Le Great Kim Circus

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Le Great Kim Circus

05 septembre 2017 – In illo tempore non suspecto, le problème qui est le thème de cette page aurait été traité dans les rubriques du site plus “sérieuses”, ou disons à prétention spécialisatrice, que dans ce Journal-dde.crisis. Mais le fait est qu’il y a sa place, et, dirais-je, impérativement. (Je soupçonne que ce n’est pas la première fois que je fais cette remarque...)

Lorsque la guerre nucléaire menace, naturellement il vous vient un air grave et le commentaire de circonstance s’énonce de lui-même. Au fait, combien de fois nous sommes-nous préparés à la guerre nucléaire depuis l’arrivée de Trump, – je parle de Kim et de sa Corée du Nord, au cas où on ne l’aurait pas deviné ? Trois fois, quatre fois ? A chaque “crise” nous reste en mémoire l’énorme éclat de rire de l’hyper-dictateur nord-coréen qui, chaque fois, semble se dire : “Encore un coup, ils ont marché ! Ils sont encore plus bêtes que ce que me disait mon père, le Grand Leader !”

Il y a les menaces tonitruantes de Trump (sa fameuse sortie « du feu et de la fureur” du 8 août, recommencée il y a deux jours en variant un peu les termes mais toujours dans le même sens : « North Korea best not make any more threats to the United States. They will be met with fire and fury like the world has never seen ») ; il y a l’air pincé du Général Mattis, le “modéré” qui nous dit qu’“il reste encore de quoi laisser faire la diplomatie” avant d’ajouter, quelques jours plus tard, quelque chose comme “nous avons les moyens de rayer plusieurs fois [ou “de différentes façons”, je ne sais plus] “la Corée du Nord de la carte”. Même Poutine s’y met, affirmant que l’approche US de la crise de la Corée du Nord pourrait mener à une “catastrophe d’une dimension globale, planétaire”... Nous ne sommes nullement en reste puisqu'il y a la ministre française de la défense qui parle de missiles nord-coréens au-dessus des Champs-Elysées et Macron lui même qui nous a fait la confidence d’un très grave danger à propos de la Corée du Nord. Pour bien clore ce chapitre-là, je pourrais ajouter que moi-même, officiellement en temps courant, je m’alarme.

C’est dire que je ne suis pas dans cette page pour m’acharner sur l’une ou l’autre tête de Turc, Erdogan compris, selon mes habitudes et mes tendances courantes. Je n’accuse personne et je ne fais aucun procès. Je souligne simplement la litanie des menaces et des prévisions extraordinaires, suivant chacune des incartades du jeune Kim qui prend manifestement un grand plaisir à l’exercice du soi-disant boutefeu nucléaire. On me dira aussitôt, et je me le dis n’ayez crainte, que tout cela est affreusement sérieux et que le danger est considérable ; et l’on n’aura absolument pas tort de considérer ainsi la chose.

Combien de fois, et de moi-même également, a résonné cet avertissement fondé sur des faits indubitables à propos de cette crise de Corée du Nord (comme d’autres précédemment, d’ailleurs) : “C’est la plus grave crise que l’on ait connue depuis celle des missiles de Cuba en 1962 !” ... Et puis, pfutt, deux ou trois jours et plus rien n’y paraît, la scène a complètement changé, le scénario aussi, et l’on “est passé à autre chose” comme l’on dit en langage postmoderne où rien ne vaut le mouvement convulsif qui vous fait vivre comme l’on vomit, de spasme en spasme ; certes, “deux ou trois jours et plus rien n’y paraît” avant la prochaine fois ... Et alors ?

Je pense que c’est depuis le début 2014 avec la crise ukrainienne qu’est réapparu d'une façon insistante et dramatique ce spectre d’une guerre nucléaire. Je me rappelle même le texte où dedefensa.org en avait parlé longuement pour la première fois dans ce sens, le 3 mars 2014. C’était alors la confrontation possible entre Russes et cow-boys américanistes. Puis l’alarme nucléaire est passée à la Syrie avec l’intervention russe, là aussi pour la confrontation possible/probable entre Russie et USA. “C’est la plus grave crise...”, bla bla bla. Je sais bien qu’en écrivant toutes ces phrases où le sérieux alterne avec la dérision, on peut se demander si je me moque ou si je déplore de me prendre en flagrant délit de moquerie alors que c’est si sérieux. Le plus remarquable est que je ne peux trancher dans cette sorte de remarque où je m’adresse à moi-même pour me demander : “Alors, oui ou non prends-tu cela au sérieux ?” Je ne suis même pas capable de me répondre à moi-même ! Je pars pour me moquer, et soudain arrêté par la possibilité de la réalité de la chose ; je m’abîme dans l’alarme la plus grande, pour soudain me souvenir que c’est la quatrième ou cinquième fois cette année, et peut-être la dixième fois depuis trois ans, et que cela continue à bien faire et que cela finira par en faire un peu trop !

