Interview sur l’état de l’Union

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Interview sur l’état de l’Union

22 janvier 2015– L’interview de George Friedman pour Kommersant (voir ce 22 janvier 2015) date d’un mois (à peu près jour pour jour), mais il reste absolument d’actualité pour comprendre la soi-disant politique étrangère des USA, et tous les vices, les distorsions, les préjugés et la perception faussaire, les paralysies et l’impuissance qui en sont les principaux caractères. Friedman ne se cache de rien puisqu’il n’a conscience de rien, raisonnant dans ce champ comme un robot-Système selon une dialectique absolument conformée à la pensée orwellienne et pavlovienne qui en est la caractéristique principale. Le Système, les USA, leurs politiques communes, leurs conceptions ont pour premier caractère une formidable auto-désinformation conduisant l’esprit à un barbotage satisfait dans une sorte de marigot conceptuel, marqué par la répétition arrogante et cynique d’une narrative développant une géopolitique type-Disneyworld. L’entièreté de l’interview de Friedman est remarquable d’obscurantisme, d’arrogance satisfaite opérationnalisant au niveau qui convient une sorte d’hybris criblant cette pensée comme un prurit d’eczémateux, de transformation constante des vérités du monde selon les exigences de cette narrative destinée à satisfaire le caractère paroxystique de la pathologie psychologique marquant l’interprétation-Système des USA et de leur politique.

Mais qu'importe... Quoi qu’il en soit de la fatigue imposée par ces jugements, il est important de lire cette interview avec sa caravane d’immondices intellectuelles, enfin, parce que, faite là où elle a été faite (à Moscou, dans la presse qui se pique d’indépendance), par qui elle a été donnée (statut de “semi-officiel” du régime washingtonien de Friedman), elle représente un message substantiel adressé à la Russie par l’establishment washingtonien, ou l’“État profond” (Deep State) des USA si l’on veut. (Cette expression suggestive d’organisation et de cohésion secrète, efficace et de dimension maléfique est certes d’usage mais, vraiment, elle fait beaucoup d’honneur, du point de vue du niveau intellectuel qu’elle suggère, à cette entité USA-Système tombée à un point de décrépitude qui ne cesse de surprendre.)

• L’interview est absolument marquée par une pensée non seulement sophistique, mais complètement contradictoire par une sorte de cloisonnement hermétiquement verrouillé. On a déjà défini la principale de ces contradictions qui domine tout le reste dans notre texte du 21 janvier 2015 :

«Comme commentaire général de ce passage, on relèvera déjà la distorsion dont nous parlons plus haut, qui est un passage systématique d’une interprétation honnête des intentions russes, d’abord présentées comme naturelles et non-agressives, ensuite interprétées comme un processus d’expansion (in fine apprécié comme dangereux pour le bloc BAO) sans aucune raison factuelle valable. D’abord, Friedman explique la position russe vis-à-vis de l’Ukraine comme une nécessité normale de type défensif : “L’impératif stratégique de la Russie est d’établir une zone de sécurité la plus profonde possible sur ses frontières occidentales... [...] Au début de cette année [2014], il existait en Ukraine un gouvernement assez pro-russe mais très faible. Cette situation convenait parfaitement à la Russie: après tout, la Russie ne voulait pas contrôler complètement l’Ukraine ni l’occuper; il était suffisant pour elle que l’Ukraine ne rejoignît ni l’OTAN ni l’UE. Les autorités russes ne peuvent tolérer une situation où des forces militaires occidentales seraient stationnées à une centaine de kilomètres de Koursk ou de Voronezh.”

