État des lieux assorti de quelques voeux

Les carnets de Badia Benjelloun

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État des lieux assorti de quelques voeux

Les alliés, vassaux traditionnels des USA, en sont tout marris

L’Australie, la Corée du Sud, la France, l’entité sioniste installée en Palestine sans compter d’autres encore comme l’Arabie aux mains des Bédouins du Nadjd semblent avoir été prises au dépourvu à l’annonce intempestive de l’Homme Orange à la mèche blonde du retrait imminent des troupes Us de Syrie.  2200 soldats, le nombre n’est pas important. Mais leur rôle est essentiel dans le soutien des unités kurdes installées dans le Nord et l’extrême Est de la Syrie dans des territoires qui excèdent les zones où cette ethnie est traditionnellement majoritaire (*) mais aussi dans le Sud, armant et formant également les ‘Forces Démocratiques Syriennes’. Pas moins de quatorze bases US étaient recensées en janvier 2018. La volonté étasunienne non déguisée de créer un Kurdistan unifié près des frontières turque, syrienne et irakienne aux dépens de la Syrie répond à une exigence de la défense israélienne . A partir de ce point d’appui, les trois pays limitrophes pourraient être pris à revers.

Le projet lancinant des Néoconservateurs de morceler l’Orient arabe pour un remodelage du Grand Moyen Orient a rencontré ses limites du fait de l’Hubris israélienne. La destruction d’un Il-20 russe par l’aviation israélienne, mal évaluée par des militaires israéliens, corrompus et ivres d’une arrogante impunité conférée par un sentiment de toute puissance acquis grâce aux assassinats commis sur des civils palestiniens, en a été le terme. La Russie a mis à disposition du gouvernement légal de Damas des dispositifs qui assurent une protection du ciel syrien devenu quasi-inviolable. Ne pouvant assurer ravitaillement et protection des soldats au sol sans risquer que ne soient abattus avions et hélicoptères US, l’Homme Orange a pris une décision logique de retrait pur et simple en cohérence par ailleurs avec les proclamations de sa campagne électorale isolationniste. 

Le Sultanat, substitut de la Sublime Porte

La détermination d’Erdogan de ne pas laisser s’installer un foyer d’instabilité kurde organisé à sa porte a sans doute pesé lourdement dans ce retrait. L’Otan se devait de conserver la carte turque dans le jeu de la guerre ‘froide’ contre l’ennemi russe décrété comme principal. L’ambiguïté adroitement maintenue par Ankara a favorisé cette issue qui privilégie le maintien d’une alliance avec une puissance moyenne réelle plutôt que l’élaboration aléatoire, coûteuse et dangereuse d’un mini-État kurde. L’absence des Occidentaux dans les négociations d’Astana illustre suffisamment leur éviction de la scène de l’Orient arabe. Puisque Russie, Iran et Turquie sont les seuls parrains de la future recomposition de la région, autant redevenir réaliste et conserver le canal d’influence turc. L’épouvantable assassinat de Khashoggi à Istanbul, lourd de bizarreries encore inexpliquées à ce jour, est venu à point nommé renforcer la nécessité d’amadouer une Turquie sur la voie d’un euroasiatisme qui lui ferait préférer les S-400 et l’Organisation de Coopération de Shanghai. On revoit ici à l’œuvre la résurgence de la diplomatie biscornue et complexe des deux empires français et britanniques qui accordaient leur protection à l’empire ottoman contre les appétits tsaristes tout en le grevant de dettes qui finirent par le ruiner et le faire succomber.

La victoire du peuple syrien aidé de la Russie, de l’Iran et du Hezbollah sur la création d’une branche d’All Qaïda et de l’alliance occidentale a éloigné le morcellement annoncé de la nation syrienne, pluriethnique et multiconfessionnelle.

Rester attentifs aux contrepoints

Dans le bruit du ressac produit par la démission de Jim Mattis, l’approbation de la vente à la Turquie des missiles Patriot par l’administration étasunienne est restée inaudible. Le montant global de la transaction s’élèverait à 3,5 milliards de dollars et permettrait à la défense turque de rester Otan-compatible. On n’a pas entendu pour autant qu’Ankara renoncerait au système anti-missile russe.

L’effacement officiel de l’armée régulière étasunienne de Syrie et d’Afghanistan n’exclut pas une intervention occulte de firmes militaires (dites de sécurité) privées sur le champ de bataille. Maintes fois renommée et restructurée, la firme Blackwatera acheté une pleine page de publicité dans le numéro de janvier 2019 de la revue ‘Recoil’ dédiée aux armes et à la chasse. Le message, laconique, en blanc sur fond noir, annonce non sans espièglerie morbide leur retour très probable sur les théâtres d’opération ‘We Are Coming’. En effet, comment imaginerque de telles prébendes puissent être abandonnées par l’énorme machine à corruption et profit du Pentagone ?

