“Le mot qui met de l’ordre dans le désordre”

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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“Le mot qui met de l’ordre dans le désordre”

05 février 2017 – Il est très difficile d’identifier aujourd’hui la politique extérieure, ou disons de sécurité nationale de Trump ; d’où un certain désarroi ici et , y compris chez des partisans de circonstance de Trump. Mais ce constat n’est pas nouveau. Il était également très difficile d’identifier, lorsque nous la vivions au jour le jour, la politique de sécurité nationale d’Obama ; enfin, je dirais la même chose de GW Bush, dans tous les cas depuis l’invasion de l’Irak où ce qui fut aussitôt présenté et salué comme une splendide victoire s’avéra devenir, au fil des ans, une épouvantable défaite, tandis que les contradictions, les complexions et complexifications comme l’on dit couramment, ne cessaient de s’empiler.

C’est bien entendu cette confusion de la réalité, son usure véritablement, sous les coups de la formidable puissance du système de la communication, jusqu’à sa dislocation, sa parcellisation, son inversion et finalement sa disparition (voir le déterminisme-narrativiste et la vérité-de-situation), qui brouille complètement ce processus d’identification jusqu’à le rendre impossible. J’ai la conviction que cette impossibilité d’identification est partagée par les acteurs eux-mêmes, et les prétendus inspirateurs de ces politiques incompréhensibles.

Comment s’en sortir ? Je réponds à cette question, entièrement d’une manière intuitive, sans le moindre intérêt pour quelque démonstration ou preuve que ce soit, parce que persuadé qu’aucune autre méthode n’est possible pour clarifier la pensée et continuer dans cette fonction, dans cette mission d’observateur des événements. Cette “fonction” est bien une “mission” dans le sens profond de la chose, intuition là aussi, dans la mesure où la description qu’elle nous donne joue honnêtement et loyalement son rôle d’influence à ciel ouvert ; parce qu’encore j’ai la conviction que la présentation d’une telle influence pour ce qu’elle est joue son rôle dans l’évolution des perceptions et des jugements ; parce qu’encore et enfin, j’ai la conviction qu’en l’absence de réalité empêchant toute observation expérimentale, c’est de cette façon qu’on peut tout de même jouer un rôle en faisant progresser une pression bénéfique sur l’ensemble des événements.

(Je préviens le lecteur à ce point que si cette réflexion vient dans le Journal-dde.crisis alors que la logique voudrait qu’elle soit dans une des rubriques disons “impersonnelles” ou “dialectiques” du site, c’est parce que les outils employés sont si complètement subjectifs à l’origine, mais prétendant à la mise en place d’une vérité-de-situation objective. Il n’est question ici que d’intuition et de conviction par conséquent, avec l’arrière-plan de l’expérience et les engagements aussi bien de la raison que de ce que j’ai déjà nommé l’“âme poétique” où se trouvent toutes les variables morales et éthiques, esthétiques, etc.)

Mon observation sur cette question de l’identification de la politique, essentiellement celle des USA qui nous occupe aujourd’hui, parce que les USA sont dans un tourbillon crisique abyssal et qu’il s’agit alors d’un séisme qui touche le Système, est bien entendu qu’il faut abandonner cette quête de l’impossible. Impossible d’identifier de manière classique la politique de Bush, puis celle d’Obama, puis celle de Trump, qui sont toutes des variations autour du thème de la politiqueSystème, mais des variations qui peuvent devenir ici ou là, brusquement décisives jusqu’à un retournement, une inversion de la chose.

Ce que je propose est donc d’abandonner ce travail d’identification et de choisir le “mot d’ordre”, – le “mot qui met de l’ordre” dans ce désordre, ou “mot-symbole”, – de chacune de ces politique, pour comprendre ce qu’il en est de l’ensemble ; le “mot d’ordre” et “mot-symbole”, c’est-à-dire la formule simple, sinon simpliste diraient certains, à laquelle les esprits et les jugements reviennent régulièrement, après chaque épisode crisique, ou bien dans toute autre circonstance qui semble une rupture ou bien une pause nécessaire pour reprendre son souffle. Il s’agit d’une opération qui pourrait être comparé à une remagnétisation comme l’on fait d’une boussole, pour retrouver son assiette, son sens juste, pour retrouver le Nord perdu... C’est dire combien ces “mots d’ordre”, ou “mots qui mettent de l’ordre dans le désordre” ont une réelle signification, combien ils disent une vérité-de-situation.

