Le cœur du sujet

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Le cœur du sujet

29 mai 2009 — Voici un texte que nous serions inclinés à juger comme particulièrement significatif, voire comme un de ces “messages” que l’establishment washingtonien est accoutumé à faire passer par des voix respectables, mais par des voies détournées. Le contenu est intéressant par lui-même; il est si intéressant justement qu’il peut fort bien avoir cette fonction de “message”. Selon cette approche, la personnalité de l’auteur et sa position dans l’establishment ont leur importance.

Il s’agit de Harlan K. Ullman, qui publie une courte chronique sur UPI (via Spacewar.com le 27 mai 2009). Le titre de la chronique est «[the] top national security threat» (“la plus grave menace de sécurité nationale”). Ullman est un ancien officier de marine qui développa dans les années 1990, au National War College, avec James P. Wade, une thèse stratégique (une stratégie de frappe): «Rapid Dominance» (thèse publiée en 1996). Cette thèse devint célèbre quelques années plus tard, lorsqu’on affirma que l’offensive US contre l’Irak en mars 2003 en était l’application, sous le nom désormais fameux de “Shock & Awe”… La doctrine implique des frappes très sélectives, très massives et très destructrices, très rapidement réalisées, contre des centres nerveux et psychologiquement fondamentaux de l’infrastructure de l’adversaire dans les premières heures, voire les premières minutes de l’attaque, pour obtenir un effet de “choc” (schock) entraînant une “terreur” (awe) paralysante. Ullman affirma aussitôt que sa stratégie n’avait pas été suivie durant l’attaque de l’Irak. Il proteste toujours contre les estimations selon lesquelles cette doctrine est cruelle et barbare puisque, selon lui, elle est destinée à obtenir une victoire très rapide plutôt par un effet psychologique conduisant à une capitulation rapide, et donc au raccourcissement des combats.

Quoi qu’il en soit, Ullman n’a rien d’un extrémiste, au contraire de ce qu’on a fait de sa doctrine. Durant les années Bush, Ullman fut fortement critique de la politique de sécurité nationale autant que de la forme de ce gouvernement. Il faut le placer plutôt du côté des républicains réalistes type Scowcroft ou Hagel, qu’on retrouve à ses côtés à l’Atlantic Council, qui est un de ses engagements dans l’establishment. (C’est en tant que membre de l’Atlantic Council, structure institutionnalisée et respectée du monde transatlantique qu’il signe sa chronique.)

Ce court texte examine un dossier fondamental, une hypothèse radicale. La question qu’il pose résume le propos: “Le pouvoir US est-il brisé?” Et c’est là la principale menace contre la sécurité nationale… «But for all the threats and dangers facing the nation, from economic and financial calamity to Jihadist extremists toppling friendly governments and coming into possession of nuclear or biological weapons, the most obvious is here at home, hidden in plain sight. It stems from the collective failure of our elected leaders, regardless of party, to govern adequately. Bluntly put, government is broken. Can anyone fix it?»

Ullman considère que l’étrange “débat” entre Obama et Cheney du 21 mai, – Obama faisant un grand discours de sécurité nationale aux National Archives, Cheney en faisant un quelques heures plus tard à l’American Enterprise Institute (base-arrière des neocons), – a illustré de manière frappante (“brillante”) les deux tendances opposées de type de gouvernement, dont la concurrence paralyse le véritable gouvernement, que rien n’arrive à départager, qui s’opposent et se paralysent graduellement l’une l’autre. Les deux discours portaient sur la question du traitement des terroristes, de Guantanamo, etc.

«Last Thursday's face-off between President Barack Obama speaking at the National Archives and former Vice President Dick Cheney shortly thereafter at the American Enterprise Institute brilliantly exposed what is arguably the greatest threat to the nation. […] Inadvertently and without explicit reference to this mega question, both Obama and Cheney provided polar opposite, competing visions as answers.»

• La vision Cheney (Bush) et de tout le parti alentour, où s’ajoutent divers extrémismes, des neocons aux républicains de droite, est qu’en temps d’urgence, de grande menace, de guerre, etc., – étant admis que ce temps-là est nôtre et qu’on ne voit pas comment il pourrait changer, – tous les pouvoirs vont au président d’une manière discrétionnaire et sans la moindre limite; le président décide comme il veut, selon son “instinct” et l’idéologie extrémiste qu’il affectionne; le Congrès ne peut qu’acquiescer sans poser de questions pour “légaliser” l’action du président; les lois doivent être “adaptées”, tournées, malaxées, etc. Ce qui compte est effectivement l’idéologie, l’“instinct”, d’une certaine façon les “tripes”(guts) à la fois radicales et instinctivement, presque primitivement brutales. Le reste suit. «In acting to protect the nation, Cheney and Bush believed that ideology and instinct can dominate decision-making.»