Eh bien, de tout cela je ne tirerai aucune conclusion sur le fait même, et surtout pas sur la possibilité ou non de l’Armageddon en question. La seule remarque sensée qui me vient à l’esprit dépend d’abord de la certitude que j’ai maintenant qu’il n’y a dans toute cette agitation que très rarement des montages complets, et que le plus souvent il n’y en a pas du tout. Les menaces, les invectives sont sérieuses, de même que la crainte d’un affrontement nucléaire. Tout juste parle-t-on, après coup, d’une stratégie de communication de l’un ou l’autre acteur mais cela ne caractérise que la forme et l’occasion de dire ceci ou cela ; sur le fond, je suis assuré que, d’une façon ou d’une autre, ils sont tous convaincus du fond de ce qu’ils affirment, et par conséquent du réel danger de confrontation qui existe. Il n’y a pas de théâtre, sinon dans l’interprétation : le fond de l’argument n’est pas faussaire même si l’interprétation varie. Dans ces conditions, pourquoi n’en suis-je pas totalement convaincu, pourquoi cette hésitation, ce balancement, pourquoi cette absence de réponse à cette simple question : “Alors, oui ou non prends-tu cela au sérieux ?”

C’est-à-dire : “Oui ou non, admets-tu avec eux que tout cela est sérieux, ou bien dis-tu contre eux que rien de tout cela n’est sérieux ?” Cette impression à certains moments que “oui, c’est très sérieux”, et à d’autres que “non, pas du tout, cela ne l’est pas”... Impossibilité de trancher et, surtout, impossibilité de faire porter la responsabilité de cette incertitude sur les épaules de l’un ou l’autre des divers acteurs, où ne manquent pourtant pas quelques-unes de mes favorites têtes de Turc... Je tiens finalement pour assuré, par conviction et intuition dirais-je, qu’à ce niveau et sur cette question précisément il n’y a pas de responsabilité directe des acteurs.

Je ne peux faire autrement qu’en revenir au plus formidable et colossal caractère de cette époque, c’est-à-dire la communication, le système de la communication, sa surpuissance, ses effets extraordinaires, sa vitesse et son rythme, sa fonction-Janus qui joue à plein dans le “tourbillon crisique” qu’est devenue la situation générale. De tout cela émerge la seule certitude possible, de l’impossibilité absolue pour les sapiens, les acteurs, les “maîtres du monde”, etc., de contrôler quoi que ce soit... Dans l’un des textes du site sur le “tourbillon crisique”, sur lequel on reviendra avec un Glossaire.dde, il y a ce passage qui, tout en s’attachant à la quête de la définition du tourbillon crisique, correspond assez bien à la situation présente où le système de la communication en action permanente de surpuissance ne permet plus à l’acteur d’exercer le moindre contrôle sur les événements... Il ne peut que les commenter (les événements), c’est-à-dire quand ils sont déjà accomplis et il n’y a vu que du feu...

« Dans ‘Éléments’ n°158 (janvier-février 2016) et parlant [du philosophe italien Giorgio Agamben, dont les influences vont de Nietzsche et Heidegger à Derrida et Foucault], Alain de Benoist écrit : selon Agamben, “[p]lutôt que gouverner les causes, il [le pouvoir politique] cherche à gouverner les effets. C’est pour cela que la crise n’est plus un fait provisoire. Elle constitue le moteur interne du capitalisme, en même temps qu’elle permet au pouvoir d’imposer des mesures qu’il ne serait pas possible de faire accepter en temps normal.”...

[...] » Si la crise est bien “le moteur [interne] du capitalisme”, – de quoi d’autre pourrait-elle être “le moteur” d’ailleurs puisqu’il n’y a rien hors du capitalisme, c’est-à-dire hors du Système ? – on doit aussi savoir cette évidence qu’il y a des “moteurs” qui s’emballent et échappent au contrôle de leur pilote jusqu’à provoquer des accidents fatals ; ou, plus encore ou pire encore, des “moteurs” qui rugissent si bien qu’ils remplissent d’ivresse ceux qui croient le contrôler et entraînent l’accident fatal du fait du soi-disant chauffeur...