»... Puis Friedman, sur la fin de cet extrait de son interview, passe brusquement au jugement que ce comportement russe qui est de rechercher à établir cette “zone de sécurité” (ou “zone-tampon”, si l’on veut) est en réalité un mouvement expansionniste ; il effectue ce tour de passe-passe encore plus sémantique qu’intellectuel sans s’en expliquer d’une façon objective, sinon en arguant de l’analyse de la situation par les USA, – mais sans doute est-là, pour une psychologie américaniste, la vérité objective par définition ... “Pour les Américains, comme je l’ai dit, il est important d’empêcher l’émergence d’une hégémonie en Europe. Récemment, les USA ont commencé à s’inquiéter des intentions et du potentiel de la Russie. La Russie est en train d’évoluer de la position défensive qu’elle avait depuis 1992 vers une restauration de son influence. Il s’agit d’une divergence des intérêts nationaux de deux grandes puissances”. (Ainsi les Russes qui veulent une Ukraine neutre, qui ne veulent pas occuper l'Ukraine, qui ne voient même pas venir le putsch US, tout d'un coup deviennent expansionnistes dans l'analyse de Friedman.)»

On trouve résumé ce sophisme qui revient en fait à ce cloisonnement automatique de la pensée dans cette affirmation de départ (au début de l’interview) que la Russie n’était nullement intéressée par un contrôle de l’Ukraine, et encore moins par une occupation de l’Ukraine («Au début de cette année [2014], il existait en Ukraine un gouvernement assez pro-russe mais très faible. Cette situation convenait parfaitement à la Russie: après tout, la Russie ne voulait pas contrôler complètement l’Ukraine ni l’occuper...»). Friedman termine en renversant les rôles et en donnant aux USA la position de la Russie qu’il a définie au début, en chargeant la Russie du contraire de ce qu’il affirme au départ : «Pour les USA, l’essentiel n’est pas de contrôler l’Ukraine; l’essentiel est que les Russes ne la contrôlent pas.» Certains, intoxiqués par les apparences impériales de la surpuissance du Système et mettant un point d’honneur à développer une pensée soi-disant réaliste et éventuellement cynique de géopoliticien, jugeraient la manœuvre admirable : arriver à obtenir par une crise massive qui menace toute l’architecture du Système une situation (empêcher les Russes de contrôler l’Ukraine) qui existait de façon naturelle et établie avant le déclenchement de la crise par ces mêmes USA-Système (les Russes ne sont pas intéressés par le contrôle, encore moins par l’occupation de l’Ukraine). On se contentera donc, pour notre compte, d’y voir une tentative massive de travestissement des réalités pour tenter de donner à la politique-Système des USA, qui sème le désordre parce qu’elle est désordre pur, une apparence d’ordre et de rangement : la géopolitique de Friedman consiste surtout à un exercice de communication selon l’adage que l’on doit embrasser ce que l’on ne peut étouffer (donner au désordre qu’on ne peut empêcher une apparence d’ordre).

• Au-dessus de tout cela pèse la construction absolument artificielle, complètement substantivée par la narrative, des conditions qui ont mené à la crise. Friedman veut absolument faire penser à ses interlocuteurs que l’action des USA en Ukraine répond à un plan mûrement réfléchi découlant d’une riposte rendue nécessaire (notamment) par l’“intervention” de la Russie en Syrie. Cette “intervention” est jugée comme une attaque directe contre les USA, selon des termes surréalistes : «Mais l’intervention des Russes dans le processus syrien, alors que les USA étaient encore en train de traiter les problèmes d’Irak, et qu’ils négociaient avec l’Iran ... A Washington, beaucoup de gens ont eu l’impression que les Russes voulaient déstabiliser la position US déjà bien fragilisée au Moyen-Orient, – une région d’une importance capitale pour les USA.»

Quel “processus” US en Syrie, alors que la Russie n’est “intervenue” d’abord que pour tenter, en refusant la condition sine qua non de l’élimination de la seule autorité légitime en place, de rétablir un peu d’ordre dans une situation que les USA et leurs obligés s’appliquaient à transformer en désordre incontrôlable ? Mais non, dit la narrative, les Russes ont été fourbes puisqu’ils ont profité du fait que les USA “réglaient les problèmes en Irak” (voyez l’état des lieux, problèmes réglés “façon américaniste”) et “négociaient avec l’Iran” (voyez les résultats de cette “négociation”, à laquelle participent les Russes d’ailleurs, où le maximalisme de Washington-Système avec le piment israélien interdit tout arrangement)... D’où une nécessaire leçon pour la Russie, grâce à une brillante manœuvre de détournement (l’Ukraine).

