L’antisémitisme en première ligne

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L’antisémitisme en première ligne

19 février 2019 – L’avocat Gilles William Goldnadel, clairement rangé “de droite” et éventuellement avec une tendance populiste très critique de l’immigration, mais admis dans l’expression médiatique de grande diffusion (essentiellement par Le Figaro et FigaroVox), est présenté comme ceci par rapport aux Gilets-Jaunes et à la polémique en cours autour de l’antisémitisme, – dans des termes qui apprécient d’une façon critique cette situation : « Pour Gilles-William Goldnadel, le mouvement des Gilets jaunes charrie le meilleur comme le pire. Cependant, vouloir tenir l’ensemble des Gilets jaunes pour seuls responsables de la montée de l’antisémitisme relève, selon lui, d'une forme d’hypocrisie et de déni face à la “principale menace islamiste”. »

Il faut bien entendu ajouter que Goldnadel est juif, qu’il ne s’en cache absolument pas, et même qu’il s’appuie de facto là-dessus pour énoncer cette critique du paroxysme actuel (en France pour son cas) de l’alarme contre l’antisémitisme, – après avoir dénoncé objectivement ce qu’il juge comme fondamentalement catastrophique dans l’attitude de l’antisémitisme en général (jusqu’à y voir« la griffe du malin »)  :

« Pour parler à présent à la première personne sur ce sujet très personnel, je me suis toujours voulu un juif du réel et non du virtuel. Et les choses que je vais à présent écrire ne sont pas suffisamment dites. La première, c’est que j’ai toujours refusé de voir la question juive instrumentalisée à l’excès, par toutes sortes de gens, ce qu'elle est tout d'abord par un phénomène médiatique névrotique.

» Je soutiens donc, assez seul, qu’il ne me paraît pas de très saine pratique de focaliser sur des faits minuscules pour les rendre, par effet grossissant, Incident Majuscule. Telle a toujours été ma doctrine, qu'il s'agisse d'un graffiti sur une mosquée, une église ou une synagogue, je ne veux pas combler d'aise le graffiteur, ou le twitteur, crétin et inconnu, dont l'œuvre passe ainsi providentiellement à la postérité. »

Le problème dont nous traitons ici est donc, – premier point important, – non pas la question factuelle du “renouveau de l’antisémitisme” (que ce soit ou non le cas) telle qu’elle est énoncée aujourd’hui mais bien la question, bien plus opérationnelle et complètement du domaine du système de la communication, de ce que nous désignerions comme le “renouveau de la manipulation de la question du renouveau de l’antisémitisme”.

Le deuxième point important est de tenter d’écarter l’habituelle attitude de jugement dit “franco-français”, qui n’envisage les problèmes que du point de vue français pour ce qui concerne la France, et de proposer l’extension de la question traitée ici (“renouveau de la manipulation...”) à d’autres pays et espaces concernés, c’est-à-dire en adoptant un point de vue global sinon globalisé, – logiquement au reste, puisqu’il se trouve que le monde est globalisé. En même temps qu’il y a un incident Finkielkraut/GJ/islamiste dans le cadre du “renouveau de la manipulation...”, il y a un incident, sinon une crise, entre la Pologne et Israël dans le même cadre exprimé d’une façon différente.

Troisième point enfin, à relever pour le prendre à notre compte cette idée décrite par exemple par cette remarque de Nicolas Baverez selon lequel lorsqu’il y a “un renouveau d’antisémitisme”, il s’agit en général d’« une pointe avancée de la destruction de la démocratie et de la République ». Nous amenderons ce jugement selon notre responsabilité en l’actualisant dans notre situation crisique selon l’idée que lorsqu’il y a un “renouveau de la manipulation de la question du renouveau de l’antisémitisme”, c’est le signe annonciateur d’une crise au sein de ce que nous nommons “bloc-BAO” ; ou, pour être plus exact, le signe annonciateur d’un nouveau paroxysme de la crise du bloc-BAO (et par conséquent du Système), très active et en constante aggravation depuis au moins 9/11 et certainement 9/15 (2008), et désormais au seuil sinon d’ores et déjà entrée dans une phase hyperactive.

(Dans ce cas, il importe peu de savoir si ce “renouveau d’antisémitisme” est effectif, s’il y a “manipulation du renouveau d’antisémitisme”, etc. Il s’agit d’adopter une approche psychologique et de prendre en compte ce facteur comme une contribution importante à l'évolution de la psychologie dans le sens de la perception de l'aggravation de la situation crisique.)

