Don d'ubiquité ?

Les carnets de Badia Benjelloun

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Don d'ubiquité ?

Deux cibles simultanées

Au moment où les Usa (c’est-à-dire le Pentagone et la CIA) prenaient pied en Syrie et orchestraient leur petite musique légère si reconnaissable des ‘dictateurs qui assassinent leur peuple en les gazant’, on pouvait les imaginer fort occupés à débarrasser Israël d’un voisin encombrant. Ils ne seraient alors pas disponibles pour mener l’opération Maidan à Kiev.  C’est préjugé défavorablement de la capacité de l’entité étasunienne à ne pouvoir conduire deux révolutions simultanément.  C’était en effet ne pas compter avec les solides appuis construits en deux décennies en Ukraine. Le système corrompu incarné par Viktor Ianoukovitch  a été balayé par une révolution colorée organisée par des officines étasuniennes. Le pays a été conduit grâce à un gouvernement encore plus véreux que le précédent, aidé de milices nazies, à mener une guerre civile sans fin ruineuse avec chute drastique du PIB et émigration massive. L’adhésion à l’Union européenne était promise au bout du chemin vers l’enfer.

Les Usa ont pu en effet télécommander Daesh et Svoboda simultanément. L’investissement dans ce type d’opération perpétrée par des tiers et payée par des régimes amis est peu onéreux. Surtout, rien n’est plus aisé de susciter des dissensions, de les nourrir et de détruire. Bref désordonner et accroître l’entropie est un jeu pour enfants diaboliques.

L’Algérie connaît depuis cinq semaines un mouvement de contestation sociale inédit. Tous les vendredis, le peuple manifeste contre la prétention d’un parti fossilisé de garder le pouvoir, de perpétuer sa captation de la rente des hydrocarbures et de distribuer entre ses membres toutes les ressources du pays. Ici et là, des tentatives ‘islamistes’ ou séparatistes émergent parmi les foules jamais épuisées de rallier la place Maurice Audin mais elles sont vite balayées. D’immenses drapeaux algérien et palestinien donnent le ton et orientent la direction. Unité, pas d’ingérence à la Georges Soros et refus de toute BHL attitude. Le démantèlement par le Maroc d’un réseau de trafiquants  de faux papiers algériens indique une infiltration d’agents depuis une base arrière en principe accommodante.  Le Maroc se montre vigilant à la stabilité de son voisin car il sait qu’en cas de guerre civile il sera touché. 

L’autre point chaud de la planète, détenteur des plus importantes réserves en pétrole de la planète, est en train de déjouer un coup d’Etat (de) dégénéré(s).  La désignation d’un Président à la place d’un Président élu a la teneur d’une bouffonnerie comme tout ce que produit l’ancienne puissance hégémonique quand elle formule un ‘récit ‘ pour justifier ses ‘interventions’ dans le Reste du Monde. La Russie envoie au vrai gouvernement de Caracas son  aide militaire. Des batteries de  défense anti-aérienne  de type S-300 sont en train d’être déployées et activées dans le pays. En septembre 2018, un navire hôpital chinois escorté d’avions militaires avait accosté au Venezuela pour apporter une aide médicale massive et pallier au manque de médicaments et de matériel médical imposé par les sanctions étasuniennes.

En février 2019, la Chine et la Russie ont opposé  leur veto  à la proposition étasunienne de destituer Nicolas Maduro portée devant le Conseil de Sécurité de l’ONU.  Nul doute que ces deux pays identifiés comme des menaces bien plus sérieuses que le terrorisme par la dernière mouture de la revue stratégique du Pentagone la  Quadrennial Defense Review  devenue National Defense Strategy  n’abandonneront pas leur allié latino-américain. 

Plus que jamais, la Chine doit non seulement continuer de s’approvisionner en pétrole vénézuélien mais aussi maintenir en perfusion un  gros débiteur  pour lequel elle a déjà  restructuré  une partie de sa dette.

Une Europe débottée

La  visite du Président chinois  en Italie coïncide avec le lancement de la campagne pour les élections du Parlement de l’Union européenne. Xi Jinping est venu faire des emplettes pour le compte des centaines d’entreprises d’État qui doivent maintenir leur activité et le taux de croissance du PIB à plus de 6%. Faute de ce moteur d’entraînement,  l’économie mondiale plongerait dans une récession plus profonde que celle qui a succédé au crack boursier de 1929.  Après le Pirée, Pékin se paie Gênes et Trieste. Les ports européens sur la Méditerranée concernés par la Route de la Soie seront sous contrôle du promoteur de cette énorme infrastructure intercontinentale. Bien  d’autres marchés  ont été signés dans le cadre d’un protocole d’accords non contraignant entre le chef du gouvernement italien Giuseppe Conti  et Xi Jinping, d’une valeur estimée entre 8 à 20 € milliards. Depuis 2000 et l’entrée dans la zone euro, l’Italie accuse une croissance exsangue et quasi-nulle, cet apport d’argent frais que lui refusait la BCE sous prétexte d’austérité doit l’ aider à relancer une politique volontariste pour l’emploi. Pas loin de 40% des 26-25 ans sont  au chômage, bien plus qu’en France où il est déjà très élevé autour de 25%.  

