La “politique-Système” des USA en Ukraine mise à nu

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La “politique-Système” des USA en Ukraine mise à nu

Le 22 décembre 2014, nous présentions des extraits d’une interview de George Friedman, de Stratfor, au quotidien russe Kommersant. Nous observions aussitôt, en fonction des extraits qui étaient présentés (l’interview initiale est en russe) qu’il s’agissait d’un événement sensationnel, puisqu’on pouvait interpréter l’intervention de Friedman quasiment comme la première reconnaissance quasi-officielle de l’action offensive et subversive des USA en Ukraine, contre toute la narrative du bloc BAO à cet égard. (Depuis, les paroles de Friedman sont devenues une référence quasi-obligée de ceux qui veulent montrer la vérité de la situation en Ukraine à la lumière des responsabilités originelles, et principalement l’action putschiste des USA en février 2014.) Nous commentions les extraits des déclarations de Friedman dont nous disposions de cette façon  :

«[...L]a déclaration de Friedman est importante, parce que Friedman, vu sa position, vu le statut quasi-officiel de Stratfor comme société agissant pour la communauté de sécurité nationale aux USA, s’exprime avec autant de crédit de communication qu’un “officiel” de l’administration (disons qu’on pourrait le désigner comme un “officiel”-officieux). Dans ce cas, il s’agit bien à notre connaissance d’une véritable première dans le champ de la communication, pour le domaine de la manigance politique du moment ; c’est la première fois qu’un “officiel” de Washington décrit sans ambiguïté, et même avec un brin de provocation, le changement de gouvernement à Kiev comme un “coup”, et ce “coup” comme une intrigue totalement machinée par Washington...»

Russia Insider a eu l’excellente idée de reprendre l’entièreté de l’interview de Friedman à Kommersant et de le traduire en anglais. (Voir RI, le 20 janvier 2015, traduction en anglais de Paul R. Grenier, de US-Russia.org.) Nous-mêmes avons décidé de traduire cette version anglaise en français, car elle nous a paru particulièrement importante : 1) d’abord par les vérités indubitables qu’elle établit sur les responsabilités fondamentales de la crise ukrainienne ; ensuite, 2) parce qu’elle développe une conception géostratégique qui est celle de l’establishment US, et du Système lui-même à la lumière de l’“idéal de puissance”, avec son impeccable logique interne mais aussi et surtout avec ses distorsions fondamentales de conception et de vision du monde (y compris celle qui est attribuée à la Russie). Tout cela explique la marche des événements vers l’inéluctabilité d’une crise majeure, sinon finale, dont la responsabilité sera tout entière celle des USA, c’est-à-dire celle du Système. Pas de surprise, certes, mais il est bon d’en avoir la documentation quasi-officielle et abondante.

Voici pour l’instant la traduction de la première partie de l’interview, décrivant la logique stratégique (et historique) des USA menant à leur action en Ukraine, et l’action US en Ukraine qui porte l’entièreté de la responsabilité de l’évolution de la crise ukrainienne (qui avait déjà commencé dès novembre 2013) dans sa phase catastrophique commencée en février 2014. (On notera que, dans cette interview, Friedman affirme non seulement que le putsch de février 2014 fut complètement monté par les USA, mais il détaille la pénétration subversive en Ukraine dans ce but, depuis plusieurs années, par divers moyens de financement d'influence présentés comme tels. Friedman ne dissimule pas non plus d'autres réalités historiques qui n'ont pas leur place dans la narrative officielle-BAO: la reconnaissance que l'URSS fut la véritable puissance victorieuse de l'Allemagne nazie; le cas de la Yougoslavie et du Kosovo comme premier redécoupage des frontières dans l'Europe de l'après-Guerre froide, ce qui réduit à néant la principale accusation faite contre le rattachement de la Crimée à la Russie d'être justement le premier cas d'un tel acte dénoncé comme absolument illégal et déstabilisateur.)

Kommersant : «Dans vos analyses, vous vous référez à la fragmentation de l’Europe. Comment se manifeste cette fragmentation ?»

