Deux variables et une domination

Les carnets de Badia Benjelloun

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Deux variables et une domination

Les deux variables de la domination étasunienne, armement et pétrole ne sont pas indépendantes ni entre elles, ni chacune d'elles du dollar.

Elles s’émoussent et s'amenuisent toutes deux donc toutes les trois.

Peuples d’Europe, debout ?

En vertu d’une loi adoptée en juillet 2017 par la Chambre des Représentants à une écrasante majorité, les Usa prétendent vouloir punir toute entité qui se fournirait en produits inscrits dans une large liste et particulièrement en armes auprès de la Fédération de Russie.

Rosoboronexport confirme que la fédération est ledeuxième exportateurd’armement et ceci de façon stable depuis ces dernières années, elle assure 15% environ des équipements militaires vendus à l’international. Ce chiffre est diversement apprécié (de 7 à 25%) selon que l’on mesure le chiffre des ventes en dollars ou en volume exporté. L’Afrique du Nord et les pays d’Asie sont friands d’armes éprouvées sur le terrain, expérimentées en situation réelle. Beaucoup de pays veulent désormais des Soukhoi et des systèmes anti-missile sol-air S-400 comme la Turquie, l’Égypte, l’Inde et le gouvernement de Ryad. Et tous voudront les nouveaux chars Armata, légers, maniables, truffés de technologie et quasi-indestructibles. L’attraction croissante pour les produits de l’industrie militaire russe s’explique par leur coût raisonnable, leur robuste fiabilité, leur haute avancée technique et l’absence de conditionnalités politiques lors du bouclage des contrats.

De quoi en effet inquiéter Raytheon, Lockheed Martin et Boeing et quelques autres firmes étasuniennes qui totalisent près de 50% des flux commerciaux.

La loi de juillet 2017 a été motivée par l’ingérence de la Russie dans les élections étasuniennes de 2016, indémontrable au bout de deux ans d’enquêtes et qui restera improuvée sans doute. Le deuxième argument est puisé dans le rattachement de la Crimée à la Russie après le coup d’État de Kiev de 2014, réintégration fondée par un referendum que les Usa et ses alliés-valets persistent à présenter comme une annexion.

Ces violations répétées de la souveraineté d’États souverains pour les forcer à ne s’approvisionner que chez le détenteur de la force sont de véritables actes de brigandage. Les Usa rejouent une variante de leur épopée où « un bon Indien est un Indien mort » qui devient « un allié est nécessairement assujetti et acheteur captif de leur production ». Mais les garçons vachers à la ceinture garnie de pétoires n’ont plus en face d’eux des flèches dans un carquois. Les pays européens continentaux qui comptent, excédés de tant d’empiètements sur l’espace de plus en plus étroit de leur autonomie, doivent satisfaire leur féal en lui achetant sesF35. Les Norvégiens découvrent l’un des avantages d’être le client forcé de Lockheed Martin. L’informatique embarquée communiqueavec le fabricant, montrant qu’en fait de furtivité, l’avion de cinquième génération espionne grossièrement pour le compte des Usa. En 2017 comme en 2018, les sommets de l’OTAN à Bruxelles sont l’occasion pour l’Homme Orange à la Mèche Blonde de demander que les Européens paient pour ‘leur sécurité’ contre un ennemi grandement imaginaire, augmentent chacun leur budget défense – en enfonçant les déficits budgétaires – et accessoirement s’approvisionnent là où il faut.  Ainsi va le capitalisme, créer des besoins et si besoin faire des ventes forcées avec des méthodes dignes de la mafia italienne dont la bonne santé s’est réalisée en internationalisant ses activités aux Usa. Lors des funérailles exceptionnelles de John Mac Cain, si vibrantes d’amour pour l’homme qui a fait perdre tant d’avions à l’armée étasunienne au Vietnam, il n’avait pas été souligné son mode d’appartenance à cette grande Famille du crime organisé. Il avait épousé en secondes noces Cindy Lou Hensley, fille unique d’un homme de mainau service des trafiquants d’alcool pendant la Prohibition, la bande à Meyer Lansky et des Bronfman. 

A terme, l’atrophie des capacités de recherche et développement européennes en armement sera un effet sinon escompté par le Parrain, du moins lourdement secondaire. Le Parrain orangé tance ouvertement l’Allemagne pour ses liens gaziers avec la Russie. South Stream dont la construction vient d’être entamée va permettre à Gazprom de doubler ses livraisons vers le cœur de l’Europe sans passer ni par l’Ukraine ni par la Pologne.

