D'un temps l'autre...

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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D'un temps l'autre...

20 août 2017 – Au gré du programme de la chaîne Histoire, que j’apprécie comme une compagne de bonne compagnie dans les programmes catastrophiques de télévision, je tombe sur un de ces documentaires très classiques, sans guère d’originalité, très-politiquement correct, mais qui a le simple pouvoir d’éveiller en moi des souvenirs précis et bien documetés. Il s’agit d’une revue classique des événements des années 1970 (The Seventies). Je regardai la chose en passant, sans trop y penser, parce que j’en avais fort peu à retenir et, sans doute me disais-je, rien à en penser.

Il se trouve tout de même que, durant ces années-là, j’étais déjà bien installé dans le métier et je suivais, pour le quotidien où je travaillais, les affaires étrangères et particulièrement les USA. Ce n’est pas une révélation mais cela explique que, si hier je regardais vaguement ce documentaire sans beaucoup d’âme et une attention à mesure, par contre je retrouvais des impressions, des jugements, des appréciations et des sentiments anciens mais précis à propos de ces événements, essentiellement aux USA. Je réalisai soudain, – curieux comme les jugements généraux mais bien enrichis se forment ou se retrouvent en fulgurance, – combien cette époque était extraordinairement agitée, parcourue d’événements d’une rare puissance et d'une extrême violence, et notamment, et particulièrement, pour la situation intérieure des USA. Toute la décennie est comme ça, jusqu’au naufrage du pauvre Carter et de son “Discours du Malaise”, que j’ai rappelé récemment.

Il y avait tout, des troubles publics et un terrorisme divers, puissant et meurtrier dans les premières années de la décennie : la fusillade du campus de Kent University avec plusieurs morts chez les étudiants, les Weather Underground qui fabriquaient des bombes et les faisaient sauter à New York ou à Washington, les Black Panters, que le FBI pourchassait avec une férocité impitoyable et sans le moindre respect des lois, l’enlèvement de Patricia Hearst devenant elle-même une terroriste dans une occurrence extrême du “syndrome de Stockholm” où la victime d’un enlèvement ou d’une prise d’otages finit par épouser la cause de ses ravisseurs... 

(Tout cela, bien entendu, sur l’arrière-plan extérieur d’un terrorisme en pleine expansion, aussi bien du fait des Palestiniens que du fait de divers groupes clandestins plus ou moins manipulés [plutôt plus que moins, certes], en Allemagne et en Italie surtout, avec la “stratégie de la tension” des “années de plomb” se terminant dans la tragédie de l’enlèvement d’Aldo Moro... Curieuse occurrence là aussi : Moro, enlevé le jour de la mort de mon beau-père, le 19 mars 1978, et retrouvé le jour de la mort du beau-père de ma future deuxième épouse, le 9 mai, deux hommes que nous adorions chacun de notre côté, elle et moi... C’est aussi pourquoi j’ai toujours ressenti avec plus de force encore cette affaire Moro comme une véritable, une terrible tragédie qui marqua symboliquement ma vie personnelle elle-même.)

Les Seventies aux USA, c’étaient aussi le Watergate bien entendu, la démission de Nixon, la chute de Saigon après les épisodes de guerre du Cambodge, de 1972 au Vietnam et la “paix” du début 1973 avec le funambulesque Kissinger qui se payait fin 1973 la moitié d’un Prix Nobel de la Paix, la CIA passée au scalpel et déchiquetée en 1974-1975 par un Congrès qui était bien loin de ces assemblées-croupions, hallucinées et robotisées qu’il est devenu, l’élection de Carter dans une ambiance de très grand désarroi national, enfin les derniers avatars jusqu’à la prise d’otages de Téhéran après la seconde crise pétrolière, la première d’octobre 1973 marquant selon moi et sans nul doute le point-Oméga de la déstabilisation du monde ouvrant la Grande Crise qui vient jusqu’à nous.

