L’Arioste, la poudre à canon et la Fin des héros

Les carnets de Nicolas Bonnal

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L’Arioste, la poudre à canon et la Fin des héros

(Pour Stefano et Gabriella)

 

J’ai déjà évoqué ici-même l’abrutissement technologique du Pokémon, établissant une parenté avec plusieurs contes cruels de Villiers de l’Isle-Adam. La crétinisation par la technique est un fait avéré de l’histoire, alors qu’on nous la présente toujours comme un facteur de progrès. A force de manger du fruit de l’arbre de la connaissance (pour reprendre l’image de Kleist dans son théâtre des marionnettes), on finit notoirement abêti. Avec neuf heures de connexion média par jour, je ne vous dis pas mes contemporains (pourquoi ce mépris ? T’es facho ?)…

On peut aussi être moins amusé que Villiers, et dénoncer après Bernanos et ses robots un avilissement par la technologie, un anéantissement même de notre contre-civilisation (Philippe Grasset) manipulée par des techniciens hors de pair et des généraux furieux à la Curtis Le May.

Nous passons tout le temps tout près de la guerre ; et nous savons que cette guerre voulue par les Huns et le sénat américain exterminerait tout et qu’elle n’amènerait rien du point de vue de la culture, de la gloire ou de la civilisation. Car on n’est plus au temps de la Guerre des Gaules ou de celle de Cent ans. Les bombardements américains et les artilleries allemandes auront mis fin à toutes les civilisations et à toutes les parfumeries qui pouvaient subsister.

Un des premiers à s’en être rendu compte est l’Arioste. On est au seizième siècle, et ce génie comprend tout de suite qui est le responsable : l’artillerie, la poudre à canon, la machine infernale. Et elle amène la fin du Monde.

On lit donc au chant XI du Roland Furieux :

« Mais je ne vous parle pas davantage de cela, car je reviens à Roland qui avait jeté au plus profond de la mer l’arme foudroyante portée jadis par le roi Cimosque, afin qu’on ne la retrouvât plus jamais au monde. »

L’Arioste qui est souvent désopilant (l’épisode de la folie de Roland est tordant) ici se fait plus grave – car il sait ce qui se trame, la Fin de l’Honneur et des héros, la fin de la guerre en fait :

« Mais cela servit peu, car l’impitoyable ennemi de l’humaine nature l’avait inventée, prenant exemple sur la foudre qui déchire les nuées et se précipite du ciel sur la terre. Il ne nous avait pas fait de don plus funeste, depuis qu’il trompa Ève avec la pomme. Il la fit retrouver par un nécromant, au temps de nos grands-pères, ou peu avant. »

Ici l’Arioste annonce l’anneau de Tolkien et Sauron le nécromant. La machine infernale est cachée durant des siècles. Les allemands (toujours eux !) la récupèrent :

« La machine infernale, après être restée cachée pendant de longues années sous plus de cent brasses d’eau, fut ramenée à la surface par enchantement et portée tout d’abord chez les Allemands. Ceux-ci, après de nombreuses expériences, et le démon, pour notre malheur, leur ouvrant de plus en plus l’esprit, en retrouvèrent enfin l’usage. »

Après (strophe 26, chant XI), l’Arioste apostrophe le monstre. On va donner un peu d’italien, c’est tellement plus délicieux en italien (même nos textes, Gabriella, même nos textes) :

« Comment as-tu trouvé place dans le cœur de l’homme, ô scélérate et odieuse invention ?

Come trovasti, o scelerata e brutta

Invenzion, mai loco in uman core ?

Par toi, la gloire militaire a été détruite ; par toi, le métier des armes est sans honneur ; par toi, la valeur et le courage ne sont plus rien... Grâce à toi, la vaillance et l’audace ne peuvent plus se prouver sur le champ de bataille.

Per te la militar gloria è distrutta,

Per te il mestiere de l’arme è senza onore

Per te è il valor e la virtù ridutta (…)

Par toi, sont déjà tombés et périront encore tant de seigneurs et de chevaliers, avant que s’achève cette guerre qui a mis en larmes le monde entier, mais plus spécialement l’Italie ! »

Comme je l’ai rappelé dans mon livre sur le paganisme au cinéma, tous les samouraïs tués dans le grand film de Kurosawa le sont par des armes à feu invisibles.

Ces armes mettent fin à tout héroïsme, à tout duel aussi ; on est prêt pour les tueries aveugles et la guerre industrielle, même si cette guerre moderne finira par trouver des défenseurs paradoxaux comme Ernst Jünger.

Et comme toujours l’Arioste retrouve ensuite sa bonne humeur et son ton bien enjoué :

« Mais suivons le chevalier qui brûle du désir d’arriver promptement à l’île d’Ébude, où les belles et faibles dames sont données en pâture à un monstre marin. »

… dove le belle donne e delicate

Son per vivanda a un marin mostro date…(XI, 28)

Voilà de quoi réveiller des instincts non mécaniques !

 

Bibliographie

Arioste – Roland furieux (Traduction de Francisque Reynard, 1880 sur ebooksgratuits.com)

Bonnal – Le paganisme au cinéma (Dualpha) ; le salut par Tolkien (Avatar)

Grasset – La grâce de l’histoire ; les âmes de Verdun (mols)

Kleist (Heinrich Von) – Notes sur le théâtre des marionnettes

Virgile, Enéide – Hypertexte louvaniste

Filmographie

Inagaki –  Les 47 rônins (version de 1963)

Kurosawa – Les sept samouraïs ; Ran ; Kagemusha

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