Pour Friedman, il s’agit d’habiller le fait que les USA n’ont rien vu venir précisément en Ukraine, où la crise a été déclenchée par l’intransigeance de l’UE en novembre 2013. Néanmoins, les USA subventionnaient toutes les initiatives de subversion avec des acteurs divers proclamant la nécessité d’un changement de régime (Nuland, ONG diverses, etc.), – comme ils font d’ailleurs dans tous les pays d’une certaine importance, d’une façon ou l’autre, nous dirions en mode quasiment automatisé. Ensuite, l’enchaînement des événements a évidemment suscité les habituelles réactions des différents acteurs US et Système en place (CIA, neocons, pseudo-ONG, Soros & Cie), et la poussée de déstabilisation passant par le putsch de février 2014 Maidan-CIA qui liquida en 12 heures l’accord signé entre tous les partenaires politiques ukrainiens et les trois ministres des affaires étrangères européens (France, Allemagne, Pologne). Il n’y a dans ces circonstance aucune manœuvre, aucune pensée fût-elle géopolitique, mais simplement la poussée continuelle de la surpuissance produisant désordre, illégalité, déstabilisation, tout cela criblé des complots divers des acteurs du spectacle.

Le travail de Friedman est, au contraire, de fournir le sur-mesure qui, après coup, donnera du sens à tout cela, de façon à habiller la politique des USA (politique-Système) d’une cohérence qui justifie effectivement d’identifier la chose comme une “politique étrangère”. Cette démarche renvoie aux habituels habillages pseudo-intellectuels construits après-coup pour continuer à donner une apparence de sérieux, de réalisme et de cynisme impérial, à un extraordinaire désordre de conception et d’action. L’explication de Friedman remonte jusqu’aux guerres mondiales et relèvent de la même démarche... Churchill apprécierait l’explication de l’ouverture tardive du second front en Europe, suggérant quasiment qu’il s’agissait d’empêcher une alliance URSS-Allemagne une fois l’Allemagne écrasée par l’URSS... («Durant la Deuxième Guerre mondiale, les USA ouvrirent un second front très tardivement (en juin 1944), après qu’il fût devenu évident que les Russes allaient l’emporter sur les Allemands./Par-dessus tout, l’alliance potentiellement la plus dangereuse, selon le point de vue des USA, a toujours été une alliance entre la Russie et l’Allemagne. Cela serait une alliance entre la technologie et le capital allemands avec les ressources naturelles et humaines de la Russie.») L’on n’ignore tout de même pas que Churchill soutenait depuis fin 1942-début 1943 la demande de Staline pour un “second front” en Europe, mais lui (Churchill), avec l’arrière-pensée que les Anglo-Saxons/les Occidentaux pourraient par cette intervention empêcher la “libération” de toute l’Europe de l’Est pas la seule URSS, c’est-à-dire son annexion selon les conceptions staliniennes ... C’est justement l’intervention tardive des alliés, et en extrême occident de l’Europe, à l’insistance des USA, qui permit à l’URSS de poursuivre son offensive jusqu’à Berlin, et effectivement à établir son hégémonie sur la moitié de l’Europe. (La question des capacités des uns et des autres n’intervient pas ici. On parle des conceptions stratégiques et intellectuelles, et notamment du discours de Friedman sur la tactique US vis-à-vis des hégémonies concurrentes. L’intervention tardive en Europe vient du fait que les USA n’étaient pas prêts à une intervention majeure en Europe dans laquelle ils voulaient avoir la prééminence ; jusqu’au 6 juin 1944, toutes les interventions interalliées sur le théâtre euro-méditerranéen se firent avec les USA en position d’infériorité dans le rapport des forces alliées. Certes, les USA se préoccupaient d’hégémonie, mais pas de celle que pouvaient exercer d’éventuels concurrents et adversaires, mais de celles qu’eux-mêmes voulaient exercer au sein du camp allié.)