Obama est absolument différent, estime Ullman, et sa personnalité ainsi que l’orientation qu’il a donnée à son gouvernement produisent une attitude politique structurelle d’une différence aussi grande par rapport à ce qui a précédé. Raison, mesure, calcul froids et bien contrôlé, attention portée au fonctionnement fondamental du système avec ses trois pouvoirs, principe “check & balance” systématiquement considéré, répartition des pouvoirs selon les attributions et sans empiètements, etc., – voilà les caractères de ce gouvernement. Grande péroraison à ce propos, qui montre que BHO a conquis les esprits rationnels et mesurés du clan “réaliste” washingtonien.

«Obama offered the exact reverse vision for governance using the power of analysis and logic over ideology to make the case. The president called for a return to government based on three co-equal branches in which transparency and oversight of the executive were essential, restoring a measure of checks and balances. Unlike the Bush-Cheney administration where compartmentalization and unwillingness to share power or broaden decision-making prevailed – Secretary of State Colin Powell was never asked for his recommendation as to the Iraq war nor fully consulted on enhanced interrogation techniques – Obama promised a return to real division of power and real oversight. For a former professor of constitutional law, this was unsurprising. But, for a politician, will this vision of governance and the preference for analysis make the United States more secure?

»This clash of visions may prove academic. The problems may be too great and too plentiful for any government to resolve. And simply because Obama appears more analytical, rational, pragmatic and open in his vision of governance, at least for the first four months, there are no guarantees that this view will survive or that his policies will prove more effective than his predecessor's. Still, it is refreshing to hear a president make his case so well and in a manner in which he is determined to explain to individual Americans the full basis for his actions.

»The larger question, however, lingers. Can a return to checks and balances and analytically driven decisions repair a government that is broken? Or, given the powerful and possibly irreversible centrifugal forces accelerated by partisanship, politics and ideology, will any approach to governance be thwarted? The answer will define success or failure not merely for the Obama administration but the nation at large.»

Même si l’on comprend les préférences d’Ullman, le problème, la question sont posés sans a priori, comme un point objectivement fondamental qui pèse aujourd’hui fondamentalement sur la structure du système. L’écho extraordinaire du médiocre et discrédité Cheney montre que le dilemme dépasse largement les personnalités. La menace évoquée par Ullman n’est pas artifice de rhétorique, elle pèse absolument sur Washington.

Bush n’était pas qu’une aventure de passage

Le problème de BHO est que pour affirmer puissamment et talentueusement la méthode et les vertus qu’il représente, il doit affirmer une méthode et des vertus qui ont un poids médiatique et un écho psychologique et d’influence faibles; au plus il affirme tout cela, au plus le poids et l’écho s’affaiblissent. Si l’on veut, plus il est bon moins il est bon, au regard des effets dans le système médiatique et idéologique qui est la principale chambre d’écho virtualiste de l’exercice du gouvernement. Dans la course à l’établissement d’un gouvernement plus rationnel et plus équilibré, disons un “gouvernement par la raison”, il est irrémédiablement handicapé par l’affaiblissement à mesure de l’éclat de ce gouvernement, tandis que le “contre-pouvoir” (Cheney et les guts) ne cesse de gagner en éclat et en influence parce que c’est sa nature même de cultiver l’éclat et l’influence.

Ainsi comprend-on le dilemme mis en évidence par Ullman, mais pour ce demander aussitôt dans quelle mesure la pratique constitutionnelle de gouvernement d’Obama peut, à elle seule, par sa seule éventuelle vertu, supplanter l’usage qu’en ont fait Bush-Cheney. Il n’est pas nécessaire qu’un “contre-pouvoir” se manifeste en tant que tel, il est bien plus probable qu’il suffise de laisser aller les choses mécaniquement; ce système d’hyper-communication exerce une pression presque de nature sur ses composants médiatiques vers des arguments extrémistes et des “jugements” par “ideology and instinct”, avec suffisamment de poids et de pression pour contrecarrer et paralyser le type de gouvernement d’Obama. Le constat revient à se demander si l’on peut encore faire rentrer le mauvais génie de l’action par “ideology and instinct” dans sa bouteille, une fois qu’il en a été sorti par la politique post-9/11 de Bush-Cheney. On ajoutera que des pratiques comme celles du gouvernement israélien actuel, ultra-extrémiste, avec ses puissants relais et interférences intérieurs à Washington (le Lobby AIPAC), aggravent encore la situation. Cette pression par “ideology and instinct” offre moins une alternative qu’elle ne consolide continuellement une réaction paralysant le soi disant “gouvernement par la raison” d’Obama.

Ces constats semblent conduire à une réponse pessimiste, c’est-à-dire négative, à la question ultime soulevée par Ullman. («Bluntly put, government is broken. Can anyone fix it?») Il importe alors de déplacer notre position d’appréciation vers un aspect plus partisan, pour bien mesurer les implications du problème posé par Ullman et de la réponse négative qui lui est probablement apportée. Il importe de se demander si ce semi-échec d’Obama est nécessairement un mal.