George Friedman : «Durant la Guerre froide, les frontières en Europe ont été préservées. Il était entendu que, si l’on changeait quelque chose, une déstabilisation s’ensuivait. Une fois la Guerre froide terminée, le bouleversement des frontières a commencé avec la Yougoslavie. Ensuite, il y a eu les changements de facto dans les frontières des pays du Caucase. Très récemment, 45% des Écossais ont voté pour l’indépendance. Les Catalans veulent aussi leur indépendance.

»Dans le contexte de ce mouvement de fond, je ne pense pas que la situation ukrainienne (où une partie du pays est attirée par un rapprochement avec l’UE tandis que l’autre veut être proche de la Russie) est unique. La situation ukrainienne prend parfaitement sa place dans les tendances centrifuges que nous avons observées en Europe depuis un certain temps. Bien entendu et jusqu’à récemment, personne ne pensait à la question des rapports entre l’Angleterre et l’Écosse, qui semblait être réglée depuis 300 ans, et qui est réapparue de façon si soudaine et urgente. En d’autres mots, la crise ukrainienne, si elle est connectées avec la situation russe, est aussi une partie d’un processus qui marque la crise européenne elle-même.»

Kommersant : «Les politiciens européens disent que ce qui a causé la déstabilisation de l’Europe c’est l’action de la Russie en Ukraine.»

George Friedman : «Les Européens sont très fiers de ce qu’ils nomment leur “exceptionnalité”. Cela implique qu’ils se sont débarrassés de toute menace de guerre interne, depuis au moins un demi-siècle, et qu’ils ont vécu dans un monde de stabilité et de prospérité. Mais jusqu’aux années 1990, l’Europe a vécu, en fait, sous l’occupation conjointe des USA et de l’URSS. Et puis, il y a eu la Yougoslavie, et puis le Caucase. Le continent européen n’a jamais été complètement pacifié.»

Kommersant : «Mais les officiels US, aussi bien que les directions des États-membres de l’UE, ont justifié leur politique très dure contre la Russie par le fait que, avec l’annexion de la Crimée, la Russie a “redessiné des frontières par la force” depuis la Seconde Guerre mondiale.»

George Friedman : «Les Américains savent que c’est un non-sens. Le premier exemple de changement des frontières par la force a été la Yougoslavie. Et le Kosovo fut seulement l’achèvement du processus. Et les USA sont directement impliqués dans ce processus.»

Kommersant : «Quel est le but de la politique US pour ce qui concerne l’Ukraine ?»

George Friedman : «Durant les cent dernières années, les Américains ont poursuivi avec constance une politique étrangère très consistante: empêcher quelque nation que ce soit de constituer une trop grande puissance en Europe. D’abord, les USA ont cherché à empêcher l’Allemagne de dominer l’Europe, ensuite ils ont cherché à limiter l’influence de l’URSS.

«L’essence de cette politique est ceci: maintenir aussi longtemps que possible un certain rapport de forces en Europe [qui les avantage], en aidant les partis les plus faibles, et lorsque le rapport de forces existant était [ou est] sur le point d’être modifiée, – en intervenant au dernier moment. Ce fut le cas durant la Première Guerre mondiale, lorsque les USA intervinrent seulement après l’abdication du tsar Nicolas II en 1917 pour éviter que l’Allemagne s’affirmât d’une façon prééminente. Durant la Deuxième Guerre mondiale, les USA ouvrirent un second front très tardivement (en juin 1944), après qu’il fût devenu évident que les Russes allaient l’emporter sur les Allemands.

»Par-dessus tout, l’alliance potentiellement la plus dangereuse, selon le point de vue des USA, a toujours été une alliance entre la Russie et l’Allemagne. Cela serait une alliance entre la technologie et le capital allemands avec les ressources naturelles et humaines de la Russie.»

Kommersant : «Aujourd’hui, que croyez-vous que les USA tentent de contenir ?»