• Tout cela se termine par l’annonce de la catastrophe économique frappant la Russie. L’interview se passe évidemment au moment où le système de la communication retentissait de l’effondrement du rouble et tous les poncifs sur les faiblesses russes sont déroulés pour justifier un diagnostic in fine de Friedman selon lequel la Russie va vers son effondrement. Cela est explicitement dit à la fin de l’interview et constitue, dans cette interview si révélatrice de l’état d’esprit régnant à Washington, l’élément d’information le plus intéressant qu’on peut y trouver sur les conceptions et les intentions de la direction washingtonienne.

Tout cela étant dit, on observera aussitôt que nous n’accusons pas une seconde Friedman de mensonge ou de quelque forme de dissimulation que ce soit. D’ailleurs, on voit qu’il rétablit des vérités importantes, avec l’extrait largement exploité concernant le rôle de Washington dans le putsch de février 2014 à Kiev. On doit surtout observer un discours complètement influencé par la politique-Système, c’est-à-dire par la direction washingtonienne sous l’empire du Système, avec la nécessité d’expliquer et de justifier un enchaînement incohérent d’événements pour leur donner la forme d’une “politique étrangère”. L’influence du Système est si forte à cet égard, et les psychologies des membres des élites-Système si affaiblies pour résister à son influence, que l’on peut admettre une complète sincérité de Friedman dans l’élaboration de son discours. Arrivés à ce stade d’influence du Système, ces élites-Système en sont au mode du “mensonge vrai”, ou d’une démarche qu’on pourrait qualifier d’être un “mentir sincèrement” (mentir en croyant à ce qu’on dit). C’est la définition même de la narrative telle que nous la citons, puisqu’il ne s’agit plus de dissimuler la réalité des vérités de situation mais de proposer une perception alternative qui permet effectivement de développer des versions qui n’ont plus besoin de cette caution de vérité (“vérité de situation”). Ce type d’élite-Système, typiquement postmoderne, se caractérise par une faiblesse psychologique qui exclue toute fourberie morale volontaire, mais réagit à une conviction qui se nourrit à une perception déterminée par l’influence du Système et nullement par la véritable perception de la situation.

Pas de regime change mais la disparition de la Russie

Dans ce climat de narrative, de description d’une “politique étrangère” fabriquée, de non-dissimulation des faits les plus remarquables de la crise ukrainienne, l’intérêt principal de l’interview de Friedman est qu’il présente certaines vérités des conceptions et projets de la politique-Système en fonction des événements qui sont commentés. Il s’agit de les identifier et d’en faire son miel pour en déduire par conséquent les intentions que ces événements font naître derrière le front massif et fort bas du Système. Lorsque Friedman ne nous cache rien des responsabilités US dans le putsch de février 2014, lorsqu’au contraire il donne toutes les précisions voulues et va même jusqu’à en rajouter, il s’agit pour lui de crédibiliser la substance même du “message” qu’il veut adresser, en affirmant avec force, en revendiquant même d’une façon ostensible la responsabilité US, peut-être même en l’exagérant dans la mesure où l’aide à la subversion depuis des années en Ukraine ne constituait qu’un réflexe-Système et nullement un plan minutieux menant au putsch... Ce “message”-là est plus que jamais valable, et il apparaît comme une précision inédite et d'une importance considérable sur les projets enfantés par la politique-Système, qui se nourrit à cet égard de sa propre surpuissance.

... A cette lumière, voici que l’interview nous apporte surtout, d’une remarque ici à une analyse là, une appréciation inédite et d’un très grand intérêt des intentions des USA maintenant que la crise ukrainienne est engagée dans son volume maximal. Cela nous instruit de la perspective qu’il faut attendre ... Les deux extraits que nous jugeons révélateurs sont les suivants :

• «Je ne pense pas que le but principal des USA soit le changement de régime en Russie. Le but principal, c’était de limiter le plus possible les capacités de manœuvre des autorités russes, ce qui est effectivement en train de survenir. Mais il y a bien sûr d’autres facteurs qui jouent un rôle, comme par exemple le ralentissement de l’économie russe et la chute du prix du pétrole...»