Si je propose cela, bien entendu, c’est par induction, une fois définie cette pseudo-méthodologie, et pour rencontrer l’intuition qui me suggère de suivre cette voie. C’est dire que je sais où je veux en venir. Ainsi la politique de GW Bush, absolument agressive à partir du 11 septembre 2001, partie à la poursuite d’une improbable “guerre contre la Terreur”, passant par des variantes diverses mais revenant toujours à son symbole, était résumée par le “mot d’ordre”, “le mot qui met de l’ordre dans le désordre”, qu’on a entendu dès les premiers jours après 9/11 : « Qui n’est pas avec nous est contre nous. » La dynamique déclenchée par 9/11 a marqué cette politique de GW Bush jusqu’à son terme, une politique aussi simple qu’une flèche partie droite dans sa trajectoire pour théoriquement se ficher dans le cœur de la cible. (Il a raté, certes, mais c'est une autre histoire.) Pour Obama, dès l’origine un changement du “mot d’ordre“ et du “mot-symbole” s’est opéré : quelles que soient les opérations menées, les guerres poursuivies ou déclenchées, même s’il y avait continuation, la perception est passe de l’offensive simple et massive à la circulaire voulue comme objectivement et légitimement hégémonique, avec la flèche qui tourne et tourne, comme si elle avait inventé le mouvement perpétuel. Il s’agit de l’exceptionnalisme, qui fut le principal argument et effectivement le “mot qui met de l’ordre dans le désordre” d’une politique toujours incompréhensible ; nation exceptionnaliste, politique exceptionnaliste, etc.

Ainsi en arrive-t-on à Trump, pour constater que le “mot qui met de l’ordre dans le désordre”, le “mot-symbole” et la clef de la politique qui se déclinent, – ce mot se trouve sous la forme de l’expression d’“anti-globalisme”. On retrouve constamment l’expression dans les déclarations, les discours, les analyses, d’ailleurs aussi bien chez les détracteurs de Trump que chez ses partisans. Il définit ce qui, dans chaque politique, jusqu’aux plus incompréhensibles par rapport à ce qu’on croit savoir de Trump, renvoie au fondamental de sa politique. C’est l’ontologie même de la présidence-Trump, comme le “qui n’est pas avec nous est contre nous“ était l’ontologie de la politique de Bush, et l’exceptionnalisme celle de la politique d’Obama. Avec Trump, nous sommes passés de la flèche droite qui cherche sa cible, de la flèche circulaire d’Obama qui effectue sans cesse la même rotation presque parfaite de l’exceptionnalisme, à la flèche qui se retourne contre le tireur, non pour le tuer certes, mais simplement parce que le tireur entend récupérer son bien, – “retour sur investissement”, si vous voulez. Ainsi Trump est-il antiSystème, le plus simplement du monde, comme d'autres respirent.

Cela signifie simplement que toutes les politiques de Trump reviendront à un moment ou l’autre à cette conception de l’anti-globalisme, qui constitue finalement, – autre interprétation d’ordre psychologique, qui complète l’aspect symbolique, – une projection d’une sorte de TOC (pour Trouble Obsessionnel Compulsif, ce qui fait plus sérieux qu’“obsession”) du président projeté sur toutes ses politiques. L’idée centrale, là aussi intuitive, est que, depuis 9/11 qui est cet événement qui a plongé les USA dans la démence, c’est bien le trouble psychologique majeur de chacun de ses président successifs, – GW le gamin rouleur des mécaniques, Obama l’arrogance même, Trump l’homme du business-rentable, – qui constitue la principale force donnant son sens aux politiques complexes, confuses et autrement incompréhensibles qu’ils activent (plutôt que “conduisent”, certes). Il me semble qu’on parvient ainsi, au bout du compte, à une compréhension acceptable et reposante de la situation du point de vue des USA.

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