabrique du corps : sport, forme, fitness) et de psychofacture (fabrique de l’âme : transformation de l’âme en un mental) sophistiquées, alors que Nietzche le voyait, à tort, plutôt comme une chose faisandée, un pastis de chair et d’âme que le ressentiment aurait fait mal tourner. »

Tout proche de cette description, il y a le mode de fonctionnement de ce sapiens-hypercontemporain, et c’est là que mon intérêt s’éveille considérablement par rapport à la description ci-dessus. Voici le passage : « L’homme contemporain, – héritier de l’homme unidimensionnel de Marcuse autant qu’incarnation improbable du dernier homme de Nietzsche, – est l’existant chez qui la tension s’est substituée à toute forme de fin. Il est l’homme tendu sans fin, – d’où le stress, mode anthropologique d’être dans le monde occidental, – tendu vers rien. Bref, il est l’homme-tension autant que l’homme-sous-tension. [...] ...le dernier homme hypercontemporain, l’homme tendu définalisé, l’homme de la tension sans fin ni finalité... »

Il est évident que l’on a là la description du sapiens (sapiens-hypercontemporain) plongé dans un trou noir, tournant, ou avançant-reculant, ou faisant du sur-place, en aveugle, sans finalité certes, sans but, sans savoir pourquoi il est là sinon les impulsions du présent que lui impose le Système... Justement, le Système : l’homme n’a plus de fin, il a perdu toute finalité, tout sens et le sens de lui-même tout court, parce que le système a pris la place qu’il a prise et n’autorise rien que ne soit lui. (Là j’enchaîne de moi-même, avec mon concept de Système, ignorant ce que Redeker va développer et conclure sur l’avenir, ou le non-futur, empruntant simplement sa description du sapiens-hypercontemporain convenant parfaitement à l’état actuel de la chose ; par conséquent, je dégage Redeker de toute responsabilité pour ce qui suit...)

Ce qui m’intéresse dans cette description, évidemment, c’est la tension, cette psychologie constamment en état d’exacerbation, d’angoisse, d’exaltation, simplement à cause de stimuli externe qui le privent de tout sens et de toute finalité. Tout cela peut être aisément relevé autour de soi, et nous-mêmes, moi-même, nous ressentons cette charge perpétuelle qui nous écrase et nous emprisonne. Ce qui m’importe ici, c’est que, dans ces descriptions, il est question du sapiens-hypercontemporain sans autre précision. Il n’est fait aucune différenciation, sinon de parler du sapiens courant (le sapiens pecus, ou vulgum pecus). Mais ce qui se passe aujourd’hui ne montre pas du tout cette uniformité. Tout nous montre au contraire un affrontement en cours, non plus entre classes sociales, ni entre nationalités, mais entre disons le vulgum pecus et les élites ; ou bien disons encore, pour faire un pas de plus, entre le sapiens-antiSystème (avec toutes les nuances de l’antiSystème) et les élites-Système. La tension semble de plus en plus s’exprimer dans ce sens.

Si l’on s’en tient à la description uniforme que suggère Redeker (encore une fois, à ce point de son livre), il n’est pas vraiment question d’une direction dont la tâche est de maintenir en bon ordre d’absence de finalité, en bon ordre de rien, le vulgum pecus du sapiens-hypercontemporain sous tension. La tension est constante pour que, paradoxalement, ne s’exerce aucune tension contre l’ordre, – ou plutôt contre le désordre-établi comme l’on dit d’un ordre. Mais dans l’hypothèse du Système, qui est finalement une représentation de la véritable situation que nous vivons, la question se pose de savoir si cette tension de “l’homme-tension” existe aussi dans la direction, dans l’élite-Système. ; et la réponse est immédiate, instantanée : oui, bien sûr, et bien plus qu’à son tour.