• «Mais la question principale est bien de savoir si la Russie peut évoluer dans tout cela en n’éclatant pas. Elle fait face désormais à tous les facteurs qui ont conduit à l’effondrement de l’Union Soviétique...»

Il s’agit d’une précision capitale, qui s’accorde avec l’évolution de la situation intérieure à Washington, de l’utilisation à visage découvert par Washington de mesures d’agression et de guerre économiques contre la Russie, et jusqu’aux remarques redondantes d’Obama sur la débâcle économique de la Russie. (Comme toujours, on ne s’attache pas ici à l’intérêt de ces jugements, mais bien au fait qu’ils soient exposés en pleine lumière, rejoignant la démarche analytique-Système de Friedman.) Ainsi est-on conduit à admettre que Friedman ne dissimule rien lorsqu’il précise que Washington ne cherche pas à provoquer une situation de regime change à Moscou, qu’il cherche selon une logique différente à limiter, voire à neutraliser les capacités de manœuvre et de riposte du gouvernement russe. La raison en est donnée par la deuxième citation : le but, aujourd’hui à Washington, n’est plus de modifier le régime, de remplacer Poutine par une sorte d’Eltsine revu à la sauce Porochenko, mais bien d’accompagner et d’accélérer ce qui apparaît inéluctable aux yeux des experts-Système : l’effondrement de la Russie et son éclatement, – un remake décisif et enfin définitif de 1989-1991.

Cette conception est recoupée par d’autres sources et déclarations, comme celle de Strobe Talbott, grand spécialiste des questions nucléaires mais aussi de la Russie dans l’establishment washingtonien, qui se fait spécialiste des questions ethniques pour annoncer, de son côté, l’effondrement de la Russie en 2015 à cause des poussées ethniques, notamment de la part des communautés musulmanes de la Fédération de Russie. (Voir le 16 décembre 2014, sur Reuters : «The year ahead [2015] could see the outbreak of the third Chechen war, which, in turn, could be the death knell of the Russian Federation in its current borders. If, as is imaginable, Russia dismembers itself later this century — the way the Soviet Union did in 1991 — it will largely be a consequence of President Vladimir Putin’s policies.») Cela rejoint aussi l’idée du breaking point [de la Russie] pour lequel Obama affirme montrer une strategic patience qui sera récompensée effectivement par l’éclatement de la Russie (voir le 2 janvier 2015).

Ces idées ont déjà été largement médiatisées et peut-être même méditées, – si l'on est capable encore de méditer, – notamment d’un point de vue conceptuel, depuis que la crise ukrainienne a dépassé son point de fusion, avec notamment, au centre de tout, l’idée que “l’Ouest ne veut qu’une seule chose de la Russie : que la Russie n’existe plus” ... Ainsi, le 3 mars 2014 : «Plus rien à voir avec la Syrie, enjeu stratégique, et tout avec ce qui apparaîtrait comme rien de moins que l’enjeu existentiel dans toute sa crudité. L’esprit se rapproche, si l’on veut, de celui qu’implique cette remarque de Elena Ponomareva, dans “Strategic-Culture.org”, le 2 mars 2014... C’est-à-dire que si la direction russe, la psychologie russe, voire l’âme historique de la Russie, acceptent la situation prospective envisagée ici, alors les “méditations de Poutine” sont effectivement à leur terme parce que le problème se posent en termes absolument radicaux de vie ou de mort. “Even today Russia is the main obstacle on the global elite’s way to world domination. Leonid Shebarshin, ex-chief, Soviet Foreign Intelligence Service, noted once thatThe West wants only one thing from Russia: that Russia will no longer exist’. The West wants Russia to stop being part of geopolitics, it cannot accept its existence psychologically and historically and it can inflict damage by tearing Ukraine away from Russia actually dividing one and the same nation.”»

