La G4G est-elle gaulliste?

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La G4G est-elle gaulliste?

23 janvier 2009 — Nous suivons de loin en loin la question de la “Guerre de 4ème Génération” (G4G, – 4thGW en anglais, pour 4th Generation Warfare), tentant d’approcher la définition de cette chose étrange. Il est vrai, à notre estime, que le concept de G4G est apparu avant que la situation ne la justifie complètement, encore moins ne permette de dégager une définition satisfaisante. La G4G semble être comme un de ces mots, ou comme une de ces expressions ou acronymes, qui préexistent à la situation qu’ils prétendent définir mais dont la définition se précise peu à peu, à mesure que se développent situations et réflexions. Cela signifie que la G4G existe dès l’origine mais qu’il faut du temps pour comprendre exactement de quoi il s’agit et ce que “G4G” définit exactement.

Pour notre compte, nous avons très vite pensé que, pour parvenir à la “maturité intellectuelle” dans sa signification, à la situation d’un modèle d’actions diverses (de violence, mais pas seulement) correspondant à la période postmoderne que nous vivons, la G4G devait aborder et/ou être confrontée à la question de la légitimité sous toutes ses formes. Notre appréciation est que la G4G n’est pas un “type de guerre”, notamment contre ceci ou contre cela, définie ou enfermée par une situation réduite à une forme ou l’autre du champ de bataille, mais un “type d’affrontement” au sens le plus large autour de la question de la légitimité (et de tout ce qui va avec: la souveraineté, l’autorité, l’identité); et que la G4G, ainsi entendue, se révèle objectivement, aussi bien par ses effets directs et indirects, y compris dans un sens contradictoire, comme une alliée “objective” de la légitimité et de l’identité contre la globalisation.

De ce point de vue, nous accueillons avec grand intérêt le dernier texte de William S. Lind, dont on sait qu’il est l’une des “inspirateurs” de la réflexion sur la G4G. Ce texte, mis en ligne le 18 janvier 2009 sur le site Defense & the National Interest, concerne la crise de Gaza et le comportement d’Israël par rapport à la G4G: «Israel Doesn’t Get 4GW».

D’une façon générale, nous pensons que Lind se cantonne trop, dans la définition de la G4G, à l’aspect militaire, au sens large, ou bien à l’aspect de violence directe de la G4G. Dans ce texte, bien que restant centré sur cet aspect guerre/violence, nous pensons qu’il tend à élargir sa réflexion d’une façon enrichissante.

Nous faisons une longue citation du texte de Lind. Nous croyons que le texte le mérite, à cause du raisonnement qui y est développé.

«What all Israeli parties and the IDF seem to share is that they don’t get 4GW. They have repeatedly been defeated by Fourth Generation forces but they do not learn. […] The most dangerous opponent of any Fourth Generation entity is a local state. The state must be local: interventions against 4GW forces by outside states are doomed to failure. But local states can sometimes win. It does not matter whether the state in question is a democracy or not. It does not matter whether it is a friend or enemy of Israel. By its inherent nature as a state, it will view Fourth Generation forces as threats.

»A state may or may not be strong enough to suppress 4GW entities on its soil. It is in Israel’s most vital interest that neighboring states be strong enough - morally as well as physically – to do so.

»In concrete terms, what does that suggest? First, it means Israel should be very concerned about the strength and solidity of Egypt, Jordan, Syria and Iraq (Lebanon is a state in name only). The Israeli assault on Gaza has seriously undermined the legitimacy of three of those four, with Syria the only exception. Egypt and Jordan have diplomatic relations with Israel, and Egypt has been an all-too-obvious partner of Israel in besieging Gaza. Iraq’s government (still a government without a state) is an American creation, and the U.S. is seen as Israel’s main enabler. On the moral level, every Israeli bomb dropped on Gaza has also landed on Cairo, Amman and Baghdad.

»One Israeli party, Likud, is so oblivious to 4GW that its proposed grand strategy for Israel, largely written by American neo-cons, calls for the destruction of every Arab state. Iraq was the first victim of that strategy, thanks to the neo-cons’ influence on the Bush administration. If Likud wins the coming Israeli elections, there is every reason to think it will put its strategy into practice, pushing Israel into the maelstrom.

