Du “McCarthysme globalisé” à la machine

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Du “McCarthysme globalisé” à la machine

Certains jugeront que rien n’arrêtera la NSA sur le chemin-Potemkine de sa paranoïa jusqu’à la représentation de notre monde en un autre monde, d’autres que rien n’arrêtera la NSA sur le chemin besogneux de sa logique sécuritaire qui semble l’enfoncer dans une sorte d’abysse cadenassé (si possible, comme l’on sait, dans l’État de l’Utah, chargé de lourds symbolismes). Le directeur de l’Agence, le général Keith B. Alexander, est à cet égard, pour les deux versions, un parfait exécutant, au point justement qu’on ne distingue plus entre les deux versions.

La nouvelle, qui date de la fin de la semaine dernière mais qui mérite qu’on y revienne, est l’annonce faite par Alexander, dans un très récent séminaire new-yorkais, d’un programme de remplacement des êtres humains par des machines dans la fonction d’“administration de programme”, qui était celle de Snowden. La NSA réduira son personnel dans cet emploi de 1.000 à 100 personnes, espérant ainsi couper les ailes à l’un ou l’autre futur Snowden. Parmi de nombreux sites et médias rapportant la nouvelle, Russia Today le 9 août 2013

«The director of the NSA announced that the secretive intelligence agency plans to prevent future security breaches by replacing the position once held by whistleblower and former NSA contractor Edward Snowden with computers. The National Security Agency plans to drastically cut back on the number of people employed as systems administrators, Gen. Keith Alexander said during a cyber security conference in New York City on Thursday.

»Snowden, a former employee of government-contracted consulting firm Booz Allen Hamilton, worked for the NSA for more than a year before his role changed to systems administrator. It was while holding this position that he leaked classified details about previously undisclosed surveillance programs to the media.

»“What we’re in the process of doing – not fast enough – is reducing our systems administrators by about 90 per cent,” Alexander said. The NSA currently employs approximately 1,000 systems administrators. “We’ve put people in the loop of transferring data, securing networks and doing things that machines are probably better at doing,” he said, going on to describe how technology will make NSA secrets “more defensible and more secure.” [...]

»The NSA director said the plan to nearly eliminate the systems administrator position was in place before Snowden made his disclosures but that the leak and ensuing media firestorm has advanced the process. “We trust people with data. At the end of the day it’s about people and trust,” Alexander said. “And people who have access to data as part of their missions, if they misuse that trust they can cause huge damage.”»

Russia Today associe logiquement cette annonce par le général Alexander de celle qu’il a faite en juin dernier, lors d’une audition devant la commission sénatoriale du renseignement. Dans ce cas, il annonçait que le système dit des “deux-personnes” allait être employé pour éviter des fuites importantes, notamment comme celle(s) de Snowden.

«Alexander told the Senate Intelligence Committee in June that the NSA was implementing a “two-person” system to halt any future leaks of classified information. The so-called two-person rule is similar to what the Army instituted after Bradley Manning leaked more than 700,000 diplomatic cables, battlefield reports, and helicopter video footage in 2010. The rule requires anyone copying classified data onto a portable device from a secure network to do so with a second person, thereby ensuring against the possibility of a single whistleblower.

»“I think what he’s doing is reasonable. There are all kinds of things in life that have two-man rules,” former chief intelligence officer for the director of national intelligence, Dale Meyerrose, told The New York Times. “We’ve had a two-man rule ever since we had nuclear weapons. And when somebody repairs an airplane, an engineer has to check it.” Other experts added that while unauthorized disclosures are uncommon in both the government and in corporate America, the amount of damage that a systems administrator can do is enough to motivate decision makers to employ a system of checks-and-balances. “The scariest threat is the systems administrator,” said Eric Chiu, president of the computer security company Hytrust. “The system administrator has godlike access to systems they manage.”»

Russia Today rapproche ces deux informations dans la perspective d’Alexander lui-même, qui les a diffusés pour rassurer le public (angoissé, on s’en doute) et ses relais du Congrès (les membres des commissions sur le renseignement, les fameux 1% du Congrès, “premier cercle du Système”) sur la capacité de la NSA à dissuader de futurs Snowden de leurs funestes projets. (Comme on le note, Alexander prend bien soin de préciser que cette réforme, machines versus sapiens à l’avantage des premières, a été lancée avant la défection de Snowden. De même BHO nous a-t-il dit [voir ce 12 août 2013] que les fameuses “réformes” de la NSA qu’il annonce et qui nous comblent d’aise ont, elles aussi, été lancées, dans le plus grand secret, avant la défection de Snowden. Ainsi sommes-nous assurés d’une chose, et soulagés à cet égard : la coordination fonctionne à merveille entre les diverses bureaucraties du Système, lorsqu’il s’agit de coordonner les bobards.) Mais cette affaire, nième développement de la crise Snowden/NSA, est beaucoup plus large que la seule NSA et introduit des quiproquos qui sont des paresses de la psychologie conduisant à des contresens qui sont des trahisons de l’esprit.

