Farage-Gabbard et le Grand Réalignement

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

   Forum

Un commentaire est associé à cet article. Vous pouvez le consulter et réagir à votre tour.

   Imprimer

 2983

Farage-Gabbard et le Grand Réalignement

19 mai 2019 – Comme il l’a montré dans plusieurs textes, comme moi-même je l’avoue, Tom Luongo est un admirateur de Tulsi Gabbard. (Il est également un déçu-écoeuré de Trump, ce qui me ressemble un peu, certes, sans me causer trop de soucis comme on le comprend bien, puisqu’attendant plus les effets de l’élection de Trump que d’une hypothétique “gouvernance” de Trump.) Dans une chronique du 15 mai 2019, développée sur le thème qu’il nomme lui-même le “Grand Réalignement”, Luongo fait un rapprochement audacieux et transatlantique, et audacieux parce que transatlantique limité aux pays généralement identifiés comme anglo-saxons : Farage & Gabbard réunis comme un axe, qui serait un des axes de la poussée populiste qui secoue la civilisation occidentale, dite “bloc-BAO”.

(Effectivement… Non seulement rapprochement “transatlantique” mais également rapprochement statutairement “Anglo-Saxon”, malgré les origines samoanes de Gabbard qui importent peu ici. L’intérêt du point de vue de Luongo est strictement politique dans sa signification symbolique et institutionnelle pour les deux personnes concernées, et il définit des conceptions couvrant des zones que l’on identifierait comme idéologico-géographiques ; “dans le temps”, comme l’on disait, on aurait parlé de l’“Anglosphère”. Le populisme, – car il n’est question que de cela ici, et nous laissons les débats de définition du mot aux chers crétins salonards, nous intéressant exclusivement à la dynamique antisystème qu’il incarne pour la séquence, – ou plutôt le fait du populisme envahissant également le cœur de l’Anglosphère signale son importance absolument eschatologique.)

Voici ce que Luongo dit de l’un et de l’autre, faisant des deux, chacun dans leur pays anglo-saxon, des inspirateurs et leaders potentiels d’un pas supplémentaire d’une radicale révolution interne. Pour cette raison, il fait de Farage autant que de Gabbard, qui sont pourtant d’horizons et de postures différentes, des chefs populistes qui suivront une voie similaire qui finira par rejoindre, en l’inspirant à mesure, le courant populiste européen continental lui-même né de divers mouvements nationaux qu’on annonce bien entendu incompatibles. Tout est incompatible dans les analyses des zombies-expertsSystème, lorsqu’il s’agit de définir le populisme, un peu comme on pratique l’exorcisme. Bien entendu, ils n’ont rien compris, ce qui est dans leurs attributions ; incapables de comprendre que nous parlons de forces libres des contingences humaines, au-dessus je veux dire, avec d’autres chats à fouetter que les zombies dits-expertsSystème.

• De Farage, Luongo écrit ceci, qui fait du leader populiste britannique, disparu un temps de la scène politique après avoir déposé sa bombe-Brexit, avant d’y revenir avec son nouveau parti qui travaille à disperser les cendres et des débris du “vieux monde” britannique en décomposition avancée… Il y a donc eu un Farage-I et un Farage-II, pour caractériser deux époques, – entre le chaos du Brexit et la nécessité de dompter ce chaos en réalisant le véritable but de l’opération qui est ce qu’on nomme “populisme”, et avec un succès extraordinaire qui mesure l’extrême désaffection du public britannique pour leur vertueux et corrompu système :