Voilà tout ce qui repassait dans mon esprit, et bien entendu avec la question simple, sinon simpliste qui vient par automatisme aujourd’hui à l’esprit : “Allons allons, nous et moi surtout qui crions à la crise des crises des USA, nous rendons-nous donc compte à quel point les événements intérieurs US de cette période, après les troubles des années 1960 qui n’était pas mal non plus, valent bien largement, sinon bien au-delà en gravité, en intensité, ceux que nous connaissons aujourd’hui ?” Cela semble évident jusqu’à être l’évidence, et cela devrait logiquement tempérer d’autant le jugement catastrophique d’aujourd’hui, quant à la gravité et à l’intensité des événements. La réponse à cette question serait donc positive, les événements de ces années-là valent bien sinon surpassent en gravité ceux que l’on connaît aujourd’hui...

Et là, un instant pour souffler, et pour enchaîner aussitôt : eh bien non, pas du tout, au contraire la réponse est bien négative, absolument négative ! Il n’y a aucune comparaison possible, je veux dire que ce n’est pas le même univers, ce n’est pas la même essence des choses. Au bout du compte, ma réponse est catégorique et les événements du temps présent, sans aucun rapportavec les Seventiessont infiniment plus graves jusqu’à être absolument décisifs, quelque chose de complètement définitif comme entre un moment d’agitation particulière qui secoue le navire et le moment du Jugement dernier.

Dans les Seventies après les Sixties, l’impression était celle d’attaques puissantes et diverses portées contre des structures de gouvernement et d’autorité dont la solidarité et même la légitimité encore existante restaient avérées et n’étaient nullement mises en cause sur le fond. Même ceux qui contestaient le gouvernement le faisaient en rebelles, c’est-à-dire contestant certes sa légitimité, mais cette légitimité existant nécessairement. Les structures existaient, fermement en place, et si elles étaient endommagées sans nul doute elles subsistaient et les dommages semblaient pouvoir être réparées. (Reagan se posa en Grand Réparateur et tout le monde y crut.) Personne parmi les commentateurs et observateurs courants, y compris parmi les adversaires du système, – lequel était écrit alors sans majuscule et n’aurait certainement pas engendré l’hypothèse d’un antisystème, encore moins de l’antiSystème, – absolument personne n’aurait songé à s’interroger sur l’existence même du pays. Ce n’était pas une question taboue, c’était une interrogation sans fondement, irrelevant... Jusqu’au contraire, même : combien, à propos du Watergate notamment, qui constituait pourtant une crise constitutionnelle de première importance, ne s’exclamaient-ils pas que la crise avait d’abord démontré la solidité, la validité, que dis-je, la vertu du système de gouvernement qui avait résisté à la tempête avec quelle assurance et quelle élégance !

Selon une vision spatiale de la chose, je dirais que le système tenait un territoire horizontal très organisé au milieu duquel il trônait solidement, et si des attaques nombreuses se déroulaient sur le territoire alentour dans la profondeur, dont certaines très puissantes qui pénétraient très profondément et marquaient des contestations spécifiques, parfois très violentes, finalement rien ne changeait vraiment de l’essentiel de l’architecture centrale. La structure restait en place comme un roc sur lequel les tempêtes venaient se briser et à nul moment on ne voyait que le système de l’américanisme pût être menacé. Seul et d’une façon assez significative qui conduit à lui reconnaître une réelle capacité de visionnaire, le “Discours du Malaise” de Carter envisageait une autre sorte de trouble que l’on ignorait alors et qui s’impose aujourd’hui comme le commentaire prémonitoire de ce que nous connaissons aujourd’hui. (C’est une preuve de cet aspect visionnaire reconnu, comme c’est logique, bien après le déroulement de la chose, que l’on en soit venu à parler du “Discours du Malaise” alors que le discours ne portait pas ce nom lorsqu’il fut prononcé ; signe de son aspect visionnaire, un discours de 1979 fait pour 2017...)