• En France, donc, la radicalisation du débat sur l’antisémitisme s’est affirmée avec la publication des chiffres (en hausse) d’actes classés “antisémites” pour l’année passée. Il est passé à un registre extrême en se greffant sur l’actualité pressante avec l’“agression verbale” contre Finkielkraut, en marge d’un défilé des Gilets-Jaunes samedi dernier ; agression aussitôt interprétée par les autorités et ses diverses courroies de transmission (par exemple, l’inusable BHL) comme un acte antisémite de tendance d’extrême-droite ; interprétation tout aussitôt assimilée aux GJ eux-mêmes, “officialisant” la thèse développée épisodiquement depuis plusieurs semaines au gré des incidents et manipulations diverses : “GJ = antisémites”.

Cet édifice rapidement mis en place sinon évident par avance selon une réaction standard s’est trouvé aussitôt complètement contredit par la version, c’est-à-dire le témoignage de première main de la victime elle-même, en général très mal vue par ses défenseurs de quelques heures. Cela a fait de Finkielkraut quasi-simultanément à la fois le moyen d’attaquer les GJ et le démenti de cette dynamique : la victime de l’agression devenant traîtresse à la narrative aussitôt imposée de son agression...

La confusion est considérable, surtout à cause de la vitesse avec laquelle (système de la communication oblige) le parti du Gouvernement, de l’Ordre et du Système entend se saisir de toutes les occasions pour discréditer les GJ et bloquer cette crise. Cette réaction qui mesure la préoccupation quasi-pavlovienne du parti macroniste, a effectivement précipité une polémique à la mesure de la confusion, et portant, cette fois c’est l’évidence, sur le “renouveau de la manipulation de la question du renouveau de l’antisémitisme”. Quelques mots à cet égard de BoulevardVoltaire.net :

« “Il y a un nouvel antisémitisme […]. Il ne faut pas tout confondre, c’est pas les années 30”, a témoigné Alain Finkielkraut sur CNews, dimanche. Il ne fait que répéter là ce qu’il disait déjà en 2014 (FigaroVox) : “ L’analogie avec les années 1930 prétend nous éclairer : elle nous aveugle.” Sur LCI, peu après son agression, il évoquait une “réthorique islamiste” de la part d’un homme “légèrement barbu” : “Tu es un haineux, tu vas mourir, Dieu va te punir”. De fait, l’un des agresseurs, selon Le Parisien, a été reconnu par un policier comme “ayant évolué, en 2014, dans la mouvance radicale islamiste”. 

» Or, la mouvance radicale islamiste est à ‘Thirtiesland’ ce que la mini-jupe est à ‘Austenland’ : un anachronisme. Qui force les doux rêveurs à revenir sur terre… ou pas : “Écœuré comme prévu le discours de Finkielkraut ce matin sur LCI passé de victime à accusateur des banlieues… ça va être une longue semaine”, a tweeté Yassine Belattar. S’attirant aussi sec cette réponse moqueuse de Gilles-William Goldnadel : “Avec la meilleure volonté du monde, il était difficile de demander à Finky, rien que pour vous faire plaisir, de décrire son agresseur avec une petite moustache à la Hitler si celui-ci portait une barbe plus réglementaire.”

» Samedi soir, Alain Finkielkraut confiait au Parisien : “Ça m’étonnerait que ce soient des gilets jaunes d’origine […] Je pense que je n’aurais pas subi le même genre d’insultes sur les ronds-points”. C’est évident. Dans son livre-enquête sur Sarah Halimi – trop visiblement juive pour être en sécurité dans son quartier de Belleville où le vivre ensemble est désormais un oxymore –, la jeune journaliste Noémie Halioua évoque, du reste, cette “alyah interne” des juifs, pour un autre quartier jugé plus sûr, “épousant ainsi la destinée des classes populaires décrites dans La France périphérique”. Ces “gilets jaunes d’origine”, comme les appelle Alain Finkielkraut. »

• Parallèlement à la scène française se déroulait un autre épisode portant lui aussi sur l’antisémitisme et pouvant très largement être classé dans la catégorie que nous avons proposé du “renouveau de la manipulation de la question du renouveau de l’antisémitisme”. Spoutnik-français rapporte l’essentiel de la “querelle” entre Israël et la Pologne, devenue “crise diplomatique”.

