La Turquie-2018 à l’ombre de 2008

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La Turquie-2018 à l’ombre de 2008

Sensible aux signes symboliques comme sont les anniversaires, les perceptions autant que les jugements sont prompts à rapprocher la crise turque essentiellement avec ses potentialités d’extension, avec l’effondrement financier 9/15 (25 septembre) de 2008, il y aura exactement dix ans dans un mois. C’est cette approche qu’a choisi ce 16 août 2018 le site WSWS.org pour une analyse générale de la situation et de ses potentialités de crise globale.

« À l’approche du dixième anniversaire de la crise financière mondiale de 2008, la tourmente en cours dans laquelle la lire turque est en train de s’enfoncer est le signe que toutes les conditions à l’origine de la catastrophe sont réunies. En fait, les mesures mêmes prises depuis par les gouvernements et les banques centrales des principaux pays capitalistes pour faire face à l’effondrement de 2008 [et à ses conséquences] ont aggravé ces conditions. Cela ouvre la voie à une nouvelle catastrophe financière, potentiellement encore plus importante que celle d’il y a dix ans. »

La situation actuelle, note cette analyse, ne peut être circonscrite à la seule Turquie. Les monnaies indienne, sud-africaine, brésilienne, etc., sont elles-mêmes dans une grave dynamique de turbulence et d’affaiblissement, tandis que la situation en Argentine est catastrophique avec la chute du peso et les taux d’intérêt de sa banque centrale passant de 5% à 45% pour tenter de stopper l’hémorragie. Cette concordance suggère à l’analyse de WSWS.org une ressemblance technique et dynamique, plus avec la crise de contagion de 1997-1998 (chute du bath thaïlandais entraînant les monnaies de la région, puis s’étendant à la Russie, etc.) qu’avec la crise de 2008 éclatant en plein cœur du capitalisme mondial, à Wall Street.

Mais cette différence technique est finalement peu de choses à côté de la situation structurelle du système de la globalisation dans la situation où il se trouve aujourd’hui. Aussi bien en 1997-1998 qu’en 2008, il existait certains réflexes de régulation, de coordination, sans pour autant parler de solidarité certes car certains entendaient évidemment tirer profit de ces crises aux dépens des autres. Il y avait un cadre général impliquant une certaine conscience commune de l’existence d’un ordre global, qui instituait une certaine capacité de contrôle et la possibilité d’actions coordonnées, que ces actions soient judicieuses ou inappropriées c’est selon. Aujourd’hui, par contre, il s’agit d’une situation générale complètement différente : il s’agit toujours de la globalisation, mais nullement d’une globalisation plus ou moins en état de marche approximative et par conséquent avec la capacité d’être contrôlée, mais d’une globalisation en état de décomposition...

« S’il existe des similitudes avec les crises précédentes, il existe également des différences majeures. Celles-ci se rapportent à l’environnement géopolitique, qui se caractérise aujourd’hui avant tout par la désintégration de tous les arrangements et mécanismes d’après-guerre par lesquels les grandes puissances s’étaient réunies pour chercher à réglementer et contenir les contradictions économiques du système qu’elles président.

» En juin dernier, la réunion du groupe des grandes puissances du G7 a éclaté en affrontements pleins d’acrimonie sur les mesures tarifaires et de guerre commerciale lancées par les États-Unis, malgré les engagements pris depuis 2008 de ne plus jamais appliquer les politiques protectionnistes qui aboutirent à la Grande Dépression.

» Moins de trois mois plus tard, les conséquences de cette rupture sont clairement visibles. Il est très significatif que la cause immédiate de la crise de la lire ait été la décision de l’administration Trump de doubler les tarifs douaniers imposés à la Turquie pour les subordonner à ses objectifs militaires et de politique étrangère au Moyen-Orient. Comme cela a été largement noté, les États-Unis en collaboration avec d’autres grandes puissances auraient dû intervenir comme lors des précédentes crises, pour tenter de calmer la situation.

» Tout cela a été abandonné au profit du programme “America First” de l’administration américaine. Les États-Unis devaient évidemment avoir identifié et appréhendé les conséquences de leur intervention en Turquie pour les banques européennes qui avaient fortement investi dans le pays, [ce qui aurait dû normalement les décourager d’agir comme ils ont fait]. Mais pour ce qui concerne le Washington d’aujourd’hui, cela pourrait bien être considéré comme un avantage supplémentaire dans ces conditions désormais connues où Trump qualifie l'Europe d’“ennemie” en ce qui concerne les relations économiques.