Quand il n’en reste plus, il en reste encore serait l’aphorisme qui siérait bien aux maîtres d’œuvre du Complexe Militaro-Industriel étasunien.

La question de la Dette, épicentre des crises

Poursuivant une réalité sonnante et trébuchante, bien plus consistante que toutes les idéologies de domination étasunienne, les Usa ont enfourché une autre guerre, celle des sanctions et des tarifs douaniers. Il est loin d’être certain qu’ils la gagnent mais elle est autrement plus vitale pour eux. L’irrésistible montée de la Chine et sa place comme future ou déjà première économie mondiale est considérée comme l’enjeu primordial par les stratèges américains. La Chine leur dispute leur présenceen Afghanistan. Désormais, la paix dans l’un des toits du monde se discute entre le Pakistan, les Talibans, Kaboul et Pékin.

Dans un contexte de ‘ralentissement’ de la croissance mondiale, le FMI et toutes les banques centrales revoient l’augmentation des PIB nationaux à la baisse, la restriction des importations instituée par Trump et son équipe incapable d’évaluer les effets en retour dévastateurs de leur America Firstest en train de plonger les Usa dans un début de marasme économique. Le frein des importations de la Chine du pétrole, du soja et du maïsaméricains est en train d’affecter l’agriculture et l’extraction des hydrocarbures non conventionnels. Pour cette raison et bien d’autres, liées à l’obsolescence de l’industrie et à la faiblesse des salaires, l’équilibre de la balance commerciale escompté se trouve repoussé aux calendes grecques.

La politique continue des taux d’intérêts bas menée par la Fed depuis 2008 avec l’excès des liquidités mises en circulation menace de faire grimper l’inflation, ce que redoute toute banque centrale dont l’une des missions essentielles dont elles ont été investies est de maîtriser la montée des prix à la consommation et celle des salaires. Que Trump veuille faire démissionner Jerome Powell de la Fed n’y changera rien. Cet adepte des taux négatifs ne fait que poursuivre ce qu’avait institué Bernanke, mais il est contraintde rendre attractives les obligations émises par le Trésor, ses fameux Bons, en les rémunérant un tant soit peu. Le Marché a déjà intégré ce qui est anticipé, la montée des taux en 2019 et 2020 sera trop faible pour sortir les taux de la zone négative dans laquelle on les presse de rester. La petite hausse des taux pratiquée par Janet Yellen et Powell a déjà alourdi la Dette fédérale de 500 milliards de dollars par an. Encore une fois, nous assistons à l’implacable fonctionnement d’une boucle rétroactive positive. Une économie étroitement dépendante de la consommation la favorise en facilitant le crédit aux particuliers sans révision à la hausse des salaires. (**)

La Fed est piégée. Monter les taux, c’est tenter de dégonfler le bilan colossal de la Fed, première cliente de la dette fédérale mais aussi faire apprécier le dollar, déprécier les matières premières et les actions boursières, alourdir le service de la Dette. Les maintenir bas, c’est gonfler artificiellement les valeurs boursières. Mais c’est aussi encourager les crédits et perpétuer des investissements aberrants selon la logique même du capitalisme comme les hydrocarbures de schiste de rentabilité douteuse exploités uniquement parce qu’imprégnés d’un financement gratuit et d’existence toujours remise en cause par un cours du baril volatile et maintenant en baisse. 

Les $21 000 milliards du Pentagone

Trop peu d’attention a été portée à l’audit que vient de subir le Pentagone.

Cela faisait plus de vingt ans qu’était repoussé par un organisme ‘indépendant’ l’examen de conformité de la comptabilité du Pentagone. En 2010, le Congrès a donné un délai de 7 ans pour que le Département de la Défense soit en mesure de répondre à son obligation de rendre compte de l’usage du budget qui lui est alloué annuellement (plus de la moitié du fédéral). Le Pentagone a réussi à obtenir du temps supplémentaire pour satisfaire à cette obligation élémentaire.

Finalement, la promesse de campagne de nombreux candidats à la Présidence des Usa d’examiner les comptes du ministère qui absorbe la majorité des ressources fédérales vient d’être mise à exécution. Le Pentagone a ouvert ses livresà 1200 analystes et agences comptables.  Le 15 novembre 2018, Ernst Young et toutes les firmes privées invitées à se pencher sur les livres ont jeté l’éponge, déclarant ne pouvoir poursuivre leur étude. Aucune des divisions n’a été capable de prouver sa capacité à tracer et justifier ses dépenses. L’adjoint au secrétaire à la défense a reconnu avec une désinvolture bonhomme ce constat : « Nous avons échoué à cet audit mais nous ne nous attentions pas à un autre résultat ». Bien sûr les médias trouvent une justification à une situation en principe inacceptable. Ce serait la situation de Guerre permanente instituée comme principe existentiel par Bush et les néoconservateurs depuis lors au pouvoir qui aurait empêché une tenue correcte des comptes. (La réalité refoulée serait plutôt qu’une guerre sans fin dans le temps et l’espace est une condition souhaitée pour des dépenses incontrôlables).  

