Le cas significatif de la chancelière Merkel

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Le cas significatif de la chancelière Merkel

Commençons par ce qui est sans doute le plus spectaculaire, puisqu’aujourd’hui nous sommes dans l’ère de la communication, dans le cadre d’un Système en voie de dissolution accélérée, et que même la presse-Système est capable de montrer des soubresauts d’évolution à cet égard. L’article-fleuve du Spiegel (7 000 mots, le 24 novembre 2014), retraçant la crise ukrainienne depuis ses prémisses les plus lointaines de l’actuelle séquence, constitue, d’une façon générale et très documentée, une mise en cause de la politique européenne (UE) certes, mais surtout de la politique allemande, notamment avant même l’échec des négociations UE-Ukraine du 18-20 novembre 2013. Cette perspective fait ainsi remonter les responsabilités fondamentales de la crise du côté de l’UE et surtout, dans le chef du Spiegel, de l’Allemagne. (Cet article a été largement noté comme un signe important, souvent avec retard par rapport à sa parution [Voir par exemple, de Robert Parry, sur ConsortiumNews, le 28 novembre 2014.], ce qui implique une “digestion” de cette publication permettant sa transmutation en un événement politique, parce qu’il a été de plus en plus perçu comme tel même si cela n’est pad nécessairement signalé d’une façon explicite.) Russia Insider commente cet article, le 27 novembre 2014.

«Under the no-holds-barred headline of “Summit of Failure: How the EU Lost Russia over Ukraine” Der Spiegel has published a major article blasting her “historical failure” and pinning personal responsibility on her for a “standoff with Russia and war in the Donbass”. The mammoth – 7,000 words long – article came from under the pen of a 6-man team headed by the influential Christiane Hoffmann, one of Spiegel's most senior political writers, and a Russia specialist.

»The appearance of an article like this in Germany is of much more significance than it would be in an anglo-saxon culture, which encourages spirited debate. German culture is much more consensual, and the media tends to move in lock-step on important policy matters. That this article is appearing now is a very big deal, and hardly a coincidence...

»Without any needless, high-pitched rhetoric it systematically exposes German officials and Merkel herself as naive bumblers who consistently fail to understand Yanukovich, the Ukrainian realities and, most importantly, the critical importance Ukraine holds for Russia. The end impression is that the current mess could have been easily avoided, and the EU could have even had its Ukraine deal, if it had only listened to Kiev and talked to Russia...»

L’article du Spiegel intervient dans un débat qui fait rage en Allemagne, autour de ce qui est considéré comme un changement fondamental de la politique de Merkel vis-à-vis de La Russie. Ce tournant, qui est assimilé à rien moins que l’abandon de la fameuse Ostpolitik de Willy Brandt du début des années 1970, a été symbolisé, dans l’esprit de nombre de commentateurs, par plusieurs discours importants de Merkel dans le courant de novembre, dont un discours en Australie, après le G20 de Brisbane du 15 novembre. L’article de Natalie Nougayrède, dans le Guardian le 26 novembre 2014 est en général pris comme une référence pour documenter cet abandon de l’Ostpolitik et ce violent virage de Merkel dans une posture antirusse remarquable de dureté. On voit qu’ y est pour beaucoup l’interprétation du discours australien de Merkel, avec référence à la tragédie de 1914 où la Russie tiendrait implicitement le rôle de l’Allemagne, cela avec une ironie tout de même d’une certaine lourdeur et peut-être involontaire après tout, – la mémoire historique et culturelle n'est pas toujours aux aguets.

«One thing we know for sure about Angela Merkel: she takes time to ponder her decisions and she weighs her words carefully. So the speech the German chancellor gave in Australia, a few days after Vladimir Putin stormed out of the G20, may go down as a major shift in European geopolitics. [...]

» It is worth listening to Merkel’s Sydney speech. In a few swift sentences, she cast the Putin regime not just as a nuisance in a nasty regional rivalry, but as a threat to the very heart of European wellbeing. First, she contemplated how European powers had stumbled into war in 1914, through “no readiness to accept compromises” and “an arrogant belief in military superiority”. It sounded like a description of Putin’s tactics in Ukraine. Then she referred to how the European project was built in the aftermath of the 20th century’s conflicts, leading to a union that has put its “faith in the cohesive effect of shared values”. But she warned: “There are still forces that believe in the supposed law of the strong and disregard the strength of the law.” Russia “regards one of its neighbours, Ukraine, as part of its sphere of influence,” said Merkel. All this “after the horrors of two World Wars”. She was indignant. The EU “will make every effort to reach a diplomatic solution” with sanctions against Russia “on the necessary scale and for as long as needed”...»

