Guérilla-com’ pour la légitimité

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Guérilla-com’ pour la légitimité

Nous empruntons délicatement ce texte d’analyse (dans Figaro-Vox)d’un spécialiste de l’observation et du commentaire sur le système de la communication, son utilisation et ses effets. On observera que, dans ce texte, il n’est pas question une seule fois d’impôts, du prix du carburant, ni même de “la France périphérique”, de “la classe moyenne”, de la question identitaire, etc. Il n’est question que d’entités (la “macronie” et les “gilets-jaunes”) pour les acteurs, et de communication pour l’aspect opérationnel.

Au bout du compte et finalement dominant toute la scène de la crise car c’est effectivement l’enjeu fondamental, il est question du principe fondamental de la légitimité ; cela, avec la charge fondamentale de ce principe, que les intrigues des élites-Système en tant que telles, – c’est-à-dire sans plus désormais dissimuler (les masques sont tombés) qu’elles sont des élites-Système et donc élites “aux ordres” (du Système, of course), – tentent de s’approprier par le procédé du simulacre.

Arnaud Benedetti, professeur à Paris-Sorbonne après avoir dirigé la communication de plusieurs organisations (CNES, CNRS IRSEM), auteur de plusieurs livres sur le sujet qui nous importe ici (La fin de la com’Le coup de com’ permanent), est l’auteur de ce commentaire. Il perçoit le mouvement des gilets-jaunes selon les termes d’un affrontement sous la forme d’une “guérilla de la communication”, s’imposant comme porte-parole d’une légitimité qui met à nu le simulacre macronien et l’enferme dans son insubstance et son insignifiance. Ce dernier constat est piteusement illustré par l’image de ce président passant la journée du 24 novembre 2018 enfermé dans l’Élysée transformée en forteresse assiégée... 

« Volontaire ou non, la stratégie des “gilets jaunes” a inversé la pyramide de la légitimité : leur colère, réelle, en vient à rappeler implicitement, par un effet de jeux de miroirs déformants, l’isolement sociologique originel du macronisme. [...] Les “gilets jaunes” ont déjà réussi à devenir un symbole. C’est à ce symbole qu’une majorité de Français semble déléguer le pouvoir de mieux se faire entendre de Monsieur Macron... »

On comprend que nous retrouvons ici les données essentielles que nous avons identifiées pour notre compte dans ce mouvement, qui le rendent incompréhensible selon le standard de nos références courantes ; à la fois sa fonction symbolique qui fait bon marché des habituelles références vulgaires, telles que l’idéologie, la postmodernité, etc. ; à la fois par conséquent sa valeur qualitative fondamentale qui écarte l’habituelle référence dénoncée par Guénon du règne de la quantité. Le fait de la communication, tell qu'il est cité dans cette situation, correspônd évidemment à la définition que nous donnons (dans le Glossaire.dde, le sujet Notre-Méthodologie) du système de la communication : « La “communication” dans ce cas n’est pas un simple outil, elle est une matrice féconde. Le système de la communication n’est pas seulement un transmetteur, il est aussi et d’abord un transmutateur ; il ne fait pas que transmettre, il transmute ce qu’il transmet, et pour revenir à notre propos, il transmute les informations en “actes” en même temps qu’il les transmet, par la façon qu’il les transmet, par la dynamique qu’il y met, par la forme même qu’il donne au tout. » 

Bien entendu, nous partageons complètement l’idée d’une “stratégie” des gilets-jaunes, et nous croyons complètement et absolument que cette stratégie n’a été ni volontaire ni élaborée. Elle découle, comme l’on dirait “d’elle-même”, du mouvement lui-même, c’est-à-dire de l’étrange-événementdont nul ne sait précisément ni la source ni la cause de sa forme, – ce qui nous conduit à parler d’un “événement” produit par des forces et des influences extrahumaines (dans tous les cas, hors de l’empire d’une raison humaine rendue suspecte, pour une grande partie de ses producteurs, par l’hybrisdont elle s’est infectée jusqu’à la démence dans sa liaison coupable avec le Système). La “légitimité des gilets-jaunes” n’a pas été acquise ni conquise, elle préexistait au mouvement, mais dans un état de déshérence puisqu’un simulacre de légitimité avait pris le pouvoir (ce que Benedetti décrit comme Le coup de com’ permanent) ; elle s’est saisie du mouvement parce qu’elle y a reconnu des caractères suffisants pour mériter d’être adoubé par cette légitimité.

Le texte de Arnaud Benedetti est dans Le Figaro-Voxdu 24 novembreau soir (titre complet : « Benedetti : les “gilets jaunes” sur les Champs-Élysées, “l’agit-com” de Castaner dans l’impasse »).

dedefensa.org

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L’“agit-com” de Castaner dans l’impasse

Volontaire ou non, la stratégie des “gilets jaunes” a inversé la pyramide de la légitimité : leur colère, réelle, en vient à rappeler implicitement, par un effet de jeux de miroirs déformants, l’isolement sociologique originel du macronisme.