« Le vote Brexit initial était l'occasion pour l’élite du pouvoir de faire entrer dans leurs crânes épais et obtus le fait que les Britanniques ne voulaient pas aller là où l’UE les conduisait.
» Theresa May, Dominic Grieve et le reste de la bande dans la bulle de Westminster ont refusé de reconnaître qu’ils ne contrôlaient plus la situation. Theresa May, comme un singe autiste, n’arrête pas de faire voter et revoter son traité de retrait devant un Parlement qui n’a plus rien pour tenir sa place dans sa fonction d’orientation du pays.
» Elle espère qu'en légalisant son traité, elle mettra fin à la révolution de Farage. J'ai des nouvelles pour elle et les technocrates de Bruxelles. Si Farage remporte la prochaine élection générale, il annulera son traité en vertu de l’article 62des Conventions de Vienne sur le droit des traités.
» Le caniche français Emmanuel Macron ne peut pas prendre le contrôle des Gilets-Jaunes en France. L’UE elle-même ne peut pas prendre le contrôle de Matteo Salvini en Italie.
» Et ils ne comprendront enfin qu’après que Nigel Farage et le parti Brexit auront uni la gauche et la droite pour tous les jeter dehors lors des élections européennes, puis lors des élections générales. »

• Maintenant Tulsi Gabbard, que Luongo voit manifestement comme la “deuxième vague” du populisme, une sorte de Trump-II qui irait infiniment plus loin que Trump, qui troquerait sa défroque pailletée de capitaliste-téléréalité contre les rigueurs d’une attention sociale (avec zeste de sociétal) ne détestant pas les vertus de la rigueur de l’uniforme, qui prétendrait être complètement constructive sur les ruines que Trump-I aurait justement accumulées par les destructions qu’il aurait infligées au Système ; mais un Trump-I bloqué dans ses limites de capitaliste-destructeur, de simulacre d’homme d’État, d’ignare complet en fait de politique ; donc Trump-I absolument nihiliste sinon entropique si un Trump-II ne se présente pas.

« Tulsi Gabbard rassemblera sur son nom beaucoup d'électeurs furieux de notre politique étrangère qui détruit la vie de millions de personnes, qui vide nos esprits et nos poches… […]
» La même chose s'est produite en 2016 ici aux États-Unis, à gauche et à droite.
» Bernie Sanders et Donald Trump ont été les vecteurs de notre profonde insatisfaction face à la corruption à Washington. Le réalignement se signalait à nous en 2016.
» Les gens de Davos n’ont pas entendu le message. Ils n'écouteront pas tant qu’on ne les y forcera pas.
» Trump est compromis à cause de sa vanité et de sa faiblesse. Il n'y a pas beaucoup d’espoir pour 2020 à moins que Tulsi Gabbard ne trouve sa dynamique et ne commence à éliminer les concurrents un par un.
» Il est plus probable qu’elle soit, comme Ron Paul, en train de dresser la table pour 2024 et un monde post-Trump. Je crains toutefois qu’il soit beaucoup trop tard pour les États-Unis d’ici là. Elle et Farage, ainsi que Salvini et beaucoup d'autres à travers l'Europe, représentent la poussée vers l'authenticité qui changera le paysage politique à travers l'Occident pour les décennies à venir.
» Et c'est ce à quoi ressemble le grand réalignement que je vois se produire.
» Il ne s'agit pas de partis ou même de principes. Il s'agit de s'unir pour réparer d'abord le système politique brisé, puis de trouver des solutions à des problèmes précis par la suite.
» Espérons qu’entretemps Trump ne détruira pas le monde par erreur. »

Luongo ne s’embarrasse pas de démonstrations savantes ni de la raison de l’économiste qui ne cesse de prédire des lendemains rationnels qui ne chantent jamais la complainte espérée. Il trace à grands traits « un réalignement de la politique électorale. Tout a commencé avec Ron Paul en 2008 et se poursuit depuis plus d'une décennie. Nous connaissons bien cette histoire.

» Ce réalignement visera à restaurer non seulement la souveraineté nationale, mais aussi l'autonomie personnelle dans un monde dont les dirigeants cherchent désespérément à limiter leur contrôle. »

Luongo décrit les événements que nous vivons, caractéristiques par leur rapidité et leur imprévisibilité, en termes métahistoriques, justifiant ainsi le style incantatoire qu’il adopte. Rien ne se passe ici, ou plutôt le croyons-nous,et soudain surgit, éclate l’événement imprévu. Les trublions d’un moment disparaissent, semblant comme des intrus dépassés et déposés, et promis à l’oubli selon les bonnes vieilles règles de notre démocratie-enveloppante, et soudain d’autres réapparaissent, plus forts que jamais, contre toutes les règles de notre démocratie-aguicheuse…