Ce que nous apporte Friedman avec son interview, c’est la confirmation “opérationnelle”, stratégique, de l’orientation prise par Washington. La stratégie du regime change est désormais considérée comme une demi-mesure insuffisante pour régler le sort de la Russie. Le sort de la Russie, selon la conception de Washington, est effectivement la disparition pure et simple de la Russie en tant que telle. Lorsqu’elle est dite par un Friedman, comme “message” massivement subtil à l’intention des dirigeants russes pour qu’aucune ambiguïté ne subsiste, cette idée devient effectivement un véritable élément de politique, une énorme hypothèque poussant à reconsidérer tous les éléments actuels de l’évolution de la crise ukrainienne et de la grande crise entre le bloc BAO et la Russie. Elle est alors largement substantivée par l’habillage de l’interview, et justifie qu’on dise les choses clairement, notamment que Washington a bien agi massivement lors du putsch de février 2014, qu’il a appuyé et instrumentalisé de bout en bout. La confidence de Friedman n’en est plus une, ni encore moins une maladresse découvrant une soi-disant culpabilité washingtonienne. Washington n’est coupable de rien, parce que les événements, justement, n’impliquent plus aucun jugement ni ne permettent la moindre alternative. Les déclarations de Friedman contredisent la narrative de la communication, mais personne n’en a cure ; ce sont les événements qui parlent désormais, et la politique US n’est plus qu’une machine grondante, toute entière orientée et propulsée par le Système, fonçant avec cette surpuissance qui doit achever la mission générale de l’élimination de la Russie.

Charlie ou pas Charlie, “liberté d’expression” ou pas, les Européens devraient bien commencer à penser l’impensable (thinking the unthinkable) puisqu’ils sont les premiers concernés. Cela n’est pas faire une allusion à un conflit nucléaire, bien que la phrase y pousse, mais plus largement à une sorte d’affrontement final où les USA sont persuadés qu’ils élimineront la Russie en tant que telle, et cela très rapidement (en 2015, dit Talbot). D’une façon très caractéristique de l’état d’esprit washingtonien entièrement conditionné par les narrative, il semble bien que les dirigeants washingtoniens jugent que l’effondrement russe se fera par les domaines économiques et financiers, et l’option d’un affrontement nucléaire est résolument oubliée (plutôt qu'écartée). L’interview de Friedman est aussi caractéristique de ce point de vue, puisque jamais la question nucléaire n’est évoquée, non plus d’ailleurs que la puissance humaine du peuple russe devant l’épreuve, – remarquable illustration du compartimentage de l’esprit de Friedman sous la pression du Système dans cette atmosphère paroxystique, lui qui, par ailleurs, montre à une occasion ou l’autre qu’il sait être sensible à ce facteur [voir le 1er octobre 2014], et qui semble ici l’avoir complètement oublié.

Alors apparaît plus que jamais l’importance du commentaire que nous étions amené à faire à l’évocation par Paul R. Pillar de la thèse du breaking point, – et, cette fois, la thèse se transformant en un paroxysme de la politique-Système opérationnalisée par Washington, avec l’affirmation d’une dimension métahistorique : «Ce sont bien les USA qui ont haussé l’enjeu de l’affrontement à ce “tout ou rien” (ou ce “tout pour le pire”). Ce sont eux qui ont mis en jeu le “point de rupture”, dont l’un des deux ne doit pas se relever. Si l’on considère la dureté de roc qu’acquiert le Russe placé devant ces entreprises, alors l’on se dit que les USA ont mis en place une sorte de schéma répondant à la terrible imprécation du Lincoln de 1838, qu’il ne faut pas cesser de citer encore et encore, et qui apparaissait déjà dans ce texte du “tout pour le pire”: “Si la destruction devait un jour nous atteindre, nous devrions en être nous-mêmes les premiers et les ultimes artisans. En tant que nation d’hommes libres, nous devons éternellement survivre, ou mourir en nous suicidant.”»

 

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