« Les propos attribués par les médias israéliens à Benyamin Netanyahou sur la collaboration des Polonais avec les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale ainsi que les déclarations de son ministre des Affaires étrangères ont provoqué un regain de tensions diplomatiques entre les deux pays. Au point culminant, le sommet du groupe de Visegrad programmé pour 19 février à Jérusalem a été annulé suite au refus du Premier ministre polonais de s'y rendre. “On ne l'appellera pas Visegrad, car cela requiert la présence de tous les quatre (pays). Ce sera un sommet avec des membres du groupe de Visegrad”, a fait savoir le porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères Emmanuel Nahshon cité par l'AFP.

» Auparavant, le chef du gouvernement polonais Mateusz Morawiecki a annulé sa visite à Jérusalem pour le sommet du groupe de Visegrad après des propos, attribués par des médias à Benyamin Netanyahou, sur la collaboration des Polonais avec les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. “Ces derniers jours, il y a eu des propos dans les médias accusant faussement l'État polonais, d'où la décision du Premier ministre”, a fait savoir le chef de cabinet de M.Morawiecki, Michal Dworczyk.

» Benyamin Netanyahou avait pour sa part assuré que des médias israéliens avaient déformé ses propos sur le rôle des Polonais dans la Shoah qui avaient suscité l'émoi à Varsovie. Selon un communiqué diffusé par sa chancellerie, M.Netanyahou “a parlé de Polonais, et non pas du peuple polonais ou de la Pologne”. Le nouveau chef de la diplomatie israélienne Israel Katz a jeté plus de l'huile sur le feu : s'exprimant dimanche à la chaîne I24 News, il a déclaré que “de nombreux Polonais avaient collaboré avec les Nazis et, comme l'a dit [l’ancien Premier ministre israélien] Yitzhak Shamir, ‘les Polonais sucent l'antisémitisme avec le lait de leur mère’”. »

Cette querelle est étonnante à plus d’un égard, montrant là aussi la considérable terrain de manipulation du concept d’antisémitisme. On fera plusieurs remarques à cet égard...

• C’est depuis 2017, lors du sommet du Groupe à Budapest, que s’est marqué l’établissement de liens spécifiques entre Israël et le Groupe de Visegrad (V4). Netanyahou était présent à Budapest. Le but d’Israël est de contrer, ou dans tous les cas de réduire le courant défavorable à Israël au sein de l’UE ; les V4, quant à eux, veulent renforcer leur propre position au sein de l’UE, notamment sur les questions de migration essentiellement musulmane et d’affirmation souveraine, et l’on comprendra bien entendu qu’ils jugent trouver dans Israël un pays qui s’affirme dans ce sens.

• La querelle avec la Pologne se place dans la logique et les manipulations d’un Netanyahou qui veut montrer une attitude très “dure” alors qu’il est engagé dans une campagne électorale qu’il a lui-même provoquée, et qui est vitale pour lui (s’il ne reste pas à la tête du gouvernement, il risque la prison dans une affaire de corruption). La “dureté” électoraliste de Netanyahou passe notamment par une lutte dialectique, symbolique et de communication contre l’antisémitisme, – d’où ses déclarations sur la Pologne fuitée par la presse, suivie d’un “semi-démenti” qui préserve l’avenir de ses relations avec la Pologne (Netanyahou « a parlé de Polonais, et non pas du peuple polonais ou de la Pologne »).

• La Pologne est fortement nationaliste et souverainiste aujourd’hui, appuyée sur un antirussisme exacerbé (position un peu contradictoire, en un sens) et sur un révisionnisme historique portant sur la fin de la Deuxième Guerre mondiale qui dénie au bénéfice de la Pologne l’importance du rôle de l’URSS notamment dans les opérations de libération des camps d’extermination nazis.

... Bref, on comprend combien, dans ce cas également, la “question de la manipulation” est complètement d’actualité pour expliquer les positions des uns et des autres. On assiste, là aussi, à des manœuvres et des décisions qui sont clairement d’ordre diplomatique et avec d’éventuelles conséquences importantes, qui répondent, à leur façon et dans un contexte différent, et certainement dans l’esprit de la chose, à la remarque de Goldnadel sur la « pratique de focaliser sur des faits minuscules pour les rendre, par effet grossissant, Incident Majuscule ».

Accélération du Temps

Nous voulons nous attacher dans notre commentaire sur cette description de certains événements que nous jugeons de même nature, essentiellement au premier point d’analyse que nous avons mentionné plus haut, qui est que nous nous nous intéressons “non pas [à] la question du ‘renouveau de l’antisémitisme’ (que ce soit ou non le cas) mais bien [à] la question, bien plus opérationnelle et complètement du domaine du système de la communication, de ce que nous désignerions comme le ‘renouveau de la manipulation de la question du renouveau de l’antisémitisme’”.

