La blacklist de WaPo : et moi et moi et moi !

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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La blacklist de WaPo : et moi et moi et moi !

26 novembre 2016 – Je me rappelle qu’il fut un temps où l’on se parlait, des larmes dans la voix et des trémolos dans le regard, de la vertu du Washington Post (on dira WaPo, pour les copains donc pour moi). C’était le temps du Watergate et la vertu américaniste faisait un tabac dans les salons, nous faisant oublier l’escapade vietnamienne et les incroyables tueries qui la caractérisèrent. La presse était encore le “quatrième pouvoir” et le refuge de la morale progressiste, et l’on faisait un film à la gloire du Watergate pour ranimer la flamme brûlante de la liberté. C’était si bon de voir Redford-Woodward venir discuter incognito dans le jardin de son rédac’chef en robe de chambre, après la tombée de la nuit, du Deuxième Amendement de la Constitution comme on va acheter un paquet de cigarettes. Le WaPo vous la jouait sublime, prétendant être un étendard.

Il l’est ou le prétend toujours, par conséquent, en déduiront les esprits standardisés, ceux qui croient que rien ne change jamais quand il est question de l’American Dream et du formidable dollar. Son dernier exploit, au WaPo, c’est la publication d’une liste exhaustive à défaut d’être exclusive des méchants, des salopards, des menaceurs-de-liberté, des gens achetés, rétribués, etc. par Moscou. Le WaPo a pris langue avec un groupe particulièrement finaud, un think tanks assez bien garni, et a publié le résultat de ses recherches studieuses : quels sont les agents de Moscou, c’est-à-dire les employés du FSB (ex-KGB), les cireurs de pompe de Poutine sur la toile, qui interfèrent sur le libre-arbitre et la libre-pensée du citoyen US ? Il en est sorti une liste impressionnante de plus de 200 sites que vous devez conserver précieusement, comme bottin antiSystème, pour y piquer vos favoris. C’est un peu la resucée de nos sources habituelles, Antiwar.com PaulCraigRoberts.com, ConsortiumNews.com, CounterPunch.com, Infowars.com, LewRockwell.com, Ron Paul Institute for Peace, Saker-US, Truthdig.com, Washington’s blog, ZeroHedge.com, etc. La présentation fait explicitement de ces sources antiSystème de droite et de gauche des “agents de la Russie” (“employés par la Russie”, dit le texte). On trouve l’exposition de cette affaire un peu partout, essentiellement chez les intéressés, par exemple chez LibertBlitzkrieg.com de Michael Krieger, ou bien chez Alternet.org de Maw Blumenthal, chez RT, chez ZeroHedge.com sous la houlette de “Tyler Durden”. (On trouve la liste partout, mais le site PropOrnot.com [PropOrNot, pour Propaganda Or Not ?] du groupe du même acronyme, qui la publie en version originale, vaut bien une petite visite amicale.)

Ce qui est extraordinaire dans cette liste, c’est simplement son évidence, la connaissance que tout le monde en a, – tous les coureurs de mauvaise parole, les internautes sans foi ni loi, les antiSystème, qui vont se visiter les uns et les autres, qui ont leurs favoris depuis tant d’années. La liste ne découragera personne, elle permettra simplement à tout le monde de mettre son carnet d’adresse à jour, puisqu’on sait bien que tous les gens qui s’y rendent ont déjà leurs idées bien charpentées et bien ancrées. C’est pour cela que ces sites existent et s’ils ont proliféré c’est à cause de la demande ; je veux dire que, selon les lois du marché, c’est bien la demande qui a suscité l’offre, et pas le contraire. Quant à la connexion avec Moscou, cette resucée du très-fameux déterminisme-narrativiste, elle constitue un argument tellement asthénique, cacochyme et souffreteux (j’ai fait mes emplettes de qualificatifs) qu’il ne vaut même pas d’être débattu ; je pense même que, bien au contraire, cette intervention du flic-donneur WaPo en convaincra certains, parmi ces sites, d’aller consulter plus souvent les sites russes (lire le texte furieux de Krieger, de LibertBlitzkrieg.com, qui n’est pas du tout pro-russe, qui fulmine de rage, et qui finira bien par devenir, lui, un habitué de RT et de Sputnik).

