Fukushima: situation désespérée mais pas si grave que ça

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Résumons : on nous annonce que la catastrophe nucléaire de Fukushima passe au niveau 7, niveau maxi, type-Tchernobyl, ce qui signifie qu’on peut effectivement parler de “catastrophe”. Par ailleurs, exactement à l’instant où l’on dit cela, l’on dit que, non, la situation n’est pas du tout si mauvaise que cela, d’ailleurs en pleine amélioration, ou bien n’importe quoi du style, bref terriblement meilleure qu’à Tchernobyl. Par conséquent, on a haussé la pseudo-semi-maxi catastrophe de Fukushima au niveau de Tchernobyl, peut-être et sans doute rétrospectivement imaginons-nous parce que nous n’y comprenons rien, parce que maintenant, tout va bien, et que faire de Fukushima l’équivalent de Tchernobyl est une chose déplacée…

Tournons-nous, par exemple, vers EUObserver du 12 avril 2011, qui rapporte la nouvelle en des termes particulièrement neutres.

D’une part, nous vous informons de ceci… «Japanese officials have increased the severity rating at the Fukushima power plant to seven, the maximum level, only previously seen after Ukraine's Chernobyl nuclear accident in 1986.»

Mais, par ailleurs, et pour ce qui concerne la situation présente en vérité… «The decision by the country's nuclear regulator on Tuesday (12 April) came after radiation levels of 10,000 terabequerels per hour had been estimated for several hours, posing a greater risk for human health and the environment. Radiation levels are then reported to have dropped back.»

Au reste, vraiment, pourquoi dramatiser et faire ce qu’on nomme “du sensationnalisme”, là où il n’y a aucun motif… «Despite the maximum severity rating, officials stressed that radiation was roughly one tenth of what was seen at Europe's own nuclear disaster. “There are still major differences from Chernobyl,” said Hidehiko Nishiyama, an official at the Nuclear and Industrial Safety Agency. “In terms of volume of radioactive materials released, our estimate shows it is about 10 percent of what was released [after the accident in Ukraine].”»

En vérité, nous, nous n’y connaissons rien et, surtout, ne voulons rien y connaître, parce que nous en connaîtrons encore moins lorsque nous croirons en connaître plus, – cela, à voir le chaos en forme de crêpage de chignon qu’entraîne cette sorte de querelle entre “experts” divers. (Voir la querelle entre George Monbiot et Helen Caldicott, pourtant, jusqu’il y a fort peu, de la même chapelle.)… Nous préférons en rester au niveau de la communication officielle, de l’“information” et de la “mésinformation” brutes, sans juger du contenu. Un coup d’œil sur un article du Daily Telegraph du 13 avril 2011 aide à fixer les choses en nous faisant observer que, si Fukushima est manifestement moins grave que Tchernobyl alors qu’il est mis au niveau de Tchernobyl, la crainte des dirigeants et des “experts” du corporate power qui ont cette affaire en mains, et en de fort bonnes mains, est tout simplement que Fukushima soit après tout “pire” que Tchernobyl (car il peut encore s’avérer l’être, rien n’est perdu).

«Japanese regulators only yesterday said that the radiation leak from the plant, crippled by last month's tsunami, ranked as a seven – the highest grade – on the International Atomic Energy Agency's accident scale. The new rating, which officials said came after a new assessment of radiation at the crippled plant, placed the crisis on a par with the 1986 Chernobyl disaster, frequently cited as the worst ever.

»They said the change was made after high total levels of contamination had been found in air, tap water, vegetables and seawater in the surrounding area. […] One official from the plant operator, Tepco, admitted: “Our concern is that it could eventually exceed Chernobyl.” A spokesman from Japan's Nuclear and Industrial Safety Agency (NISA) said the delay occurred because officials “refrained from making announcements until we had reliable data”.»