Ainsi, lorsque les experts interrogés par RT approuvent la formule “deux-personnes” pour la maniement des programmes hautement secrets ou aux capacités fondamentales, ils se réfèrent à des cas techniques et bien identifiés, et surtout bien délimités, où l’on cherche à éviter des erreurs et des “accidents humains”. S’il faut deux officiers munis de codes et de clés d’accès nécessaires pour déclencher le tir d’un missile nucléaire, et se surveillant l’un l’autre (chacun en connaissance de cause), c’est pour éviter une erreur de manipulation et aussi pour empêcher un “accident humain” tel qu’un dérangement psychologique passager, une crise nerveuse, etc., qui conduirait un unique détenteur des moyens d’accès, si c’était le cas, à pouvoir déclencher un tir sans raison, – ou bien, à refuser d’effectuer ce tir.

Au contraire, la formule “deux-personnes”, ou encore “checks-and-balances” par référence qui en dit long au “Sésame ouvre-toi” du système de gouvernement de l’américanisme, n’est nullement envisagée aujourd’hui pour des cas d’erreurs et d’“accidents” “de bonne foi” pourrait-on dire. Il s’agit d’un débat et d’une application qui sont issus de l’Insider Threat Program établi à l’automne 2012 par l’administration Obama, qui concerne, lui, le dépistage des Snowden-en-devenir. Dans ce cas, la formule “deux-personnes” revient à une mission d’espionnage constante de l’un par l’autre et vice-versa. C’est le “McCarthysme globalisé” dont nous avons déjà parlé (voir le 12 juillet 2013). L’on peut d’ailleurs en reparler, pour mesurer précisément à quel degré d’on ne sait quelle hypomanie étrange de la bureaucratie sécuritaire nous conduisent ces directives. (Ou bien l’hypomanie en question est plutôt significative et parfaitement descriptive de l’état de la psychologie de la chose.) Ainsi de ces détails communiqués par EndTheLie.com, ce 8 août 2013, concernant l’entraînement du personnel du Pentagone, dans le cadre de ce programme Insider Threat, où l’on explicite ce qui, dans le verbe et le comportement d’un voisin de travail, doit éveiller l’attention du délateur et conclure à l’infamie potentielle sinon déjà active de l’objet de sa sollicitude, – d’une conversation plutôt critique de la politique extérieure US à la possession d’une voiture d’occasion et à la visite deux fois par an d’une famille lointaine.

«According to Pentagon training materials, individuals working for federal agencies should consider their co-workers a potential “high threat” if they speak “openly of unhappiness with U.S. foreign policy,” regularly visit family overseas and experience money troubles.

The government’s so-called “Insider Threat Program” has been criticized for equating leakers, spies and terrorists and is aimed squarely at preventing future Edward Snowden or Bradley Manning-style leaks. In a test created by the Defense Information Systems Agency (DISA), a hypothetical Indian American woman named “Hema” is considered a “high threat” simply for criticizing of U.S. policy, getting a car repossessed while at work and visiting her family twice a year, all of which are considered threat “indicators.”»

Ces diverses évolutions, et les explications ambigües, voire sophistiques qui les accompagnent, tendent à accentuer la confusion entre “sécurité” et “confiance”, et par conséquent à mettre en jeu la place et le rôle du sapiens, à la fois dans des organisations type-NSA, à la fois face à la machine. Ce que les experts cités (favorables à la mesure) applaudissent dans la mesure “deux-personnes” en se référant à des exemples tels que l’organisation de tir des missiles nucléaires, c’est la question de la “sécurité”, à la fois du tir et des conditions du tir pour cet exemple, c’est-à-dire la sécurisation de la technique de contrôle des engins, ou des machines. Cette explication ne tient pas une seconde face à la vérité de la situation que découvre la crise Snowden/NSA. Ce que mettent en cause les mesures envisagées par la NSA et, plus généralement, le programme Insider Threat, c’est la question de la “confiance” dans les opérateurs humains, cela étant étendu à la confrontation avec la machine (cas des gestionnaires de programme) où la machine l’emporte haut la main dans le chef des serviteurs du Système placés aux postes de responsabilité de l’organisation. Ainsi en arrive-t-on à faire plus confiance à la machine, confiance non pas dans son aspect technique mais dans son aspect intellectuel et moral : confiance dans sa loyauté, dans son conformisme idéologique, etc. Le cas est fondamentalement différent.