Pour autant, la tâche de Merkel n’est pas simple du tout, – et l’on revient ainsi à l’article-fleuve du Spiegel qui est une si violente attaque implicite contre Merkel. Il existe en effet en Allemagne un nombre important de réseaux et de tendances politiques qui s’appuient sur le pro-russisme pour des raisons variées, et qui jugent le tournant d’abandon de l’Ostpolitik extrêmement dommageable et critiquable. Ekaterina Blinova, de Sputnik.News, qui fait grand usage de l’article de Nougayrède, consacre elle-même un article (le 28 novembre 2014) au tournant de Merkel, et particulièrement à cette opposition en Allemagne à ce tournant, exprimée de diverses façons.

«The Guardian notes that Moscow still has a strong “network of ‘Russland Versteher’,” people who “understand” and side with Russia in Germany.” It is worth mentioning that numerous German corporations carried out collaborative projects with Moscow and the sanctions policy evidently hit them hard. “Business weighs heavily” in a German-Russian relationship. The media outlet suggests that Merkel’s “new course” will face “domestic obstacles,” particularly those ‘Russland Versteher’ who conduct business in Russia. They dismiss the groundless accusations of Russian aggression in Ukraine and point to the fact that sanctions will not help to resolve political crisis in Ukraine.

»Reuters reported on November 16, that Sigmar Gabriel, Germany's Vice Chancellor and the leader of the centre-left Social Democrats (SPD), who previously supported anti-Russian sanctions, noted that he could not see how tougher sanctions “would help us [Germany] move forward economically,” stressing that they “will only make the situation more difficult.” The media outlet added that Gabriel, “SPD’s likely candidate to challenge Merkel in 2017,” also criticized NATO’s “sabre-rattling” on Russian borders.»

Revenons à Nougayrède. Dans un long paragraphe, elle tente de synthétiser les événements et les effets psychologiques influents dans un sens ou l’autre par rapport à l’attitude de Merkel. Nougayrède, ancienne de Libération, de RFI puis directrice du Monde de 2011 à 2013, finalement passée au Guardian après un conflit interne au Monde où elle ne laissa pas le meilleur souvenir du monde, est totalement une créature-Système. C’est-à-dire que ses analyses d’une forme remarquablement pondérée et “objective” sont complètement baignées de la narrative-BAO qui lui tient lieu effectivement de référence d’objectivité, – donc “pondération” et “objectivité” sans aucun rapport sur le fond avec la vérité de la situation du monde mais qui peuvent nous fournir de précieux indices d’enchaînement pour introduire un autre aspect de cette affaire. (A noter que le sondage des 80% d’Allemands “qui ne font pas confiance à Poutine”, qui date d’août 2014, a été largement contredit par d’autres sondages et doit donc être placé dans le cadre de la bataille entre les deux mondes qui s’affrontent dans cette crise, dont l’un basé sur la narrative du bloc BAO déclarée comme seule réalité possible...)

«Merkel is navigating a German-Russian relationship in which business weighs heavily. This is why her role in promoting sanctions has been essential in swaying Europe toward a more unified reaction to the Ukrainian crisis. Germany is Russia’s number one economic partner in Europe. Many expect Putin to describe any measure taken against Russia as submission to what he calls US “diktats”, well aware that the Snowden revelations have reignited anti-US sentiment in Germany. But if NSA surveillance does touch a sensitive chord in German psychology, due to the memory of the Stasi and of the Nazi State, so do – for the same historical reasons – the outright lies of state propaganda, as demonstrated by Russia over Ukraine and the downing of the MH17 plane. According to polls, more than 80% of Germans feel that Russia can’t be trusted. Putin’s recent comments expressing an understanding for the Hitler-Stalin pact of 1939 didn’t go down too well either...»