»Israel’s dependence on strong neighboring states is equally true with regard to the Palestinians. That means Israel needs a strong Palestinian state in the West Bank. But the effect of the war in Gaza is to undermine Fatah in favor of Hamas on the West Bank, which also has elections coming up. So Israel has in effect shot itself in both feet.

»What of Gaza itself? Here, Israel should have taken advantage of a blunder by Hamas. By winning an election in Gaza and then defeating Fatah in a short civil war, Hamas became a state. On balance, that was not to its benefit. Israel could and should have dealt with Hamas in Gaza as a state. It should have opened the border crossings, avoided raids (an Israeli raid into Gaza first broke what had been a fairly effective cease-fire) and let Hamas become immersed in all the problems of governance. It should have sought a Hamas state in Gaza that was strong enough to prevent rocket-firings and other acts of “terrorism” by other 4GW groups. As a state, Hamas would have gradually “normalized,” even if it did not want to and even though in theory it would have remained devoted to Israel’s destruction.

»Now, by its invasion, Israel may have reduced Gaza to ungovernable chaos. It may think it can reinstall the Fatah as the government there. But if Fatah were so foolish as to try to ride into power on the backs of Israeli tanks, it would destroy its legitimacy both in Gaza and on the West Bank, with no hope of recovery.

»Ironically, the best hope Israel now has in Gaza is that when the dust settles, Hamas is still in charge. At that point, if Israel wants to stop the rocket fire, it will have to make a deal with Hamas. That deal should include what Israel ought have done in the first place, namely help Hamas make Gaza a functioning, gradually normalizing state. Again, Israel’s most vital interest is that it be bordered by strong states, not the stateless chaos that is 4GW’s natural breeding ground.»

…Si Israël ne fait pas cela (s’arranger avec le Hamas), Lind ne donne pas cher de son avenir. Son appréciation est donc simple, qui tourne autour de la notion de la légitimité de l’Etat. Lind estime que la seule possibilité pour un Etat confronté à un conflit de type G4G, c’est d’assurer le renforcement des Etats ou “Etats en devenir” avoisinants, fussent-ils hostiles et eux-mêmes générateurs de la G4G (cas du Hamas), et fussent-ils non-démocratiques. Dans le cas envisagé, Lind estime que la meilleure solution, pour Israël, serait que le Hamas constitue un Etat très légitime en Palestine. Cette répudiation des exclusives “démocratiques” pour toute considération acceptable d’une structure étatique ou approchant est manifestement une “audace” bienvenue, – en fait d’“audace”, évidemment et comme toujours dans l’environnement intellectuel terroriste que nous subissons, il ne s’agit que de simple bon sens. Par ailleurs, c’est-à-dire par référence à la “pensée” dominante, le bon sens est aujourd’hui, effectivement, une “audace” extraordinaire.

Sus aux Etats-imposteurs

Le grand intérêt du concept G4G, qui tient d’ailleurs à sa situation de mutation constante en train de se faire, c’est sa plasticité à tous égards. Le concept est variable au niveau du contenu comme au niveau de ses effets et de ses conséquences. L’orientation très intéressante que lui donne Lind rencontre sans aucun doute nos appréciations fondamentales sur la situation des relations internationales et des facteurs politiques importants.

Que représente le concept G4G? D’une façon générale et en se dégageant des seules conceptions opérationnelles, il représente les nouvelles méthodes de combat au sens large, voire de résistance, développées à partir des situations postmodernes d’affrontement que nous impose le système; il s’agit notamment, pour en rester au niveau du seul champ de bataille, des méthodes développées pour mettre en échec les puissances technologiques militaires et autres engendrées par le système. C’est dire si le G4G n’est pas nécessairement, loin de là, une méthode ennemie ni une méthode qu’il faut nécessairement associer à un ennemi. Ces remarques rendent compte après tout de la complexité souvent paradoxale de la perception qu'on doit avoir de notre époque.