Pendant des décennies, fraudes, corruption, vol et brigandage à tous les étages ont été au menu de la plus grande machinerie de destruction conçue par l’humanité.

Les sommes réelles engouffrées dans le fonctionnement du Pentagone excèdent les budgets consentis par le Congrès. Elles sont d’une ampleur telles qu’elles représentent des chiffres difficiles à appréhender.  Un rapport pour l’année fiscale de 2015 avait établi qu’un montant de $6 500 milliards (le budget total  alloué pour cette année n’était que de $565 milliards) n’avait pas été justifié  dans les livres comptables du Département de la Défense. Cette bizarrerie, dépense sans objet correspondant à plus de dix fois la théorique,  avait alerté deux chercheurs dont Mark Skidmore de l’université du Michigan qui avaient établi qu’entre 1998 et 2015 ce sont $21 000 milliards qui ont été consommés et qui ont disparu on ne sait où. L’escroquerie est tellement gigantesque qu’elle en est incroyable et par conséquent l’on ressent comme une gêne quand on la relaie. On vérifie là une fois de plus que la désinformation ne consiste pas à déformer des nouvelles ou à inventer des fausses mais à taire ce qui peut éclairer sur la nature de l’ordre régnant. 

Il faut compter cette anomalie majeure, un Truc qui dépense dix fois plus qu’il ne reçoit sans pouvoir justifier comment, comme l’une des raisons du retrait actuel des Usa de la Syrie et de l’Afghanistan.

En  2011, le premier ministre russe Vladimir Poutine au cours d'une rencontre avec un mouvement de jeunes avait osé dénoncer les Usa de parasiter l’économie mondiale avec leur dette en usant de la situation de monopole du dollar.  Déclaration venue des décennies après celle de De Gaulle qui soulignait le privilège exorbitant du dollar et de quoi en faire le diable en personne. 

Nous ne pouvons que nous souhaiter pour cette prochaine année une fin rapide du dollar comme monnaie d’échange et de réserve universelle mais qui peine encore à s’affirmer. Bien sûr, l’effondrement du dollar ne règlerait pas à lui seul tous les problèmes des économies interdépendantes de la planète. Aucune ne serait à cette heure auto-suffisante si tous les circuits financiers et commerciaux venaient à s’interrompre.  Comme en aucun cas la croissance zéroou négative réclamée par certains n’en est une, nous sommes en situation réelle de stagnation depuis quelques années. Ni le système de la monnaie fongible, c’est-à-dire la perte de la valeur obligatoire de toute somme thésaurisée qui ne serait pas injectée dans l’économie réelle n’est une issue pour le mode de production destructeur monstrueux développé à l’abri des théories libérales des Chicago Boys. Les taux d’intérêts négatifs rendent insatisfaisante la monnaie comme valeur de réserve puisqu’elle se déprécie à mesure de l’inflation.

Il manque à ce jour des voies audacieuses en nombre pour que se dissipe l’illusion partagée que ce mode de production (profit et exploitation) est naturel.

 

Notes

(*) Pour s’en convaincre, il est utile de comparer ces deux cartes.

1) Répartition avant la guerre civiledes principaux groupes ethniques en Syrie.

2) Occupation militaire de territoires par les YPG... Ce qui n’est pas sans poser le problème des épurations ethniques commises de part et d’autre, en particulier l’éviction de larges minorités chrétiennes par les YPG autour de Hassaka.

(**) Selon une étude de The Economist de 2012, la croissance de la dette privée est un indicateur de récession plus fiable que l’augmentation de la dette publique, l’offre de monnaie, ou un déséquilibre dans les échanges. Actuellement, 56% des Américains ont un crédit, et 52% des propriétaires ont eu besoin de retarder l’échéance de leur emprunt hypothécaire, et ne disposent pas des ressources financières suffisantes pour y faire face. Les jeunes adultes sont particulièrement vulnérables ; une étude menée par Wells Fargo est venue à la conclusion que les jeunes de la génération Y consacrent au moins la moitié de leur salaire à leurs échéances de prêt. D’après un rapport du Congressional Budget Office, la croissance économique aux États-Unis est susceptible de stagner parce que la population va continuer à consommer, sans que les salaires ou la richesse du pays n’augmentent suffisamment, ce qui risque d’accentuer les inégalités. L’écart sera en effet comblé par des crédits, selon la même dynamique que celle qui a contribué à la récession. 

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