La bureaucratie de la passion

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La bureaucratie de la passion

Imaginez Gable-Reth Butler saisissant avec cette sorte de passion frustrée mais si sincère qui l’habitait, Leigh-Scarlett O’Hara, secrètement amoureuse de lui malgré son orgueil, pour lui donner ce baiser passionné qu’elle ne lui refuse pas vraiment, qui figure sur toutes les affiches de Gone With the Wind, qui prélude à une étreinte tout aussi passionnée entre tous les deux ; et l’émotion romantique (soyons prudes) du public monte et se noue, – quand soudain s’élève une voix métallique, neutre, précise comme le couperet d’une guillotine :

“Holà ! Attendez donc vous deux... Que comptez-vous faire ? Voici un contrat, à signer par tous les deux, de consentement mutuel... Précisez vos intentions communes, sur lesquelles vous être d’accord : axe sexuel complet ou pas ? Avec force et brutalité ou avec douceur et tendresse ? Pénétration anale faisant l’accord des deux, ou bien pas du tout ? Est-il question d’une fellation ou pas ? Vous cochez l’option choisie... Vos deux signatures sont nécessaires, le document en double exemplaire, avec en plus une photographie actant la signature dans une entente commune ... Ah, la présence d’un notaire n’est pas nécessaire car cela est fait en toute liberté et sans contrainte bureaucratique... Et maintenant, allez-y, jouissez de votre plaisir commun et partagé, égalitaire et postmoderne ! »

Ainsi le philosophe Žižek, dans un long article pour RT, précise-t-il à quelles conditions bureaucratiques extrêmes pourrait aboutir l’actuel mouvement déclenché par la “crise sexuelle”. Indirectement et peut-être même involontairement, – s’il n’a pas lu le texte, –  il réagit ou répond à la puissante affirmation féministe concernant ce que Jodie Foster désigne comme la nécessaire rééducation (des hommes) pour parvenir à une compréhension et à une opérationnalisation sérieuse du “consentement”, pour faire échec aux harcèlements, contraintes et agressions sexuelles dont les femmes sont les victimes épouvantables de la part des hommes, depuis la nuit des temps.

Le texte de Žižek n’est nullement caricatural même s’il semble l’être. Il examine le problème ainsi posé avec sérieux, mesure, et selon des données objectives que nul ne peut vraiment contester. Tout ce que l’on peut dire de spéculatif à son égard est qu’il fait une projection sur l’avenir, qu’on jugerait en temps normal très audacieuse et lointaine jusqu’à la considérer comme une fiction (science-fiction, ou sociétal-fiction, ou sexe-fiction). Mais si l’on se réfère à la foudroyante rapidité avec laquelle évoluent ces choses des relations entre les deux genres, comme dans tous les autres domaines y compris extra-sexuels, par les temps extrêmement anormaux que nous vivons, et qui courent, et qui courent, – la possibilité évoquée par Žižek pourrait s’avérer assez proche, dans tous les cas sous la forme de propositions pressantes venues de milieux exacerbés...

Lisez le texte, où, pour pousser encore plus vers l’absurde, le philosophe introduit des notions freudiennes pour distinguer la personnalité entre Ego, SuperEgo, Id (pour “identification”, représentant la dimension de désir et de passion par rapport aux normes morales du sujet : « le processus par lequel une personne se transforme, de façon provisoire ou permanente, en assimilant un trait ou un attribut, partiel ou total, d'une autre personne », – et, dans ce cas, le désir pour une autre personne). Et Žižek observe : « Dès lors, pour poser le cas jusqu’à l’absurde, le contrat ne devrait-il pas être signé à la fois par l’Ego, le SuperEgo et l’Id de chacune des parties, de façon à ce que sa complète validité soit établi seulement si les trois parties disent “OUI” ? »

Bien, tout cela et pour pousser la réflexion jusqu’à son port naturel, qui est naturellement situé en Absurdie. Il ne faut pas oublier d’avoir à l’esprit que Žižek ne choisit pas là un cas particulier, un appendice monstrueux d’une société qui fonctionne par ailleurs normalement. Au contraire, le cas choisi, notamment parce qu’il est spectaculaire, n’en est pas moins exemplaire d’une dynamique qui ne cesse de se développer à une vitesse extrême ; dans tous les domaines, tous marqués par le plus impitoyable extrémisme que l’esprit conformisme courant tenue sous la surveillance policière des légions hystériques qui dictent les conditions des temps nouveaux ne peut qu’approuver avec empressement, effectivement ce même impitiyable extrémisme paroxystique règne.