Ullman parle en termes élogieux, pour sa forme de gouvernement, d’un Barack Obama qui réalise “objectivement” la politique que voudrait la partie le plus réaliste du système. Il faut tout de même noter que ce “gouvernement par la raison”, à côté d’aspects indiscutablement positifs (politiques vis-à-vis d’Israël, de la Russie, de l’Iran), a des côtés déplorablement négatifs, comme l’acceptation du diktat de Wall Street. Le “gouvernement par la raison” d’Obama est qualifié comme tel, également parce qu’il poursuit une ligne satisfaisante pour le système, avec une méthodologie différente.

D’autre part, tous ces jugements sont émis en fonction de l’effet sur l’establishment médiatique, sur les réseaux d’influence, etc., pas sur la popularité réelle. Il y a même contradiction. Le gouvernement par “ideology and instinct” a dominé et influencé l’establishment pendant huit ans et n’a cessé d’être de plus en plus impopulaire. Le “gouvernement par la raison” a peu d’influence mais Obama est extrêmement populaire. Cela n’implique nullement qu’on dise que ce “gouvernement par la raison” finira par progresser dans les domaines médiatique et de l’influence sur l’establishment médiatique et idéologique, mais qu’il va se trouver de plus en plus en état d’antagonisme avec cet establishment, en s’appuyant sur une base solide de popularité. Il y a donc alors une alternative.

• Soit Obama ne réagit pas, ou pas assez décisivement, malgré les moyens dont il dispose (une base de popularité), et alors il se laisse de plus en plus enfermer dans sa paralysie et son impuissance, face à la critique au nom d’une politique par “ideology and instinct”. Son sort est tracé, il ne va pas cesser de perdre ses moyens d’action, son originalité et l’originalité de son “gouvernement par la raison”, voire, bientôt, sa popularité. Il est promis à l’enfermement, la paralysie et l’impuissance.

• Soit Obama réagit en s’appuyant sur sa popularité, et alors son argument principal devient d’accentuer les orientations que rejette l’establishment médiatique et idéologique, notamment en exprimant ses actes à partir des revendications populaires. Le paradoxe serait alors que le “gouvernement par la raison” conduirait à des options nécessairement plus extrémistes (dans un sens antisystème), par simple position antithétique à l’activité oppositionnelle médiatique par “ideology and instinct”. Eventuellement, ce “gouvernement par la raison” pourrait (devrait?) s’avérer plus ferme, plus tranchant, par conséquent et paradoxalement en empruntant certaines méthodes de gouvernement à ses adversaires. On n’en est pas à un paradoxe près, d’autant que c’est en revenir à notre sempiternelle hypothèseAmerican Gorbatchev” qui reste la seule voie pour Obama, pour échapper au carcan des contradictions et pressions de l’establishment.

Quoi qu’il en soit, la question posée par Ullman reçoit toujours, et même encore plus, une réponse négative. Le fait est que l’épisode Bush-Cheney a “cassé”, à notre avis définitivement, le gouvernement qui, jusqu’alors, menait plutôt bien que mal le système, en rencontrant ses vœux mais en y mettant les formes institutionnelles qui répondaient à une nécessaire apparence démocratique pour satisfaire l’équilibre de l’édifice. Cette formule n’est plus possible, elle est définitivement réduite à l’impuissance. Il reste alors l’alternative, avec comme premier terme la domination de la formule par “ideology and instinct”, et alors on est obligé d’accepter son influence au gouvernement ou l’on est paralysé par elle; le second terme est de combattre cette formule, et on ne peut le faire que par des politiques qui satisferont de moins en moins les exigences du système.

Ces différents constats conduisent à une conclusion radicale. Le système a perdu la formule magique d’un gouvernement qui satisfaisait à ses besoins en satisfaisant aux besoins de l’habillage virtualiste de vertus sur lequel il s’appuie. Les inquiétudes d’Ullman, en tant qu’il représente le système et une vision raisonnable de continuation des pratiques du système, sont absolument justifiées. Il y a fort à croire qu’elles expriment effectivement le sentiment d’une partie non négligeable de cet establishment.

L’incontestable nouvelle que nous apporte ce “message” dans ce cas, c’est que cette question du “gouvernement bloqué” est désormais perçue comme la “première menace contre la sécurité nationale” des Etats-Unis. C’est somme toute assez bien vu, parce que le gouvernement US est l’outil principal de gestion des menaces contre les USA, et de la bonne marche du système; mais c’est bien vu dans la mesure où la perception générale de l’establishment est que cet outil est en panne, en crise, en état de déchirement antagoniste. GW Bush n’était donc pas une aventure de passage mais un détonateur qui a précipité la crise. Bref, il nous a fait gagner du temps.

 

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