Qui donnait un penny de la peau-politique de Farage il y a un an ? Pourtant le voilà, en quelques semaines, avec un Parti du Brexit qui a presque autant d’adhérents (100 000 atteints) que le Parti Conservateur, et sans doute la première place dans l’honorable et britannique échiquier politique. J’avais tellement l’habitude d’un Royaume-Uni soigneusement plié, bridant sa sauvagerie politique et dissimulant ses appétits et ses intrigues derrière une solide charpente de vertus apparentes mais impératives, une organisation sociale et un cadre politiques semblant aussi solides qu’un roc, immuables, increvables… Et tout cela, Gone With the Wind ! 

« Le problème, c’est que je ne pense pas que nous soyons parvenus à accepter la rapidité avec laquelle les changements se produisent. Ils s’accumulent sans bruit, mijotant sous la surface, puis un jour ils explosent en un tourbillon de chaos.
» C’est la situation actuelle en Grande-Bretagne avec la trahison du Brexit. C’est aussi l’état d'avancement des choses [aux USA]avec la trahison quotidienne par Trump de sa promesse de mettre fin aux guerres inutiles et aux opérations de changement de régime. »

Ce qui me paraît intéressant dans la démonstration intuitive de Luongo, c’est le spectacle de la dissolution de ce qui semblait être un tissu impénétrable, qui tenait l’homogénéité anglo-saxonne et assurait l’empire de l’Anglosphère sur le monde. Ainsi, après avoir décrit son expérience dans l’élevage de chèvres, dont il dit qu’elles sont « le symbole taoïste pour “fortes à l’extérieur, fragiles à l’intérieur”», il décrit ce phénomène dont nous étions habitués à ce que les USA et le Royaume-Uni, de la même parentèle, fussent épargnés :

« Nous resterons en dessous de la masse critique, jusqu'à ce que cède cette masse. L’important ici, c’est que, comme mes chèvres, les gens peuvent agir et voter parfaitement normalement un jour, puis se révolter ouvertement le lendemain et alors vous n’avez qu’une très courte période de temps pour prendre les bonnes décisions afin de sauver la situation. »

Je trouve inédite et éclairante cette proximité établie entre USA et UK, cette fragilité nouvelle et parallèleentre les deux facteurs de cet axe qui a essentiellement tenu cette civilisation-Système en train d’agoniser. C’est dans les débris de cet ordre en train de se désintégrerqu’il faut effectivement faire figurer une Tulsi Gabbard, si improbable jusqu’ici, au côté d’un Farage qu’on jugeait liquidé et qui ressurgit triomphant, pour en appeler à une nouvelle transversale populiste s’ajoutant à celles qui ont déjà surgi, à l’heure où l’évidence montre que le populisme, secouant tous les oripeaux des définitions diaboliques dont on tente de l’accabler, s’affirme comme la clef de l’antiSystème absolument disponible pour la séquence présente.

Jusqu’alors, cette sorte de désordre, de “tourbillon crisique”, semblait tourner autour du Trou Noir sans trouver son axe décisif. Il est significatif que des acteurs aussi approximatifs selon les références-Système que Farage ou Gabbard, prennent sous la plume d’analystes de plus en plus audacieux, presque une place centrale possible pour les temps à venir, mais si proches déjà. C’est avec cette façon de la prévision, ou disons plus justement “de la vision”, que l’on établit, par la puissance de la communication, des conditions nouvelles et révolutionnaires. On ne cesse plus d’aller dans ce sens depuis 15 ans, où les hypothèses de cette sorte ne cessent de surgir. Il paraît inéluctable au jugement qui ne craint pas l’audace comme le signe de l’antique sagesse, qu’à un moment métahistorique ou l’autre, l’une de ces hypothèses soit enfin retenues, surtout lorsque cette audace la greffe sur l’axe de l’Anglosphère. Le “ticket” Farage-Gabbard a de l’allure, – soit pour réussir, soit pour accélérer décisivement la chute d’effondrement du Système, – ce qui, en un sens, revient au même.

Donations

Nous avons récolté 507 € sur 3000 €

faites un don