Ce que décrit Žižek peut se retrouver dans les jugements humanitaires, dans les conceptions psychologiques, dans les projections de transformation du transhumanisme, dans la nécessité des mélanges de population par une migration qu’on croirait parfois forcée, dans la nécessité d’une productivité furieuse qui ravage l’environnement du monde, dans la célébration des fortunes qui ne cessent de grandir aux dépens d’une pauvreté qui ne cesse de s’élargir, dans l’acculturation accélérée des esprits  présentée comme une nécessité culturelle fondamentale presque heureuse, par la médiocrétinisation heureuse (médiocrité + crétinisme = bonheur) du sapiens du tout-venant arc-en-ciel, etc. Ce que décrit Žižek est un exemple dans un domaine particulier de ce à quoi mène le grand mouvement en cours dans tous les domaines.

Somme toute, on appréciera l’intérêt de ce texte, où la logique des choses postmodernes est poussée à son terme et encore dans un des domaines les plus sensibles des relations entre les gens, et domaine affectif puissant, pour bien nous faire mesurer s’il en était encore besoin l’absurdité et la folie qui, pareillement, caractérisent l’évolution actuelle. Il n’est pas du tout assuré que Žižek, qui ait un philosophe qui reste largement marqué par le marxisme, ait voulu mettre en cause tous les aspects de la poussée postmoderniste, sociétale, etc., que nous connaissons, mais c’est incontestablement à cela qu’il arrive.

Rien ne peut être séparé du tout. Le mouvement est général, il affecte tous les domaines et la logique postmoderne née du Système dont on sait combien il est un Tout dominant et englobant notre époque. Il est bon que l’un ou l’autre, – Žižek en l’occurrence, – détaille dans ses moindres recoins les conséquences logiques que fait naître la même dynamique déconstructrice que nous mettons en branle sans discontinuer, sans aucun frein, sans souci des effets, des conséquences et des perspectives, saisis par une fièvre extraordinaire, emportés par la folie de la pseudo-toute puissance humaine. Nous sommes arrivés, non pas à la confrontation d’idéologies, de principes, etc., mais bien au-delà, nous sommes arrivés à la confrontation des légions modernistes avec le monde lui-même. Le spectacle ne sera pas sans intérêt, il l’est déjà d’ailleurs.

dedefensa.org

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Political correctness could destroy passion

In the West, at least, everyone has become massively aware of the extent of coercion and exploitation in sexual relations.

However, we should bear in mind also the (no less significant) fact that millions of people on a daily basis flirt and play the game of seduction, with the clear aim of finding a partner for making love. The result of the modern Western culture is that both sexes are expected to play an active role in this game.

When women dress provocatively to attract the male gaze or when they “objectify” themselves to seduce them, they don’t do it offering themselves as passive objects: instead they are the active agents of their own “objectification,” manipulating men, playing ambiguous games, including reserving the full right to step out of the game at any moment even if, to the male gaze, this appears in contradiction with previous “signals.”

This freedom women enjoy bothers all kinds of fundamentalists, from Muslims who recently prohibited women touching and playing with bananas and other fruit which resembles the penis to our own ordinary male chauvinist who explodes in violence against a woman who first “provokes” him and then rejects his advances.

Female sexual liberation is not just a puritan withdrawal from being “objectivized” (as a sexual object for men) but the right to actively play with self-objectivization, offering herself and withdrawing at will. But will it be still possible to proclaim these simple facts, or will the politically-correct pressure compel us to accompany all these games with some formal-legal proclamation (of consensuality, etc.)?

A recent, politically-correct idea is the so-called “Consent Conscious Kit,” currently on sale in the US: a small bag with a condom, a pen, some breath mints, and a simple contract stating that both participants freely consent to a shared sexual act. The suggestion is that a couple ready to have sex either takes a photo holding in their hands the contract, or that they both date and sign it.

Yet, although the “Consent Conscious Kit” addresses a very real problem, it does it in a way which is not only silly but directly counter-productive – and why is that?

The underlying idea is how a sex act, if it to be cleansed of any suspicion of coercion, has to be declared, in advance, as a freely-made conscious decision of both participants – to put it in Lacanian terms, it has to be registered by the big Other, and inscribed into the symbolic order.