C’est donc le domaine du système de la communication qui est concerné ici, et nullement le domaine de l’idéologie (l’antisémitisme) avec tous ses aspects, qu’ils soient vertueux ou détestables ; et ce sont bien les caractères de ce système de la communication qui permettent cette opération de transmutation, de « focaliser sur des faits minuscules pour les rendre, par effet grossissant, Incident Majuscule ». Alors que Goldnadel a évidemment raison de rejeter cette pratique pour ce qui concerne les faits eux-mêmes (le “renouveau de l’antisémitisme”), il nous conduit à penser par logique inversée combien le fait de la manipulation se nourrit de cette pratique, et avec le plus grand succès et la plus extrême efficacité.

Dans le cas français, l’exercice de manipulation met en évidence, et très en lumière, la question de l’islamisme en France et la façon dont cette question est considérée d’une part ; la question de l’identification et de la compréhension du mouvement des Gilets Jaunes d’autre part. L’intérêt de cette situation, “dramatisée” par l’incident Finkielkraut, c’est bien entendu de voir combien, à partir d’une affirmation qui devrait faire l’unanimité et qui a fait à peu près cette unanimité au départ (affirmation et dénonciation du “renouveau de l’antisémitisme”), on aboutit à une cacophonie extraordinaire, à des polémiques furieuses et à des contradictions révélatrices (la victime de l’agression qui se retourne, simplement en énonçant les faits, contre ceux qui ont été les plus fiévreux et les plus rapides à condamner cette agression, c’est-à-dire à voler à son secours). Il y a là une description de plus de la profondeur extrême du désordre caractérisant la situation française et de la tension psychologique qui lui donne sa dynamique ; même si elle n’apporte rien de fondamentalement nouveau, cette seule description accroit ce désordre extrême et la tension psychologique par le canal du système de la communication.

Le cas polonais n’est pas moins révélateur, essentiellement à propos de la situation polonaise comme on l’a déjà souvent remarqué. Elle revient à observer combien la Pologne se trouve dans une situation contradictoire délicate entre ses conceptions de principe (souverainisme, attitude anti-migratoire, etc.) qui sont d’une particulière importance pour sa position générale, et les nécessités très contraignantes de son antirussisme exacerbé. Là aussi, la description de la situation polonaise accélère et renforce les facteurs de désordre et de tension psychologique que l’on retrouve aujourd’hui dans quasiment tous les aspects de la situation crisique générale affectant le bloc-BAO dans son ensemble

(L’attitude d’Israël, c’est-à-dire de Netanyahou dans ce cas, est, elle, beaucoup plus compréhensible dans le sens de la simplicité et de la brutalité, – mais pas plus glorieuse pour autant. On sait bien quelle sorte de politicien est le Premier ministre israélien, et l’on connaît les problèmes délicats qu’il rencontre en raison des pressions personnelles qu’il subit, par rapport à un risque de poursuites pénales selon les circonstances.)

Une fois de plus et une fois encore se révèle l’aspect-Janus du système de la communication. La pratique de la communication, l’utilisation des tweets popularisée par Trump et ses usages divers, la rapidité extrême des réactions que cela suppose à propos d’informations qui ne sont nullement vérifiée, l’absence de recul pour envisager les effets de cette rapidité, etc., amènent à la déformation complète des situations qui sont traitées.

Mais, selon les circonstances, les situations déformées étant elles-mêmes faussaires au départ, ces effets de déformations peuvent mettre en évidence certains aspects vraies d’elles-mêmes, ce qu’on jugerait alors comme révélant des vérités-de-situation. Ainsi la situation générale évolue-t-elle, entre des épisodes très rapides et qui semblent complètement décalés et sans la moindre substance, mais qui finissent par modifier une présentation faussaire des choses (en général suscités par le conformisme-Système, etc.), pour rapprocher la perception de la vérité de cette situation.

La puissance de la communication accélère le Temps en donnant une dimension métahistorique à ce qui était habituellement le temps historique ; elle presse et compresse à la fois les événements alors que notre attention est plutôt occupée par l’apparence de cette activité de communication. Bien entendu, dans cette occurrence il est hors de question que nous comprenions rationnellement le sens des événements, encore moins que nous les contrôlions. Les événements évoluent en profondeur hors de l’entendement de notre raison et selon leurs propres impulsions. Il est bien plus utile de s’en remettre à l’intuition, là où l’on peut en disposer d’une façon mesurée et délicate, pour tenter de deviner ce que sont ces événements, ou plutôt de mieux saisir les grandes orientations qu’ils illustrent et auxquelles ils concourent.

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