« Il faut tâcher de ne pas s’aigrir trop »

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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« Il faut tâcher de ne pas s’aigrir trop »

1ermai 2018 – ... C’était l’époque où le prince de Bénévent, évêque défroqué, ancien ministre des Relations Étrangères de l’Empereur, se tenait à Paris, surveillé par la police, disgracié, presque solitaire . Il avait vu partir Napoléon vers le Nord et vers l’Est, en même temps que des éléments de la Grande Armée, pour la plus formidable bataille de tous les temps de l’Empire, dans les plaines immenses de l’immense Russie. Il avait laissé tomber froidement mais, je le supposerais volontiers car je crois deviner à travers les âges que cet homme avait la nostalgie d’une âme poétique, sans pouvoir empêcher un frisson le parcourir jusque dans l’âme, ce frisson venu des anciens temps qu’il avait connus, d’avant la Grande Révolution, des anciens temps qu’il avait tant aimés et qu’il continuait à tant aimer, – et l’évêque défroqué avait donc laissé tomber : « C’est le commencement de la fin. »

C’est un moment terrible, une terrible maturation de crise à passer avant d’affronter la suprême bataille. Il prend sa plume et écrit à son amie très chère, la duchesse de Courlande : « Il faut tâcher de ne pas s’aigrir trop, afin d’être prêt pour les temps qui se préparent et qui ne s’annoncent pas pour être faciles. »

De cette époque, Guglielmo Ferrero écrit à propos de son héros : « Mais en s’identifiant de plus en plus avec l’agonie de l’Europe dévastée par la peur et la force, il cherchait obstinément au fond de sa solitude les moyens de son salut personnel dans le salut commun. Pendant l’hiver 1813-1814, pendant ce sombre hiver où l’Empire, blessé à mort, terrifie et secoue le monde par ses derniers cris de fureur, il s’enfonce dans une longue, solitaire et profonde méditation, qui le conduit jusqu’aux racines de la grande peur. Cette méditation a sauvé le monde alors... »

Et l’on poursuit, pour s’en expliquer, dans le Glossaire.dde consacré à « La maniaco-dépression du monde » : « Il s’agit de la situation archétypique d’un personnage de haute intuition, rencontrant, dans son drame personnel, le drame collectif, et trouvant alors la force de résoudre le drame collectif en résolvant le sien propre. Il y a là un transfert fécond de l’épisode dépressif de l’Histoire elle-même à l’individu d’exception, et l’individu, par la puissance à lui donnée par l’intuition haute, trouvant l’énergie de transformer l’aspect de l’entropie menaçante de l’épisode en un aspect structurant et salvateur. Dans ce cas, la dépression est salvatrice, car on trouve dans son immobilité figée le matériel pour (re)construire des structures actives et fécondes. Tout cela fut transmuté en une politique d’où devait sortir l’ordre européen nouveau du Congrès de Vienne. La psychologie dévastée retrouve sa puissance et, appuyée sur la dépression transmutée, abat l’épisode maniaque. Cela ne dura que jusqu’en 1848, avec l’ouverture d’un nouvel épisode maniaque, essentiellement du fait de la Prusse évoluant vers l’empire allemand... »

Je ne me prendrais certainement pas pour Talleyrand, sinon peut-être pour me voir le côtoyer, observateur et compagnon de ce personnage singulier, moi-même si proche de lui jusqu’à être un peu lui dans la mesure où, malgré toutes ses idées de “réalisme politique”, il portait si parfaitement et avec tant d’amour “le temps perdu” dans son temps déjà infecté par la modernité, donc lui-même nécessairement imprégné d’une discrète mais grandiose nostalgie (laquelle transparaît dans sa lettre à la duchesse). Par contre, je prendrais aisément son époque de “la Grande Peur” comme une répétition de celle que nous vivons, et notre “Grande Peur” nourrissant les dépressions de ceux qui la subissent en conscience pour être mieux “prêt”, tandis que les hypomaniaques créateurs de simulacres d’un monde devenu fou s’en font une représentation hallucinée et panurgique, et les complices sinon les serviteurs par conséquent.

Mais je reviens à l’exhortation de Talleyrand, pour la duchesse comme pour lui-même, car elle vaut pour nous également, et pour moi ô combien : « Il faut tâcher de ne pas s’aigrir trop », et alors notez combien le reste de la phrase s’accorde également à ce qui nous attend («...afin d’être prêt pour les temps qui se préparent et qui ne s’annoncent pas pour être faciles. »). Il s’agit simplement d’être “prêt” et nullement de prétendre savoir ce que seront ces temps qui ne seront pas faciles ; c’est bien là qu’est le remède, dans ce qu’on nomme “dépression” et qui n’est qu’apparence de paralysie et d’impuissance, qui est en fait une préparation par la lucidité et la clairvoyance, se nourrissant à cette nostalgie sublime qui suggère et ménage pour le cas de mon âme poétique un accès à l’Éternité.

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