C’est vrai, c’est ce qui me frappe, encore plus que le degré de bassesse de WaPo qui me fait croire rétrospectivement de plus en plus à la version révisée du Watergate, – pour être tombé aussi bas, aussi crasseux et aussi minable, il fallait avoir déjà avoir l’ADN pour ça, à l’origine, – ce qui me frappe c’est l’aveuglement stupide de la bêtise du procédé et l’extraordinaire pompe qui est mise dans le langage pour vous présenter la toute petite crotte très-débile qu’ils ont réussi à nous faire après s’être couverts eux-mêmes, par maladresse de manipulation, d’excréments variés. Plus que le flic et le donneur, ce qui me frappe chez WaPo c’est le con, vous savez celui d’Audiard splendidement brandi par Onfray à propos de BHL, — « Un con ça ose tout, c’est même à ça qu’on le reconnaît ». Ils osent...

Bien sûr, c’est du McCarthy avec ses délateurs, ou bien du dénonciateur du temps de la collaboration et de la libération en France, circa 1941-1945, mais en vraiment plus minable, plus étriqué malgré le luxe du matériel et de la présentation. On sent que leur extrême pauvreté psychologique les empêche irrémédiablement de faire mieux, et que seule la menterie absolument grossière et brute de décoffrage parvient à être accouchée par ces gens. Rien ne les sauve, aucun machiavélisme, aucune méchanceté un peu tordue, aucune manœuvre un peu vicieuse, car ils sont menteurs-ignorant-qu'ils-le-sont avec une telle candeur de demeuré qu’on en reste coi. On les regarde presque tendrement, on se retiendrait presque de trop les critiquer, comme avec une sorte de tendresse qu’on peut éprouver pour l’irrémédiable retardé mental, le conformiste absolument ligoté par lui-même, le cancre absolument épouvantable de la famille.

J’ai eu juste un instant de nostalgie, et Dieu sait que la nostalgie est si importante pour moi, parce que dde.org, bien entendu, ne fait pas partie de la cohorte inévitable des english-speaking... Et moi et moi et moi, – et nous et nous et nous ! Cela a affadi mon humeur, le temps de ce même instant. Je me suis dit, pendant ce même court instant, que si dedefensa.org avait été sur la pseudo blacklist (plutôt “liste grisâtre” je dirais, d’une sorte de noir-incolore), j’aurais mis dans ce texte un peu plus de vigueur, d’entrain et d’ironie enjouée... Et puis, je m’arrête en écrivant ces mots : est-ce si sûr ?

Je me demande parfois si leur véritable force n’est pas celle d’un risque d’intoxication, de contagion, par rapport et grâce à leur extrême médiocrité ; tant il est vrai qu’avoir un adversaire de ce niveau d’en-dessous les caniveaux, cela ne vous élève pas l’esprit, que cela vous rend plutôt grognon en vous écornant l’envie d’en découdre. Alors, au fond, peut-être vaut-il mieux éviter de l’affronter trop les yeux dans les yeux dans le sens de trop s’attacher à lui. Je pense que c’est, en plus de la question conceptuelle elle-même certes, une des raisons pour laquelle, à dedefensa.org, on ne cesse de parler, pour notre adversaire, du Système ; certes, le Système est chose énorme et imprécise dans sa forme et sa substance, chose presque magique, presque au-delà de notre connaissance, presque diabolique dans le sens le plus énergique enfin ; un ennemi pareil cela vous remonte les bretelles, cela vous réveille un mort et le force à l’ardeur et à l’effort... Mais leur petit caca, non, vraiment non !

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