Cette démarche doit donc être rapprochée, mais avec un point de vue nouveau, de celle qu’on a signalée, notamment avec le cas Google dont la connivence avec la NSA est largement documentée (voir notamment le 7 juin 1013 et le 22 juillet 2013). On comprend ce qui apparaissait déjà comme intuitivement évident, qu’il ne s’agit nullement de la recherche de la rentabilisation et de la sécurisation comme auxiliaire du sapiens “classique” (sens moral, libre-arbitre, etc.) mais de l’évolution vers la machinisme intégral, avec élimination du sapiens “classique” (sens moral, libre-arbitre, etc., soit les racines de l’apprenti-Snowden) dont on conclut à la dangerosité pour le Système. Cet enchaînement est complètement logique et ne doit soulever aucune surprise particulière. Sans aucun doute, il doit nous signaler que l’évolution ainsi observée, de la NSA et de l’Insider Threat, répond sans aucun doute à des injonctions du Système, et aux intérêts du Système, c’est-à-dire de “la machine” en général, contre l’être humain. Il s’agit d’une dimension de la crise Snowden/NSA qui découvre les perspectives les plus radicales, entérinant l’interprétation pseudo-“métaphysique” qu’on peut distinguer dans la NSA (voir le 30 juillet 2013). On en déduit aussitôt qu’il y a dans le projet de “Goulag électronique global” (voir le 1er août 2013) bien plus que ce projet lui-même : le projet porte non seulement sur la surveillance globale des sapiens, mais bien entendu sur l’élimination des sapiens au profit de la machine. C’est en cela que l’ensemble de cette trame dramatique ne peut en aucun cas être assimilé à un projet humain, même de type évidemment oppressif et totalitaire, mais à un projet du Système lui-même, – qui est bien entendu d’un point de vue opérationnel, pour ce qu’il représente, “évidemment oppressif et totalitaire”. Voilà où conduit la logique de la NSA et de tout ce qui l’accompagne.

A notre sens, cette perspective dont on comprend que l’aboutissement extrême, ultime et logique ne peut être que celui de la destruction générale de l’espèce, et de la civilisation qui va avec, est inconsciemment ressentie et explique l’extraordinaire vigueur des réactions et la puissance de l’affrontement qui est en train de se dessiner. Le plus grand allié de la résistance antiSystème est, dans ce cas, la mise à nu de l’énormité du monstre-NSA, qui influence à mesure les psychologies sans nécessité d’argumentation rationnelle puisque l’évidence y supplée puissamment, et permet justement à ces réactions d’affrontement de se développer très rapidement. Cette mise à nu implique en effet que le Système est en train de se découvrir complètement pour ce qu’il est, et, avec lui, ses projets de type-faustien...

Curieusement (ou bien logiquement plutôt si l’on se réfère à la logique de l’autodestruction), cette mise à nu du Système dans ses intentions ultimes répond dans son chef à un processus d’inversion. Tout se passe comme si le Système, qui était plutôt le Méphistophélès de la parabole au départ, en devenait de plus en plus le Faust, perdant toute prudence et toute mesure. (Le Diable, c’est bien connu, est un personnage qui a la prudence et la mesure parmi ses qualités tactiques, pour faire aboutir ses projets démesurés qu’il ne doit pas avoir l’imprudence de dévoiler. S’il prend la NSA comme “couverture” pour agir, il ne va pas laisser faire la mise à nu de cette “couverture” qui découvre par le fait la vérité maléfique et la puissance de son dessein.) Bien entendu, c’est le plus grand risque qu’il puisse prendre, certainement le risque final d’une sorte de “quitte ou double” où il abandonne son principal atout de la dissimulation, cela témoignant entièrement de sa tendance compulsive à l’autodestruction par la hauteur presque inimaginable et infranchissable de l’enjeu qu’il s’impose à lui-même.


Mis en ligne le 13 août 2013 à 05H08

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