George Friedman : «Aujourd’hui, les USA cherchent à bloquer l’émergence d’un ensemble d’hégémonies régionales potentielles : la Serbie, l’Iran, l’Irak. En même temps, les USA utilisent des attaques de diversion. Par exemple, dans une bataille, quand l’ennemi est sur le point de parvenir à une victoire, vous le frappez de façon à déstabiliser son avantage. Les USA ne cherchent pas à “vaincre” la Serbie, l’Iran ou l’Irak, mais ils cherchent à créer le chaos dans ces zones pour empêcher ces pays de devenir trop forts.»

Kommersant : «Et pour ce qui est de la Russie, quelle tactique utilisent-ils ?»

George Friedman : «La fragmentation de l’Europe est accompagnée par l’affaiblissement de l’OTAN. Les pays européens n’ont pratiquement par de réelles armées qui leur soient propres. Dans l’alliance, seuls les USA sont puissants en termes militaires. Dans le cadre de l’affaiblissement de l’Europe, la puissance relative de la Russie a considérablement grandi.

»L’impératif stratégique de la Russie est d’établir une zone de sécurité la plus profonde possible sur ses frontières occidentales. Par conséquent, la Russie a toujours été particulièrement sensibles à ses relations avec la Biélorussie, l’Ukraine, les pays baltes et les autres pays d’Europe de l’Est. Ils sont d’une très grande importance pour la sécurité nationale de la Russie.

»Au début de cette année [2014], il existait en Ukraine un gouvernement assez pro-russe mais très faible. Cette situation convenait parfaitement à la Russie: après tout, la Russie ne voulait pas contrôler complètement l’Ukraine ni l’occuper; il était suffisant pour elle que l’Ukraine ne rejoignît ni l’OTAN ni l’UE. Les autorités russes ne peuvent tolérer une situation où des forces militaires occidentales seraient stationnées à une centaine de kilomètres de Koursk ou de Voronezh.

»Les USA, pour leur part, étaient intéressés par la formation d’un gouvernement pro-occidental en Ukraine. Ils voyaient que la puissance russe augmentait et ils cherchaient à empêcher la Russie de consolider cette position dans l’espace post-soviétique. Le succès des forces pro-occidentales en Ukraine devait permettre de contenir la Russie.

»La Russie définit l’événement qui a eu lieu au début de cette année [en février 2014] comme un coup d’Etat organisé par les USA. Et en vérité, ce fut le coup [d’État] le plus flagrant dans l’histoire.»

Kommersant : «Vous parlez bien de la liquidation de l’accord du 21 février [2014], c’est-à-dire du processus Maidan ?

George Friedman : «Tout le processus. Après tout, les USA ont soutenu ouvertement les groupes des droits de l’homme en Ukraine, y compris par des soutiens financiers. Pendant ce temps, les services de renseignement russes rataient complètement l’identification de cette tendance et sa signification. Ils n’ont pas compris ce qui était en train de se passer, et quand ils ont enfin réalisé ils se trouvèrent incapables de stabiliser la situation, et ils firent une mauvaise évaluation de l’état d’esprit dans l’Est de l’Ukraine.»

Kommersant : «En d’autres mots, la crise ukrainienne est le résultat de la confrontation entre la Russie et les USA ?»

George Friedman : «Vous avez là deux puissances: l’une veut une Ukraine neutre, l’autre une Ukraine qui forme un élément d’une ligne de restriction de l’expansion russe. On ne peut dire que l’une des deux parties se trompent: tous les deux agissent selon leurs intérêts nationaux. Il y a juste le fait que leurs intérêts nationaux sont antagonistes.

»Pour les Américains, comme je l’ai dit, il est important d’empêcher l’émergence d’une hégémonie en Europe. Récemment, les USA ont commencé à s’inquiéter des intentions et du potentiel de la Russie. La Russie est en train d’évoluer de la position défensive qu’elle avait depuis 1992 vers une restauration de son influence. Il s’agit d’une divergence des intérêts nationaux de deux grandes puissances.»