On a vu plus haut la situation à l’UE ... Voyez, comme exemple très précis, cet extraordinaire interview d’un député conservateur britannique pro-Brexit par Christiane Amanpour, de CNN ; l’extraordinaire agressivité, la fureur inquisitrice, bref la tension colossale qui habite cette sapiens-Système (sapiens étant transgenre pour le coup), star de la TV US et absolue prêtresse du Système et de tous ses us et coutumes depuis plus de quinze ans, – puisqu’on l’entendait et la voyait déjà lors de la guerre du Kosovo. (L’affaire est développée par Washington Examiner le 30 juin, d’autant que le député, Daniel Hannan, est un collaborateur de ce média. L’article accompagnant le DVD et qui transcrit quelques jappements et aboiements d’Amanpour à-la-SS face au pauvre Hannan tentant de se faire entendre et de lui faire entendre raison, se termine par un laconique « Spokespersons for CNN did not respond to the Washington Examiner's request for comment », – le silence comme arme principale du Système, ou comme Ligne Maginot lorsque la pression se fait très, très forte.)

Ainsi en viens-je à ma conclusion que cette parfaite description du “sapiens-tension” et du “sapiens-sous-tension” est complètement juste et justifiée, mais qu’elle touche d’abord et surtout les psychologies des élites-Système. C’est une nuance évidemment fondamentale, qui n’enlève rien à la valeur de la description, y compris pour le vulgum pecus, mais tend à donner un sens à ce qui a été établi pour n’en point avoir. Il est vrai que nous sommes dans une époque du “dernier homme”, privée de tout sens, de toute finalité, mais à laquelle il faut ajouter cette nuance d’une taille considérable que la tension extrême finit par se trouver elle-même un sens dans l’affrontement avec le Système ; et l’on découvre alors avec ravissement que le “sapiens-tension”/“sapiens-sous-tension” se trouve beaucoup plus du côté des élites-Système chargées de nous tenir en l’état de pecus vulgaire et insensé, que dans le vulgum pecus lui-même. Leur tension est telle que nous avons, au cœur de cet auguste site, parlé depuis un certain temps de la “terrorisation” de la (leur) psychologie...

Ceci, par exemple, du 13 octobre 2012, en commentaire de l’infiniment grotesque Prix Nobel de la Paix attribué à l’UE, rebaptisé “Prix Nobel de l’Acharnement Thérapeutique” : « Il s’agit d’un acte de communication, d’un acte symbolique, voire d’un acte incantatoire, pour affirmer la vertu nécessaire et fondamentale du Système, contre toutes les évidences catastrophiques qui l’assaillent, contre les reflux divers qu’il suscite de tous les côtés, à cause des monstrueuses mesures qu’il développe, contre la colère populaire que l’on sent monter, – en fait, que l’on craint tant de voir monter, que l’on arrive à la susciter par de telles craintes autant que de s’alarmer justement de la voir monter… Bien entendu, ce “on” représente les élites, les directions politiques asservies au Système, qui espèrent ainsi servir le Système en en faisant sa promotion bombastique par la plus grande distinction qu’elles puissent imaginer.

» Ce Prix Nobel est donc le produit de ces psychologies terrorisées des élites et des directions politiques asservies au Système. Ce qui est remarquable dans ce cas est que cette terrorisation des psychologies de nos élites que nous décrivons comme étant l’effet des pressions du Système sur elles dans le texte référencé, devient dans ce cas un signe que cette terrorisation a désormais également, comme cause nouvelle qui s’inscrit parallèlement à la première, la crainte des réactions antiSystème des diverses populations, ensembles, organisations, etc., qui subissent les effets des mesures et des “politique” exécutées sous l’empire du Système. Il y aurait donc ainsi une extension de la terrorisation des psychologies des élites, puisqu’à la terrorisation de ces psychologies par le Système s’ajouterait désormais une terrorisation de ces psychologies par la crainte des effets antiSystème que les politiques imposées par le Système entraîneraient dans les populations, les ensembles, les organisations, etc. Nous entrons dans le cycle vertueux du cercle extrêmement vicieux. C’est dans tous les cas, à notre sens, l’interprétation qu’il est intéressant et enrichissant de donner à cette décision si extraordinaire lorsqu’elle est jugée avec la raison et l’expérience, par rapport à l’impopularité formidable de la chose ainsi exaltée. Il s’agit d’une tentative forcenée pour chercher à convaincre toutes les entités et populations potentiellement antiSystème, et subissant les effets du joug du Système, de la vertu exceptionnelle du Système... »

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