Le peuple a décidé son autodissolution

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Le peuple a décidé son autodissolution

11 juin 2017 – Les plus jeunes d’entre nous connaissent l’exclamation de Berthold Brecht au lendemain des émeutes du peuple de Berlin-Est de juin 1953, lorsque les chars soviétiques avaient dû intervenir avec la tendresse qu’on leur connaît : « Le Parti a décidé la dissolution du peuple. » C’est à peu près ce qui s’est passé dans la Douce France chantée par le Grand Charles, – à part que c’est le contraire : le peuple, appelé aux urnes, s’est fait la malle, il a proclamé lui-même sa propre dissolution... 49% de participation pour un premier tour des législatives en France, c’est un véritable résultat stalinien, – d’accord, “à part que c’est le contraire”...

C’est vrai ça, les Français sont formidables, dis-je sur un ton à la fois badin et presque indifférent, je dirais même “presqu’absent”. Personne ne s’intéressait plus à ce troisième tour, et moi le premier sans nul doute, après s’être un peu excité dessus à l’origine, tant la marée de la communication prévoyait un triomphe macronien. Eh bien non, ils ont quand même réussi à nous surprendre, à attirer notre attention... C’est Dupont-Aignan qui doit regretter de n’avoir pas été élu. Dans son programme, il prévoyait qu’une élection où il y aurait plus de 50% de bulletins blancs serait à refaire, avec élimination des candidats à remplacer par d’autres, façon-“dégagisme”. (Car moi, au milieu de ce tourbillon crisique absolument fou, je prends sur moi de proclamer que les 51% d’abstention d’hier sont dorénavant et désormais considérés comme des bulletins blancs de protestation par non-intérêt offensif.)

Il y a de la perplexité dans ma plume devant ces étranges événements, où des dynamiques collectives inconnues et inattendues peuvent se permettre d’intervenir de la sorte, d’inventer des coups pendables de ce poids-là. On croyait avoir tout vu lors de cette sublime et surnaturelle campagne de France-2017, et qu’ainsi l’on avait mérité un repos bien gagné, et il s’avère que non, qu’il y a ce tour de passe-passe... Qui a eu cette idée folle ? comme dit la chanson, quel grain de sable diabolique s’est donc glissé dans la mécanique de l’enthousiasme du Grand Renouvellement qui nous était promis ? L’époque de la Fin des Temps n’en rate pas une seule.

Je souhaite donc bonne chance et bon vol aux représentants du peuple, parce que, quand on représente un tel poids, on est libre comme l’air et léger comme une plume et vos promesses, finalement, comptent pour du beurre et ne sont en aucun cas du moindre embarras. Voici donc la nouvelle République Française, l’En-Marche, débarrassée de l’encombrant fardeau, ce peuple qui était vraiment à chier ; c’est-à-dire, sans avoir à s’encombrer de ce truc pénible, incontrôlable et qui fait l’important, ce qu’on appelle la légitimité dont elle est ainsi absolument dépouillée. Elle va pouvoir enfin consacrer son simulacre suprême, se construire une Grande Roue comme celle de la Vienne du Troisième homme et proclamer qu’ainsi, tout en haut du simulacre suprême et loin du monde agaçant, le monde lui appartient.

“Les Français sont formidables” disait à l’aide de son sourire béat le brave Jean Nohain, que les plus jeunes d’entre vous connaissent bien ; c’était pour clore, façon “que du bonheur”, chacune de ses émissions dites-“Trente-six chandelles”. Elle est en train d’en voir au moins autant, la démocratie-à-la-française, type-mondialisée, celle qui swingue...

Voilà, vous savez, inutile de vous alarmer. C’était comme on dit aujourd’hui “une brève de comptoir”, avant d’aller au dodo “Bonne nuit les  petits”, une réflexion pour faire de beaux rêves. 

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