La révolution par l'image arrive à petits pas. Ce ne sont pas les pavés, ni les barricades, encore moins l'immensité des foules qui aujourd'hui constituent la plus grande menace pour le pouvoir. Ce sont les images et la guérilla communicante que lui impose les “gilets jaunes”. L'homme né par et de la com’ a trouvé dans la com’ effervescente des “giletistes” un adversaire redoutable qui réimpose la figure du peuple comme acteur politique conscient de sa force .

Première manifestation de cette prise de conscience, le refusd’opérer une mobilisation sur le Champ-de-Mars, espace dont le volume constituait à n'en pas douter un piège pour la représentation à venir de la journée. Les “gilets jaunes” ont décidé de converger vers les Champs-Élysées, long courant urbain qui de l’Étoile conduit aux avenues du pouvoir. Le cœur battant de celui-ci a apporté mécaniquement, souci d’ordre public aidant, une réponse qui métaphoriquement a enfermé l’Élysée en forteresse assiégée, barricadée, vidée de toute chaleur un tant soit peu compréhensive.

Sur les réseaux sociaux, dès potron-minet, circulait la carte du périmètre de sécurité enveloppant les hauts lieux de la République dans un no man’s land, symbole d'un isolement, d’une coupure sur-signifiante entre l’exécutif et le peuple. Cette image d'un État retranché, assiégé en disait plus long sur la drôle de révolte que nous vivons que tous les argumentaires potentiellement portés par les oppositions. La macronie en était comme rendue à s’enfermer sur elle-même.

Volontaire ou non, la stratégie des “gilets jaunes” a inversé la pyramide de la légitimité : leur colère, réelle, en vient à rappeler implicitement, par un effet de jeux de miroirs déformants, l'isolement sociologique originel du macronisme. L’inconscient ne parle pas, il travaille: c'est ce labeur indicible qu’a projeté explicitement la topographie des événements en ce début de matinée du 24 novembre jusqu'à ce que surgissent sur le théâtre des opérations urbaines les confusions inhérentes aux éruptions mobilisatrices.

Paris, destination du cœur le plus actif du mouvement “giletiste” a d'abord concentré toute la lumière médiatique d'une mobilisation par construction polycentrique, au risque d'occulter les points de fixation qui n’ont pas manqué de se développer ailleurs en province. C’est bien sur la scène parisienneque s’est jouée la partie de cette seconde journée nationale de mobilisation des “gilets jaunes”.

Les images continues et chaotiques des tensions sur les Champs-Élysées n’ont de sens immédiat qu’au regard de la distance qu'on leur oppose. Leur immédiateté suscite un effet d’optique qui occulte ce qu’historiquement l'expérience du passé nous enseigne. Rares, voire inexistantes sont les mobilisations sociales sans impact sur l’ordre public. Celle-ci n’échappe pas à la règle : elle n’est pas exceptionnelle – et mieux : relativement contenue au regard d’épisodes passés, au demeurant eux-mêmes encadrés par des militants professionnels. C’est plus la visibilité immédiate du désordre que le niveau réel de celui-ci qui vient nourrir au risque de les enflammer les perceptions de l’événement.

Les chaînes infos, les réseaux constituent un forum à ciel ouvert où l'instantanéité charge les émotions et survitamine l'hyper-réactivité. En boucle, les séquences se nourrissent de leurs propres effets de miroirs, boursouflant, à n’en pas douter, les grilles de lectures des commentateurs et acteurs. C’est dans cet interstice émotionnel qu'a voulu s'engouffrer le ministre de l’Intérieur en cherchant à imposer à la mi-journée une représentation de la situation dont l’objectif consistait à relativiser la force mobilisatrice des gilets, à l’associer peu ou prou au Rassemblement national de Marine le Pen et à dramatiser l'instant en recourant à la rhétorique quasi-criminalisante de la “sédition”, comme si la République, subitement, était en danger. 

Le choix d'une sorte d’“agit-com” un brin provocante, l'usage de mots porteurs d'un sens anachroniquement historique pour rendre compte de la situation visait à déconstruire la légitimité du mouvement, comme pour en appeler à un sursaut d'un éventuel et hypothétique parti de l’ordre susceptible de venir contrecarrer un prurit prétendument “factieux”. Au désordre de la rue, le pouvoir a répondu par un désordre communicant, alternant faux calme, hystérisation de la sémantique et sur-scénarisation dramatisante des clivages politiques. Une fois les images décantées, c’est le sentiment d'une impasse périlleuse qui risque de s’installer. Les “gilets jaunes” ont déjà réussi à devenir un symbole. C’est à ce symbole qu'une majorité de Français semble déléguer le pouvoir de mieux se faire entendre de Monsieur Macron...

Arnaud Benedetti