» La montée de la guerre commerciale ne se limite pas aux États-Unis. Avec l'effondrement des mécanismes de régulation économique et financière de l'après-guerre, chaque grande puissance se tourne vers ses propres intérêts, conduisant à l'escalade de la guerre économique et finalement au conflit militaire. La contradiction entre l'économie mondiale et la division du monde en États-nations rivaux et en grandes puissances concurrentes prend des formes de plus en plus tangibles... »

Cela fait bien longtemps que l’on prévoit une nouvelle crise du Système dans les domaines financier et économique depuis 2008 ; en fait, l’on n’est jamais complètement sorti de cette crise de 2008 et la principale occupation des analystes financiers depuis dix ans est de prévoir, non pas tant une nouvelle crise, mais le soubresaut supplémentaire de 2008 qui précipitera un nouvel effondrement en donnant sa véritable signification à 2008 comme le “Commencement de la Fin”au contraire des arrangements absolument irresponsables (depuis les “jeunes pousses” de Bernanke) pour nous faire croire que cette crise saisonnière du capitalisme conduisait à un nouveau printemps. Daniel Gross décrivait dans Slate.com, le 17 avril 2009, cette démarche grotesque qui n’a jamais vraiment cessé depuis en ne cessant de se ridiculiser davantage :

« Le printemps est la saison de la renaissance, il était donc normal que Ben Bernanke, président du Federal Reserve, ait annoncé à la mi-mars [2009]à l’émission ‘60 minutes’ qu’il avait détecté des “jeunes pousses” d’une reprise économique. Depuis lors, l'expression “jeunes pousses” a germé et s'est épanouie. Les analystes et les journalistes, désespérés par tout signe d'espoir, ont décidé de répéter l'expression “jeunes pousses” comme un mantra apaisant. Les économistes se promènent maintenant, les yeux fixés sur le sol comme ces connaisseurs français à la recherche de truffes, comme des signes verdoyants de la croissance. »

Il faut reconnaître que le dixième anniversaire serait symboliquement une bonne occasion pour la chose, – “un nouvel effondrement en donnant sa véritable signification à 2008 comme le “Commencement de la Fin”, et toutes les psychologies sont touchées par cette connivence de la chronologie. Du coup, l’on est poussé à une attention redoublée portée à la crise en Turquie pour y voir aussitôt que ce n’est pas “la crise seulement en Turquie”, mais bien les premiers signes de la reprise de l’incendie.

En effet, et c’est un signe bien intéressant et particulièrement significatif, qui montre en réalité une certaine pertinence qu’aurait une nouvelle crise, ou bien 2008 poursuivie en mieux (en pire), que l’attention portée à la crise turque avec partout l’idée que l’affaire ne sera pas circonscrite à ce seul pays. Le propos n’est pas ici, selon notre habitude, de faire une prévision, mais d’identifier une fois de plus, et chaque fois avec plus de force, combien les psychologies sont en attente, sinon en besoin de cette nouvelle crise qui ne serait rien de moins que 2008 poursuivie en pire.

Aux remarques de WSWS.org concernant le chaos qu’est devenue la globalisation avec partout les échos de la guerre commerciale, les mesures déjà prises ou à prendre de protectionnisme, les formations en train de se faire en blocs antagonistes, nous ajouterons des remarques concernant la situation internationale sur le plan de la sécurité collective devenue insécurité collective, de la diplomatie besogneuse devenue antagonisme ouvert et chaque jour accentuée par une psychologie devenue folle, une politique de la communication basée sur des narrative extraordinairement antagonistes, des pouvoirs politiques fracassés ou en état de dissolution et des situations intérieures frisant dans certains cas l’esprit de la guerre civile.

En 2008, l’effondrement de 9/15 avait été précédé en août par la guerre de Géorgie (avec la Russie) qui avait été aussitôt contenue et qui fut rapidement sur la voie d’un règlement avant même que la crise n’éclate à Wall Street, montrant que les mécanismes internationaux fonctionnaient encore pour permettre le contrôle des choses et éviter d’“ajouter les crises aux crises”. Est-il besoin de beaucoup s’expliquer pour constater qu’aujourd’hui, cette situation s’est totalement renversée dans le désordre d’affrontements crisiques paroxystiques sans fin qui alimentent largement la guerre commerciale en l’aggravant évidemment ? L’on sait bien qu’il existe désormais une véritable “guerre des sanctions” qui touche aussi bien ce domaine commercial que les domaines politique et stratégique, avec aggravations réciproques. Quant aux situations intérieures, la mention parmi d’autres de celle des USA, à la veille d’un scrutin que certains prévoient comme le signe d’une insurrection ou d’une “Guerre Civile 2.0”, suffit à compléter le caractère crépusculaire du tableau. De ce point de vue-là aussi, 2018 peut évidemment, dans la possibilité de l’extension de la profondeur du domaine de la crise, être perçu comme un énorme super-2008.

On ne s’étonnera donc pas de la puissance du symbole qui pèse sur les psychologies, et par conséquent sur les jugements accompagnant la crise turque. Autant l’on cherchait vainement les “jeunes pousses” de la reprise triomphante après l’effondrement de 2008, autant l’esprit conduit à être morbide que nous impose la nécessité d’un évènement cathartique cherche plutôt les signes de ce “départ de feu” conduisant à l’incendie du règlement de compte décisif avec le Système. Car “l’esprit conduit à être morbide” sait bien que l’on ne peut faire l’économie de cette Grande Crise d’Effondrement du Système.

 

Mis en ligne le 16 août 2018 à 11H26

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