Au contraire, la G4G peut agir, comme Lind la décrit, à la fois comme un détonateur et comme un incitateur à la nécessité de la légitimité comme facteur essentiel de constitution ou de renaissance des Etats. Dans ce sens, la G4G se présente paradoxalement comme dotée d’une possibilité d’attaquer l’adversaire par l’intérieur. La G4G est une dynamique de violences diverses qui s’oppose, selon des schémas transnationaux, à la violence de la globalisation telle qu’elle est conduite par le système dominant; mais pour résister à la G4G, voire l’emporter contre elle, nous dit Lind, il faut que les Etats se renforcent et renforcent ou acquièrent leur légitimité; par ailleurs, les nations, pour résister elles-mêmes à la globalisation, doivent affirmer leur identité et leur légitimité, ce qui est effectivement une voie efficace pour lutter contre la globalisation et lui résister. On peut conclure que, dans ce cas, la G4G force celui qui en est l’adversaire, sous peine de perdre dans l’affrontement, à s’orienter vers la voie que la G4G protège ou recommande implicitement pour la lutte contre la globalisation. L’avantage de la formule est qu’il n’y a aucune nécessité de “victoire” sur le terrain (on parle ici du champ de bataille pris comme sujet de la réflexion), et même au contraire. L’on voit qu’avec la G4G, la notion de “victoire”, et celle de “défaite” par conséquent, n’ont plus aucune des significations classiques.

De même mais inversement, dans la situation exposée, il apparaît que la G4G a également une fonction de démasquement des “imposteurs”. Grâce au processus décrit ci-dessus, il met à jour les Etats-imposteurs, il désigne par le sort même de la bataille les usurpateurs parmi ceux qui se prétendent des Etats. C’est parfaitement le cas avec Israël, dont nous pensons qu’il s’agit de plus en plus d’une imposture d’Etat, avant de devenir une imposture de nation si la route actuelle est poursuivie. En ce sens, tous ceux qui soutiennent bruyamment l’action générale d’Israël selon l’argument que ses “ennemis” veulent son annihilation, soutiennent une évolution qui conduit objectivement à la destruction d’Israël par l’intérieur, par elle-même, par les termites qui, comme son mentor, le système américaniste, minent ce pays de l’intérieur. Effectivement, on retrouve cette même tendance que les USA, s’équipant pour affronter “les loups à sa porte” alors que les termites sont au travail en son cœur même («[T]he problem isn’t that wolves are at the door, it’s that termites are in the foundation. Some of our country's problems are termites, not wolves. Unfortunately, […] our system is geared more toward dealing with wolves»). Une opération comme celle de Gaza aura comme effet d'accentuer notablement le processus de déstructuration et d'effondrement interne du système israélien, la chose pouvant être encore accélérée par l'élection de l'une ou l'autre lumière de la politique israélienne type-Nétanyahou. (Bref: encore une ou deux “victoires” comme celle-là...)

Mais au-dessus de ces appréciations, il y a une référence du plus grand intérêt. L’évolution de la G4G, son rôle éventuel, tels qu’ils nous sont décrits par Lind, renvoient par une autre voie à un comportement politique suscité par le gaullisme, qui renvoie lui-même à un fondement de la doctrine gaulliste. La politique du général de Gaulle a toujours été fondée sur l’affirmation de la souveraineté et de la légitimité de l’Etat, et, par conséquent, elle a toujours impliqué fortement la recherche de l’affirmation de ces principes. Pour cette raison, la politique gaulliste a toujours été d’encourager la recherche et l’affirmation de la souveraineté et de la légitimité des autres Etats, confiant dans ce qu’effectivement les principes en question en sortiraient renforcés. Dans ce cas, on voit combien la politique gaulliste rencontre la politique suscitée paradoxalement par la G4G, telle que la décrit William S. Lind.

On comprend aisément qu’il s’agit là de simples logique et bon sens. Les habituels schématismes idéologiques et d’affrontement manichéens ou symboliques, primaires et terroristes, faits pour contraindre la pensée dans des schémas manipulés, ne peuvent conduire qu’à des impasses et à des contradictions; notre époque, caractérisée par une crise systémique qui attaque le fondement des valeurs érigées pour la protection des intérêts d’un système prédateur en réalité de la civilisation qu’il prétend servir, met en évidence ces impasses et ces contradictions. Le gaullisme, qui est une conception bâtie sur l’identité et la souveraineté de la nation, tout cela devant passer par un Etat garanti par une substance nationale, est évidemment adversaire de la globalisation, ennemie de tout cela; il est par conséquent proche de l’évolution de l’affrontement postmoderne que recouvre la G4G. On trouvera bien un jour que le gaullisme est l’inspirateur de la G4G…

 

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