Bien, l’on appréciera la mesure de ces dirigeants japonais qui se sont “réfrénés” pour ne pas faire de déclarations avant de disposer de “données sérieuses” («…officials “refrained from making announcements until we had reliable data”») ; et l’on pourra poursuivre, disposant enfin, nous, de “reliable data” sur l’attitude de ces dirigeants... L’évolution de l’affaire de Fukushima est essentiellement une question de communication, entrecoupée de récriminations moralisantes. Il faut se souvenir que, dès le troisième ou le quatrième jour, l’équivalence en classement de gravité entre Fukushima et Tchernobyl était affirmée par diverses voix (les experts français, notamment, étaient extrêmement affirmatifs, avant que l’attention de l’intelligence française soit sollicitée par des choses plus sérieuses, comme l’engagement français en Libye sous l’inspiration éclairée du citoyen BHL-Sarko). Cet “alarmisme”, ou dit en ce terme encore plus méprisant de “catastrophisme”, n’était pas pris en compte comme une hypothèse acceptable, mais dénigré comme sacrifiant au goût malsain du sensationnalisme. Certains, attentifs à “raison garder”, jugeaient comme seule référence convenable et acceptable le choix du niveau 4 de gravité fait par les autorités japonaises, – du niveau 4 au niveau 7 en un mois, c’est une belle performance de l’évaluation scientifique des gens responsables et sur place. («Le catastrophisme se vend bien», observait sarcastiquement un de nos lecteurs en référence à un de nos articles, ce qui est effectivement faire montre d’une ironie roborative par rapport à la réussite commerciale de dedefensa.org, – car, évidemment, nous prenons pour nous cette accusation de faire du “catastrophisme” par goût “vendeur” du “sensationnalisme”. Au contraire, dans l’univers aseptisé du Système où triomphe la communication impeccable de TEPCO, le catastrophisme “se vend” fort mal puisqu’il est directement hérétique par rapport à la philosophie de l’optimisme qui est la référence de notre Inquisition Sainte.)

L’intérêt de la “référence Tchernobyl” est plus que jamais valable au niveau de la communication, pour ceux qui ont une mémoire utile, bien plus qu’à celui du niveau comparé des deux catastrophes. (Là-dessus, nous en saurons plus en 2036, pour le 50ème anniversaire de Tchernobyl et le 25ème anniversaire de Fukushima. D’ici là, nos affaires auront bien évolué, et la vertu terminale du Système aura été largement démontrée.) La comparaison est révélatrice. Les dirigeants japonais, et nous parlons donc du gouvernement et de TEPCO unis dans un même combat, se sont révélés formidablement plus totalitaires et adeptes de la censure constantes que les dirigeants soviétiques de 1986, ce qui donne une idée de l’état du Système. Tchernobyl eut lieu le 26 avril 1986… Nous écrivions, dans de defensa, Volume 1, n°28 du 10 mai 1986 :

«Le silence [des autorités soviétiques] si vivement dénoncé n’a pas été si grand selon les normes soviétiques. L’accident a été “révélé” (pas d’autre terme possible) par la dépêche de l’agence Tass, dans la soirée du 28 avril ; la seule information disponible à cet instant concernait une augmentation de la radioactivité en Suède, signalée dans la matinée. […]»

Le 29 avril, Gorbatchev prenait directement contact par téléphone avec le président Reagan pour le mettre au courant de la catastrophe… «La “couverture” de l’information qui suivit fut chaotique, illogique, c’est-à-dire profondément inefficace du point de vue du système ; mais elle ne fut pas nulle. Là également, on peut faire l’hypothèse qu’on peut y voir une correspondance avec le désordre de la réalité. On a pu constater à plusieurs reprises les difficultés de communication et de coordination entre Moscou et le PC d’Ukraine, maître chez lui et soucieux de dégager sa responsabilité face à l’exigence de “pureté” gorbatchévienne. Reste qu’il y eut des actions diverses, des tentatives éparses, peu coordonnées et parfois contradictoires, d’endiguer la critique occidentale. Citons-en quelques-unes :

»• Le 30 avril, entretien d’une demi-heure de l’ambassadeur d’URSS à Paris avec Mitterrand ; déclaration à la sortie (“La situation est stabilisée”, l’incident n’est pas “si tragique que cela”).