Comme commentaire général de ce passage, on relèvera déjà la distorsion dont nous parlons plus haut, qui est un passage systématique d’une interprétation honnête des intentions russes, d’abord présentées comme naturelles et non-agressives, ensuite interprétées comme un processus d’expansion (in fine apprécié comme dangereux pour le bloc BAO) sans aucune raison factuelle valable. D’abord, Friedman explique la position russe vis-à-vis de l’Ukraine comme une nécessité normale de type défensif  : «L’impératif stratégique de la Russie est d’établir une zone de sécurité la plus profonde possible sur ses frontières occidentales... [...] Au début de cette année [2014], il existait en Ukraine un gouvernement assez pro-russe mais très faible. Cette situation convenait parfaitement à la Russie: après tout, la Russie ne voulait pas contrôler complètement l’Ukraine ni l’occuper; il était suffisant pour elle que l’Ukraine ne rejoignît ni l’OTAN ni l’UE. Les autorités russes ne peuvent tolérer une situation où des forces militaires occidentales seraient stationnées à une centaine de kilomètres de Koursk ou de Voronezh.»

... Puis Friedman, sur la fin de cet extrait de son interview, passe brusquement au jugement que ce comportement russe qui est de rechercher à établir cette “zone de sécurité” (ou “zone-tampon”, si l’on veut) est en réalité un mouvement expansionniste ; il effectue ce tour de passe-passe encore plus sémantique qu’intellectuel sans s’en expliquer d’une façon objective, sinon en arguant de l’analyse de la situation par les USA, – mais sans doute est-là, pour une psychologie américaniste, la vérité objective par définition ... «Pour les Américains, comme je l’ai dit, il est important d’empêcher l’émergence d’une hégémonie en Europe. Récemment, les USA ont commencé à s’inquiéter des intentions et du potentiel de la Russie. La Russie est en train d’évoluer de la position défensive qu’elle avait depuis 1992 vers une restauration de son influence. Il s’agit d’une divergence des intérêts nationaux de deux grandes puissances» (Ainsi les Russes qui veulent une Ukraine neutre, qui ne veulent pas occuper l'Ukraine, qui ne voient même pas venir le putsch US, tout d'un coup deviennent expansionnistes dans l'analyse de Friedman.)

On voit comment Friedman passe d’une analyse qui prend en compte ce qui est la réelle préoccupation des Russes (assurer leur sécurité sur leurs frontières) à une conception offensive (la recherche de l’hégémonie) qui est en réalité une projection sur la politique russe de la conception et de la psychologie de l’américanisme qu’il prend beaucoup de temps, au début de l’interview, à détailler comme une politique interventionniste, déstabilisatrice, offensive, etc., – sous le prétexte d’empêcher une hégémonie en Europe. (Il y a beaucoup, beaucoup à dire sur l’interprétation que Friedman fait du comportement US durant les deux Guerres mondiales, comme venu d’un plan mûrement réfléchi et d’une politique rationnellement mise n œuvre.)

Friedman, tout en reconnaissant les spécificités de la conception russe de la sécurité nationale, est incapable de développer ce constat en admettant que les buts de la Russie sont d’assurer un équilibre en Europe prenant en compte leur sécurité nationale ; au contraire, il le transforme en projetant l’état d’esprit et la psychologie US, toute entière dominée par la politique-Système et inspirée par l’“idéal de puissance”, qui est la recherche finale de l’hégémonie comme seule possibilité d’évolution de la politique et des relations internationales. Ce dernier jugement est faux, basé sur une psychologie marquée par un hybris quasi-pathologique. Il est démenti par l’histoire qui montre plus d’une occurrence où une/des puissance(s) cherchèrent des conditions d’équilibre à partir de leurs propres puissances très affirmées, plutôt qu’une hégémonie déstructurante et dissolvante que certaines de ces puissances pouvaient affirmer. Le cas évident du Congrès de Vienne de 1814-1815 vient à l’esprit, comme exemple archétypique de ce refus d’une politique d’hégémonie dans le chef de certains des participants qui imposèrent finalement leurs vues (notamment la Russie, la plus forte puissance militaire de la coalition à ce moment, l’Autriche-Hongrie et la France de Louis XVIII et de Talleyrand).

 

Mis en ligne le 21 janvier 2015 à 09H27

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