Cet échappement à l’étau budgétaire (1,6% de déficit autorisé contre les 2,4% souhaité par la nouvelle équipe italienne) imposé par la Commission européenne suscite des réprimandes de la part de Bruxelles. Pourtant, dès 2015, la Chine allait devenir le  premier pays contributeur  hors UE au plan d’investissement du plan Juncker pour un montant de 315 € milliards. En coopération avec la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, ce plan intégrait 9 pays de l’UE. Les réprimandes du Luxembourgeois, grand facilitateur par ailleurs de l’évasion fiscale des transnationales siégeant en Europe, sont dès lors pour le moins mal venues. 

La puissante économique chinoise vient déposer ses dollars non retournés dans les bons de Trésor américain sur les franges méridionales d’une Union européenne incapable de donner son congé dignement au Royaume Uni.

La décision de se  retrouver à trois, Merkel, Macron et Juncker, ce 26 mars à Paris, rend compte du désarroi du binôme franco-allemand face à la montée irrésistible de la capacité financière de la Chine communiste. L’enjeu d’une politique européenne concertée serait d’assurer la réciprocité et/ou la protection dans l’attribution des marchés publics pesant 2100 € milliards. L’achat de  300 appareils Airbus  signé pour 30 € milliards calmera les ardeurs protectionnistes des partenaires d’Airbus survenant dans le contexte du désastre du Boeing 737 Max. 

L’Union européenne conçue pour favoriser l’économie la plus profitable (l’allemande structurée autour d’une industrie compétitive dans la machine-outil et la chimie avec un coût de main d’œuvre fixé au plus bas) voit sa cohésion artificielle se déchirer. L’Italie cherche à s’en libérer et se soustraire à sa lente asphyxie en recourant à un financement qui lui est refusé au sein de sa famille. 

Alger, la preuve par Budapest et Rome

 Un affranchissement qui passe par Pékin fait froncer les sourcils à Washington. Le pays européen préféré du Pentagone qui en a fait sa principale base militaire en direction de l’Est européen et de l’Afrique risque d’essuyer des remontrances.

L’Italie abrite  deux commandements  avoués de l’armée américaine, celui de Vincence pour les forces terrestres et de Naples pour les forces navales Us pour l’Europe et l’Afrique  sans compter une  centaine de bases  pour des drones et des dépôts de munitions en particulier une soixantaine d’ogives nucléaires. Trump félicite l’Italie pour sa politique de restriction migratoire et affirme publiquement la  primauté de Rome  sur Paris dans le dossier du pétrole  libyen.

Rome a  fait échouer  en février l’adoption par l’UE d’une déclaration qui aurait reconnu Guaido comme président par intérim du Venezuela. Trump avait pourtant affiché avec bruit ses faveurs dans le cadre d’un dépeçage de la Libye pour ENI rabaissant dans son arbitrage les ambitions de Total malgré tout le zèle otanien déployé par Sarközy pour la ‘démocratie’ en Libye.  

Cette affaire italienne montre sans ambiguïté que l’affrontement ouvert Chine-USA n’est plus limité au continent africain, il gagne le terrain européen il y a encore peu terrain de jeu consacré exclusif des Usa. Le mois dernier, Mike Pompeo en visite à Budapest tançaitViktor Orban qui prône l’ouverture de son pays à l’Est. La Hongrie va accueillir Huawei pour développer son réseau 5G, elle encourage les projets de gazoducs russes Nordstream et Turkstream. Les ultimes protégés recrutés d’abord dans l’Otan puis intégrés de force dans l’UE élargie ne témoignent plus de leur indéfectible attachement aux ‘valeurs partagées’ avec leur parrain. Les multiples ondes de choc des crises nées à Wall Street précipitent les plaques tectoniques vers l’Orient devenu le pôle du concret, celui de la quintessence de la modalité abstractive. 

Dans cette configuration de plus en plus précise, Alger pourrait voir arriver dans sa baie frégates russes et sous-marins chinois avant qu’un porte-avions français ait le temps de venir y mouiller. Monarc 1er Macron prendra plaisir à y faire des ronds dans l’eau pendant que les nouvelles unités policières mises sous le commandement d’un préfet mis en examen pour favoritisme dans un marché public terrasseront l’ennemi social figuré maintenant par des retraités pas très sages.

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