»• Le 30 avril, rencontre Thatcher-Zamiatine (ambassadeur d’URSS à Londres), puis déclarations du second (“Situation bien contrôlée”, précisions sur “l’accident… dans le plus ancien des quatre unités du générateur… Destruction d’une partie des éléments composant la structure du bâtiment abritant le réacteur”, etc.).

»• Le 30 avril, émission de Radio-Moscou en langue anglaise, attaquant l’attitude des médias occidentaux.

»• Le 1er mai, fait exceptionnel : un responsable de l’ambassade soviétique à Washington, Vital Chourkine, accepte de répondre aux questions de la commission spéciale mise en place par l’administration Reagan pour étudier la catastrophe (“l’accident, de toute évidence, n’est pas terminé”, mais “la situation est maintenant contrôlée”).

»• Le 2 mai, interview de Boris Eltsine, secrétaire du PC de Moscou, à la chaîne de TV allemande ARD (“L’accident est la conséquence d’une erreur humaine… Nous prenons des mesures pour nous assurer que cela ne se reproduira pas”).

»• Le 2 mai, un diplomate soviétique (A.I. Chagaeev) faut “des confidences” à un ingénieur ouest-allemand (Manfred Petroll), qui sont rapportées dans la presse (l’accident est “une grande catastrophe”, “une chose terrible”).

»• Le 2 mai, la télévision soviétique diffuse des témoignages, notamment de touristes occidentaux en URSS (témoignages critiques de l’attitude occidentale).

»• Le 3 mai, interview de Youri Kvitsinki, ambassadeur d’URSS en RFA, au quotidien Bild : premier incident sérieux “dès vendredi” (25 avril) ; si “nous n’avons pas prévenu immédiatement les pays voisins, c’est parce qu’il fallait d’abord étudier les causes de l’accident avant que les gens en soient informés…”.

»…Et ainsi de suite : déclarations, précisions, affirmations et explications se sont poursuivis. Cela montre à quel point il y a eu tentative d’informer du côté des Soviétiques…»

Le 30 avril 1986, un officiel du département d’Etat avait déclaré : «Nous avions espéré qu’ils [les Soviétiques] avaient appris que la coopération est plus efficace que le secret… [Les Soviétiques] ont lancé une campagne de dissimulation» à l’occasion de cette catastrophe. On observera que, placée dans la perspective, cette déclaration concerne beaucoup plus les autorités japonaises en 2011 (et les autorités américanistes-occidentalistes, dont les US précisément, sur tant de matières par les temps qui courent) que les autorités soviétiques en 1986. En fait de dissimulation, de tromperie, de filouterie sous le flot des déclarations fleuries et vides, sans substance, dilatoires, creuses et sophistiques, etc., c’est-à-dire avec le système de la communication fonctionnant à plein dans le sens de la mésinformation, notre Système, dont le Japon est une pièce maîtresse, est incomparable et laisse le système soviétique au niveau de l’amateurisme poussif. A cet égard, on n’arrête pas le Progrès, quoique la chose nous paraît venir, dans le chef du Système qui est notre maître, de bien loin jusqu’à en être une partie originelle.

La polémique de Fukushima autour de la gravité de l’accident n’a guère d’intérêt parce que la matière est trop confuse, parce qu’elle est également symbolique et politique et dépasse de ce fait, et notablement, le verdict “scientifique”, – et donc, elle ne peut être tranchée, tandis que l’extrême gravité de la crise est par contre avérée dans notre psychologie. Le véritable enjeu que nous pouvons mesurer est celui de la communication. A cet égard, la référence-Tchernobyl est révélatrice ; à notre stade, nous sommes bien pires, avec notre sophistication, que ne furent jamais les Soviétiques. Le résultat net, avec cette confusion de dissimulation sur le niveau de gravité de l’accident, est d’accentuer la perception d’un événement catastrophique qu’on a voulu dissimuler. C’est à nouveau la psychologie qui recevra la charge de cette tentative maladroite et plutôt pavlovienne que machiavélique de cover-up, ce qui contribuera notablement à faire de la crise de Fukushima une mise en cause majeure du Système. Ainsi n’aurons-nous pas perdu notre temps et aurons-nous tiré le plus possible de cette friponnerie habituelle du Système.


Mis en ligne le 13 avril 2011 à 11H28