En effet, là où Nougayrède nous fournit une transition, c’est en parlant d’un même souffle de sa plume de la crise Snowden/NSA avec ses effets sur Merkel, et de la crise ukrainienne (destruction du MH17, “invasion russe”), en équivalant l’une et l’autre, mais avec les nuances implicites qu’on sait bien entendre, – avec USA coupables certes mais si exceptionnels et déjà ô combien pardonnés, et la Russie qui est de pire en pire par tradition et vocation et qui ne peut être que de plus en plus impardonnable. Là se trouve bien entendu la distorsion autistique de la commentatrice-Système qui affirme avec ce qui nous paraît être un aplomb extraordinaire mais qui n'est pour elle que la simple évidence établie une fois pour toutes et n'en parlons plus s’il vous plaît, la culpabilité russe totale, actée et désormais historique dans la destruction du MH17 et l’affaire ukrainienne en général. Laissons cette logique répétitive en boucle autour de leur narrative et observons la proximité établie en toute innocence (celle des USA désormais) entre l’affaire des écoutes de la NSA, dont notamment Merkel fut la victime directe et furieuse, et la crise ukrainienne.

... Car il se trouve que, dans des milieux académiques qui prennent dans ce cas leurs aises avec la narrative et qui sont en contact avec diverses sources de la direction allemande hostiles à l’antirussisme systémique du bloc BAO, le revirement de Merkel apparaît comme un événement extrêmement étrange. Cette conjoncture inexplicable est bien l’essentiel de notre propos... Aucun élément nouveau décisif, dans les trois ou quatre derniers mois, ne paraît devoir justifier le revirement de Merkel exprimé dans des termes si dramatiques et alarmistes, et encore moins l’expliquer. D’autre part, un clou chassant l’autre avec une dextérité hors du commun, on peut faire l’observation que la fureur merkélienne à propos des écoutes de la NSA a complètement été éclipsée par la fureur antirusse et antipoutinienne de la chancelière de ces dernières semaines, d’une façon singulière lorsqu’on songe à l’attention bienveillante dans le sens d’un arrangement que Merkel portait jusqu’alors à la crise ukrainienne, et cela jusqu’à bien après le déclenchement de cette crise et le rattachement de la Crimée à la Russie. La thèse implicitement suggérée par Nougayrède et accordée aux consignes de la maison-neocon, selon laquelle le cas du MH17 a constitué un fait décisif pour l’évolution de Merkel, est évidemment grotesque sinon intellectuellement obscène lorsqu’on admet le poids psychologique de l’inversion suscitée par le bloc BAO dans cette affaire, et certains doutes exprimés par divers services allemands, dont le BND, sur la version-BAO officielle. Il en découle alors que la thèse évoquée épisodiquement ici et là selon laquelle les USA disposent d’un moyen de pression personnel et direct sur la chancelière est de moins en moins jugée comme aléatoire ou farfelue. Ces moyens de pression peuvent aller aussi bien de documents récupérés de l’ex-RDA, par exemple des archives de la Stasi, que de certaines affirmations et confidences de la chancelière interceptées par la NSA. (On observera également dans le cadre de cette hypothèse que s’il y a eu effectivement ce type d’intervention [US] d’une extrême brutalité, on peut en tirer le constat que le climat entre membres du bloc BAO est à la fois très tendu, très fragile, extrêmement soupçonneux, dénotant enfin l’atmosphère d’un extrémisme furieux autant que d’une crainte presque panique d’une rupture des solidarités internes du bloc. Le Système parle et agit sans aucun souci de modérer sa surpuissance dont on sait que les effets peuvent rapidement se transformer en autodestruction.)

Si l’hypothèse tient la route et nourrit de plus en plus de conviction dans certains milieux politiques allemands, on peut s’attendre à des remous politiques importants (sans qu’il soit nécessaire de parler directement de cette hypothèse dans tout ce qu’elle a de peu convenable pour le débat policé et très conformiste des milieux politiques allemands). A cette lumière encore incertaine mais potentiellement très vive, l’article du Spiegel, si fourni, si documenté, si implacable contre la politique de Merkel, publié après la confirmation du virage de ladite Merkel, doit aussi apparaître comme un signe de l’évolution souterraine de la politique intérieure allemande. Le Spiegel est traditionnellement proche du SPD, actuellement coalisé avec la CDU-CSU de Merkel mais adversaire naturel de ce parti, et l’on parle donc également, avec discrétion mais insistance, d’une mésentente encore dissimulée entrer Merkel et son ministre des affaires étrangères, le SPD Steinmeier.

 

Mis en ligne le 1er décembre 2014 à 07H12

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