[...] C’est pourquoi nous privilégions plus que jamais la forme de pensée qui nous guide depuis l’origine de l’actuelle séquence, et singulièrement depuis 9/11, quant au caractère très spécifique des “crises”, à leur prolifération extraordinaire sans qu’aucune ne soit jamais résolue, à leur fusion progressive, d’abord ordonnée selon des lignes de force géopolitique (“chaîne crisique”), puis, plus récemment avec le “tourbillon crisique”, à leur fusion générale et catastrophique en un seul phénomène de dimension globale qui représente la substance même de l’époque, et l’essence même de son destin. Pour nous, il y a beau temps que plus aucune force humaine n’est capable de dompter, de maîtriser puis d’orienter ce phénomène, alors qu’il finit lui-même par apparaître comme un acteur à part entière, et bien entendu le principal, et bien entendu enfin l’unique acteur de ce formidable tremblement du monde ; c’est-à-dire, pour notre compte, que ce phénomène a largement dépassé les limites productives (surpuissance déstructurante et dissolvante) du Système et est complètement installé sur le territoire de la contre-production catastrophique (l’autodestruction déstructurante et dissolvante des constituants du Système). »

A cette lumière et pour en revenir à nos affaires plus courantes, le fait est donc que les événements seuls, – les forces qui les conduisent et celles qui les influencent, dont on ne sait exactement ce qu’elles sont, – n’ont pas jusqu'ici permis de concrétiser cette perspective absolument catastrophique de l’affrontement à potentialité nucléaire, malgré les occasions nombreuses qui se sont présentées. C’est un signe intéressant, étant admis que la sottise de l’abrutissement de la communication, qui touche surtout nos élites, c’est-à-dire les intelligences les plus vives et les plus avides de se précipiter dans l’inversion d’elles-mêmes, dans les bras du premier Lucifer venu, celui dont “la main invisible” oriente le marché pour le rassurer, – étant admis, donc, que cette “sottise de l’abrutissement” interdit effectivement à nos élites de jouer le moindre rôle. (Ils ne peuvent, comme dit Agamben selon mon interprétation à moi, que réagir au ratés, aux hoquets, aux pétarades, aux pannes sans cesse croissantes et catastrophiques du “moteur du capitalisme”, c’est-à-dire la crise multipliée par mille pour former le tourbillon crisique, et souvent leur réaction trop tardive, mal à propos, embarrassée d’elle-même et pire que le mal...)

Par conséquent, ce à quoi nous assistons avec la Corée du Nord, c’est à un épisode de cette curieuse aventure où les “maîtres du monde” ne maîtrisent plus rien du monde, et même ne savent plus rien du monde. On voit que la crise, c’est bien autre chose que Cuba-1962.

...Là-dessus, on me dira, et à juste titre : “et bien entendu, vous n’avez rien répondu sur la question du risque de la guerre nucléaire, pour la Corée du Nord”. En effet, mais cela ne m’empêche nullement de conjoncturer et d’être finalement en accord, pour la Corée du Nord, avec ma conclusion du texte signalé plus haut, sur la crise ukrainienne, qui appréhendait le risque soudain de la possibilité d’une guerre nucléaire. Il me convenait de dire que ce risque-là pouvait engendrer une telle panique & confusion dans les psychologies que les effets conduiraient à l’effondrement du Système avant que le risque d’un conflit nucléaire soit couru à son terme. Cela s’énonçait de la sorte :

« La crise ukrainienne, et la réalisation que les pressions du Système (du bloc BAO, son factotum) peuvent conduire à l’extrême catastrophique des affaires du monde, peuvent aussi bien, grâce au “formidable choc psychologique” dont nous parlons et à l’immense crainte qu’il recèle, déclencher une autre dynamique d’une puissance inouïe. Notre hypothèse à cet égard, rencontrant l’idée de la formidable puissance symbolique du centenaire de la Grande Guerre (voir le 2 janvier 2014), est que cette dynamique est celle de l’effondrement du Système dont rien, absolument rien ne réclame qu’il se fasse dans l’apocalypse nucléaire, parce qu’alors elle pourrait bien être, cette dynamique, le fruit de la panique psychologique totale naissant de la perspective soudain apparue que le risque de la guerre nucléaire existe plus que jamais. Il serait assez juste, disons “justice divine” ou “sort of”, que le Système s’écroulât sous la poussée de la trouille soudaine et bouleversante de ses serviteurs de la possibilité de l’usage du produit le plus monstrueux du système du technologisme... »

Cette question, par conséquent, qui en vaut une autre : à force de cavalcader dans le Great Kim Circus, au risque proclamé du conflit nucléaire, ne vont-ils pas finir par déclencher des mécaniques internes incontrôlables, d’ailleurs favorisées par nos chers Antifa, qui mettraient leur Système en péril ? Il faut garder cette possibilité à l'exsprit, et la coyer particulièrement.

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