As such, the “Consent Conscious Kit” is just an extreme expression of an attitude that grows all around the US – for example, the state of California passed a law requiring all colleges that accept state funding to adopt policies requiring their students to obtain affirmative consent — which it defines as “affirmative, conscious, and voluntary agreement to engage in sexual activity” that is “ongoing” and not given when too drunk, before engaging in sexual activity, or else risk punishment for sexual assault.

 “Affirmative, conscious, and voluntary agreement” – by whom? The first thing to do here is to mobilize the Freudian triad of Ego, Superego, and Id (in a simplified version: my conscious self-awareness, the agency of moral responsibility enforcing norms on me, and my deepest half-disavowed passions).

What if there is a conflict between the three? If, under the pressure of the Superego, my Ego say NO, but my Id resists and clings to the denied desire? Or (a much more interesting case) the opposite: I say YES to the sexual invitation, surrendering to my Id passion, but in the midst of performing the act, my Superego triggers an unbearable guilt feeling?

Thus, to bring things to the absurd, should the contract be signed by the Ego, Superego, and Id of each party, so that it is valid only if all three say YES? Plus, what if the male partner also uses his contractual right to step back and cancel the agreement at any moment in the sexual activity? Imagine that, after obtaining the woman’s consent, when the prospective lovers find themselves naked in bed, some tiny bodily detail (an unpleasant sound like a vulgar belching) dispels the erotic charm and makes the man withdraw? Is this not in itself an extreme humiliation for the woman?

The ideology that sustains this promotion of “sexual respect” deserves a closer look. The basic formula is: “Yes means yes!” – it has to be an explicit yes, not just the absence of a no. “No no” does not automatically amount to a “yes”: because if a woman who is being seduced does not actively resist it, this still leaves the space open for different forms of coercion.

Here, however, problems multiply: what if a woman passionately desires it but is too embarrassed to openly declare it? What if, for both partners, ironically playing coercion is part of the erotic game? And a yes to what, precisely, to what types of sexual activity, is a declared yes? Should then the contract form be more detailed, so that the principal consent is specified: a yes to vaginal but not anal intercourse, a yes to fellatio but not swallowing the sperm, a yes to light spanking but not harsh blows, etc.etc.

One can easily imagine a long bureaucratic negotiation, which can kill all desire for the act, but it can also get libidinally invested on its own. These problems are far from secondary, they concern the very core of erotic interplay from which one cannot withdraw into a neutral position and declare one's readiness (or unreadiness) to do it: every such act is part of the interplay and either de-eroticizes the situation or gets eroticized on its own.

The “yes means yes’ sexual rule is an exemplary case of the narcissistic notion of subjectivity that predominates today. A subject is experienced as something vulnerable, something that has to be protected by a complex set of rules, warned in advance about all possible intrusions that may disturb him/her.

Remember how, upon its release, ET was prohibited in Sweden, Norway, and Denmark: because it’s non-sympathetic portrayal of adults was considered dangerous for relations between children and their parents. (An ingenious detail confirms this accusation: in the first 10 minutes of the film, all adults are seen only below their belts, like the adults in cartoons who threaten Tom and Jerry…)

From today’s perspective, we can see this prohibition as an early sign of the politically-correct obsession with protecting individuals from any experience that may hurt them in any way. And the list can go on indefinitely – recall the proposal to digitally delete smoking from Hollywood classics…

Yes, sex is traversed by power games, violent obscenities, etc., but the difficult thing to admit is that it’s inherent to it. Some perspicuous observers have already noticed how the only form of sexual relation that fully meets the politically correct criteria would have been a contract drawn between sadomasochist partners.

Thus, the rise of Political Correctness and the rise of violence are two sides of the same coin: insofar as the basic premise of Political Correctness is the reduction of sexuality to contractual mutual consent. And the French linguist Jean-Claude Milner was right to point out how the anti-harassment movement unavoidably reaches its climax in contracts which stipulate extreme forms of sadomasochist sex (treating a person like a dog on a collar, slave trading, torture, up to consented killing).

In such forms of consensual slavery, the market freedom of the contract negates itself: and slave trade becomes the ultimate assertion of freedom. It is as if Jacques Lacan’s motif “Kant with Sade” (Marquis de Sade’s brutal hedonism as the truth of Kant’s rigorous ethics) becomes reality in an unexpected way. But, before we dismiss this motif as just a provocative paradox, we should reflect upon how this paradox is at work in our social reality itself.

Slavoj Žižek

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