Aujourd’hui, les contestations et les violences sont différentes, beaucoup moins dures et brutales mais terriblement marquantes du point de vue psychologique, grandies démesurément par l’écho de la communication. Aucune attaque ne peut s’équivaloir en intensité à celles que nous connûmes dans les Seventies après les Sixties, mais cela n’importe pas car la psychologie a sa propre perception qui est catastrophique irrémédiablement. Le phénomène principal est l’extraordinaire fragilité perçue par la psychologie, qui marque la structure centrale, qui ne se déstructure pas mais qui, dans l’étape ultime beaucoup plus grave, est en état constant et accéléré de dissolution. Les tempêtes qui l’assaillent sont beaucoup moins violentes mais obtiennent des résultats sans commune mesure parce qu’elles s’attaquent à la consistance devenue sablonneuse de la structure centrale.

Ce n’est pas le processus d’une House of Cards qui peut s’écrouler d’un coup, c’est celui d’un château de sable qui se dissout à une vitesse accélérée. Tout le monde qui prête attention au phénomène sent et constate cela : nous sommes passé du territoire solide des terres fermes et des roches dures comme du granit aux édifices friables construits sur des sables mouvants et qui se défont de l’intérieur. Le tissu social n’agit pas selon des formations structurées elles-mêmes et frappant dur mais finalement aisément identifiables et donc contrôlables, mais selon des marées irrésistibles et insaisissables qui minent la texture devenue infiniment fragile, toujours avec cet élément du rythme infernal de la communication qui ne cesse d’affaiblir les psychologies à mesure de la friabilité de la structure devenue château de sable, et agit sur la perception dans ce sens. Ainsi n’est-il nul besoin d’événements extrêmement brutaux pour qu’observateurs et commentateurs évoquent à chaque instant, aussitôt, et participant ainsi au délitement général, une “seconde révolution”, une “seconde guerre civile” ou une “Civil War”, et plus généralement “la fin d’une nation” sans autre forme de procès, avec pour toutes ces choses le résultat qu’on devine, avec un naturel qui sollicite l’évidence elle-même, avec la psychologie qui, dans cette époque où la réalité s’est dissoute comme du sable, impose sa propre perception d’une dissolution du système de l’américanisme et de ses structures se transformant en ruines d’elles-mêmes comme le château de sable miné par les marées, qui se succèdent de plus en plus vite, dont l’effet est de plus en plus rapide.

Ainsi en est-il de la Grande Crise d’effondrement du Système : la dissolution et l’effritement plus que l’effondrement, insaisissable, incontrôlable, déjà si avancée et proche du terme. Nous sommes si loin de l’univers des Sixties-Seventies...

J’ajouterais en conclusion ceci qui constitue pour moi un constant sujet de stupéfaction même si j’en connais bien la raison. Dans les Sixties-Seventies, nous étions tous, dans le monde entier, témoins directs et absolument concernés, angoissés ou satisfaits, de ce que nous croyions être l’agonie de l’Amérique et qui ne le fut pas finalement. Aujourd’hui, il y a cette extraordinaire ignorance, mélange d’indifférence et de désintérêt pour parvenir à distinguer cette vérité-de-situation de la dissolution de l’Amérique qu’on peut aisément découvrir dans la prolifération extraordinaire de la communication. Ce complet isolement de chacun de nous dans un individualisme qui se satisfait de l’univers factice du simulacre rassurant que nous offre la grossière propagande de l’entertainment et de la philosophie de l’optimisme, fait de nous des spectateurs qui regardent sans voir et se réjouissent par automatisme de la seule satisfaction de l’instant de ce qui n’est même pas la caverne de Platon, qui est tout juste le simulacre en carton-pâte de la caverne de Platon. “Bling-bling” fait le commentateur et les applaudissements ordonnés par l’affichage automatique éclatent

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