Fractures du pétrole

La sanction annoncée contre le Département des technologies responsable de l’aspect technique de l’acquisition des Soukhoi et des S-400 n’aura pas un impact notable sur l’économie chinoise. Elle est destinée en réalité à dissuader les clients actuels et futurs  de l’industrie militaire russe qui bénéficie de la main d’œuvre la plus qualifiée du monde. Le roi Salmane au cours de sa visite à Moscou en octobre 2017 avait signé des contrats d’achat d’armement conséquents dont les montants n’ont pas été précisés. Le dernier volet qui concerne l’acquisition des S-400 en cours d’exécution n’a pas encore été totalement concrétisé. La Russie et le régime de Ryad ont noué préalablement des liens importants quand ils sont convenus de réduire leur capacité de production du brut pour faire remonter le cours du baril. Il avait fallu un an de pourparlers mais l’accord entre les pays de l’OPEP et la Russie qui n’en fait pas partie a fonctionné et le prix du baril s’est redressé en quittant la ligne des 50 dollars et moins.

Toutes les parties engagées ont respecté les quotas qu’elles s’étaient allouées.

Maintenant, les prix sont tirés à la hausse pour d’autres raisons, une demande soutenue surtout de la part de l’Inde et bien sûr les sanctions prises à l’encontre de l’Iran qui visent un niveau zéro pour ses exportations d’ici novembre 2018. 

Tous les pays exportateurs ont bien sûr bénéficié de ce nouvel équilibre.

Le premier d’entre eux, l’Arabie aux mains des Bédouins du Nedjd renflouent leur Trésor vidé par les guerres en Syrie et au Yémen. Ils ont pu surseoir à la mise en vente des 5% d’Aramco projetée pour combler le déficit budgétaire installé depuis 2014 qui avoisine les 20% de son PIB. Bien d’autres raisons ont dû concourir à cette décision de report sine die de la capitalisation boursière d’une partie du bijou de famille séoudien. 

Parmi elles, la nécessité d’ouvrir les livres des comptes des réserves réelles des champs pétroliers connus dont il semble qu’il faille qu’elles doivent être maintenues entourées de mystère. D’avoir comme premier client la Chine doit imposer quelque obligation à son égard qui lui avait proposé de s’en porter acquéreur sans passer par le marché financier international. Parmi les 3000 princes, du moins ceux qui n’ont pas encore été emprisonnés, ni interdits de sortie du territoire, une majorité estime cette cession inopportune. En manque de trésorerie, les Bédouins du Nedjd ont emprunté sur le marché financier pour qu’Aramco achète 70% des actions l’industrie de transformation pétrolière Sabic. Cette astuce comptable endette davantage le royaume mais lève les 100 à 200 milliards manquants. Les bédouins ont bataillé pour relever leurs quotas de production mais peinent à exporter 10, 29 b/j, chiffre de juillet.  

De cette montée des prix, tous les producteurs sont heureux, même l’Iran auquel sont soustraites des parts de marché. Le troisième fournisseur mondial de brut annonce se réserver le droit de riposter en fermant le détroitd’Ormuz par lequel transitent près 1/3 du pétrole physique. Ce qui rend instable le marché et rend plus opportun encore de spéculer à la hausse. Toute une flotte spécialisée dans une guérilla en mer a été développée pour contrer le blocus en préparation et résister à l’asphyxie. Deux circonstances au moins reculent la perspective d’un Iran transformé en Gaza ou en Cuba. Les pays qu’il approvisionne ne sont pas prêts à abandonner leurs contrats en particulier l’Inde et la Chine. Les transformations nécessaires pour réadapter les raffineries qui traitent le brut iranien calibrées à ses caractéristiques physico-chimiques prendront du temps et de l’argent. Or le contexte actuel est celui d’une demande renforcée. On estime la baisse de production iranienne à 700 000 b/j avant même que les sanctions n’aient été pleinement appliquées, les Usa l’espèrent à 1 million b/j.

L’occupant de la Maison Blanche poursuit Son Idée, celle de réduire les déficits commerciaux étasuniens. Elle a été l’un des moteurs de sa dénonciation du traité sur le nucléaire iranien et d’une pierre (d’une sacrée taille) il a fait trois coups. Satisfaire le lobby néo-conservateur sioniste, acharné depuis bientôt 40 ans contre l’Iran, affaiblir l’Union européenne en empêchant l’extension de ses marchés vers l’est et remplacer avantageusement la production des hydrocarbures de la République islamique d’Iran par les produits schisteux et ce qui sortira des toutes les côtes étasuniennes explorées désormais sans limitation aucune de précaution écologique. Plus de cent entreprises actives dans le schiste avaient été portées disparues en 2014-2015 englouties dans 200 milliards de perte. Wall Street depuis Trump refinance des achats de terrains schisteux dans le bassin Permien à l’est du Texas et dans le Bakken du Dakota du Nord. Une nouvelle bulle est en train de naître, disséminées dans des produits dérivés opaques fabriqués par les ‘ingénieurs’ de Goldman Sachs et fourgués un peu partout. Un perfectionnement technique va rentabiliser les puits de forage en étendant horizontalement l’extraction – sans égard pour la pollution irréversible des nappes phréatiques, des cours d’eau et des terres. Un bon prix du baril entre 65 et 100 autorise cette gabegie. Les majors dont Exxon Mobil extraient également du pétrole non conventionneldepuis le bassin Permien, plus de 5 millions b/j étaient escomptés pour fin 2017.

La production pétrolière des Usa même optimisée ne délivrera pas plus de 11 sur les 20 millions b/j nécessaires à leur consommation. D’où une nécessaire dépendance encore vis-à-vis de l’Orient arabe.

 Une monnaie qui se dissout dans le pétrole

Les ‘crises’ en Irak, au Venezuela et en Libye, toutes de facture étasunienne, stabilisent cette hausse qui n’est que passagèrement favorable aux producteurs car elle induirait si elle ne savait pas se maintenir à des niveaux raisonnables une baisse de sa consommation. 

Sans aller à cette perspective de moyen terme, impossible à considérer pour des court-termistes capables de vendre la corde qui va les pendre, Trump a besoin d’un prix du galon à la pompe confortable pour le consommateur étasunien au mois de novembre. Il a demandé aux Bédouins du Nedjd de rehausser leur livraison de 2 millions b/j pour compenser les tensions sur l’offre. Pas de réponse effective de leur part, avec toujours la lancinante question : Ils ne veulent pas ou bien ils ne peuvent pas ? Pour la première fois depuis fort longtemps, les Usa réduisent leurs réserves stratégiques à un mois de consommation en lançant sur le marché 11 millions de barils, soit à peine 4 jours d’exportations iraniennes. Ils tentent d’enrayer l’ascension vers les 150 dollars.

Aux deux composantes de la puissances étasuniennes, le dollar avec le réseau dense des flux financiers, des dettes entrecroisées et les institutions financières nationales et internationales qu’ils dominent  et l’armement, vendu et consommé dans leurs guerres de basses intensité constantes et sans cesse entretenues, les Usa ont ajouté depuis longtemps le pétrole. Ils dominent  sa production et ses flux depuis le pacte du Quincy, mais il semble que les rapports se compliquent avec les Bédouins. Ils refusent d’ajuster leurs robinets en fonction des desiderata du Parrain, sont eux-mêmes en butte à la concurrence du non conventionnel bientôt, ont été impliqués publiquement et judiciairement dans les attentats du 11 septembre. Le « dôme de protection israélien » anti-roquette artisanale ne vaut sûrement pas la défense sol-air S400. Il y a plus de tankers quittant le Moyen Orient qui se dirigent vers la Chine que vers les Usa. Les trois-quarts vont vers l’Orient, de quoi reconfigurer la géostratégie de la région. La réalité toute prochaine des ports de la voie de la soie maritime va bouleverser l’architecture de la coopération des pays du Golfe.

La vraie abscisse consistante de la domination étasunienne, le dollar, n’est pas une variable indépendante du pétrole et là aussi, la courbe se lâche dans toutes les directions. D’autant plus amortie que la guerre en Syrie a été perdue par l’Occident. Bien avant le plan Marshall, le dollar avait investi les pays européens et orienté en partie le nazisme vers son triomphe industriel et militaire. Plus tard, à l’occasion du choc pétrolier, il deviendra le pétrodollar, ce système à la fois de transaction obligatoire de l’énergie dans la monnaie américaine. Son accumulation dans les banques anglo-saxonnes a été la pièce maîtresse d’un crédit facile accordé aux pays voués à un perpétuel sous-développement par la Dette. On le verra osciller à mesure que le pétro-yuan ou une autre monnaie moins locale et plus transnationale prendra le relais en s’affaissant vers ce qu’il aurait dû toujours rester, un truc de transaction entre garçons vachers. 

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