Des USA aux DSA, l'hypothèse finale

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Des USA aux DSA, l'hypothèse finale

3 janvier 2009 — Voilà un remarquable article en ceci qu’il est significatif d’un état d’esprit qui pourrait bien naître, qui pourrait bien être en train de naître. Il s’agit de «Coming Soon: The Disunited States?», de Doug Bandow, sur Antwar.com le 2 janvier 2009.

Bandow est chroniqueur, auteur, analyste politique, etc.; il a la distinction d’être Robert A. Taft Fellow au sein de l’American Conservative Defense Alliance. Il a été assistant spécial du président Reagan, après avoir été analyste politique dans la campagne électorale de 1980 du même Reagan. Membre éminent du Cato Institute jusqu’en 2005, Bandow dut démissionner après avoir été impliqué dans le “scandale Abramoff”, qui touchait notamment des commentateurs payés pour écrire des articles favorables à certains des clients du lobbyist. (Une autre personne impliquée dans ce scandale pour les mêmes pratiques, Peter Ferrara, avait commenté pour son compte, – refusant absolument de se repentir pour des pratiques généralisées dans le système, et seulement dissimulées lorsqu’on ne se fait pas prendre, – et ainsi définissant l’essence du système après tout: «I do that all the time. I've done that in the past, and I'll do it in the future.»)

Bref… Bandow a roulé sa bosse, il n’est pas un ange et il a une notoriété certaine. D’autre part il a des convictions, qui sont proches des libertariens (Cato Institute), et c’est à cette lumière-là qu’il faut lire son article. Le titre de “Disunited States (of America)” renvoie contradictoirement au United States of America officiel et nous fixe sur le propos. Il s’agit, pour la période en cours, d’une des premières réflexions d’un commentateur de ce calibre, sur l’hypothèse, non pas seulement accidentelle et de crise (outre que l’hypothèse “accidentelle et de crise” est prise en compte), mais mûrement pesée de la perspective d’un éclatement des USA. La conclusion, amenée par un raisonnement modéré et rationnel, est d’une façon surprenante très radicale. Elle se résume à ceci: “éventuellement, pourquoi pas? Les Américains devraient y songer de crainte ou avant d’y être obligés…”

Bandow cite les prévisions du professeur russe Igor Panarine, qui annonce une guerre civile aux USA, puis l’éclatement du pays pour 2010 (nous en avons parlé dans notre Bloc Notes du 26 novembre 2008). D’une façon générale, Bandow reste assez sceptique quant à ces prévisions, – mais il renverse le problème; plutôt que de faire de l’éclatement un risque improbable pour l’instant, il en fait éventuellement une opportunité…

Mais un rappel historique d’abord, nécessaire pour ceux qui s’en tiennent aux images d’Epinal de l’American Dream. On a déjà vu, encore récemment, cette interprétation nécessaire de la Guerre de Sécession, – pardon, de la “Guerre Civile”, – cette dénomination officielle étant le premier montage des Nordistes, des yankees. (L’étiquette Civil War a comme fonction essentielle de nier la volonté de sécession, de séparation. Une guerre civile, comme le fait remarquer Bandow, est une guerre pour le pouvoir central. Le Sud n’était intéressé que dans la séparation de ce pouvoir central. Reconnaître cela en acceptant le nom de “Guerre de Sécession” eût été, pour Washington et le système, reconnaître l’inacceptable et l’impensable.)

«However, the victors write the histories, which is why most accounts of the Civil War assume that the death of the Confederacy was a grand victory for America. But it was triumph of the centralized American state headquartered in Washington, DC, not of Americans. After all, there was no obvious reason why South Carolinians should be forced to live in political union with New Yorkers. Rather, it should have been a matter of choice, and choices can change.

»The destruction of slavery was a wonderful, unintended consequence of the war. But that isn't why President Abraham Lincoln called on northerners to march south and conquer their erstwhile countrymen. Instead, Washington initiated a conflict that consumed more than 600,000 lives to force dissenters to remain in the same political compact. Even if the pro-union faction was correct on constitutional and practical grounds, from what stemmed its moral right to pinion the South to the North with bayonets?»

Le résultat fut un centralisme hypertrophié, un pouvoir de système plutôt que d’une nation, qui évolua vers un impérialisme bureaucratique, un militarisme industriel et une économie prédatrice; pour Bandow, un arrangement collectif qui porte en soi, avec cette centralisation, sa propre mort…

«The United States is a wonderfully diverse country, and its outermost points – Hawaii, Alaska, California, Maine, and Florida – are among its most interesting parts. Yet much of today's so-called culture war reflects attempts by different groups to dominate national policy. Where government is limited, individual rights are respected, and people are tolerant, a federal republic is much easier to maintain. But as power has been centralized in Washington, and a distant and largely unaccountable bureaucracy has asserted increasing control over ever more individual decisions, it becomes harder to share a political union with so many other people. (America's foreign policy of almost unremitting militarism is one outgrowth of today's centralization of power.)»

Ce qui conduit à sa conclusion… Panarine a peut-être tort aujourd’hui mais il aura raison demain, suggère Bandow. Alors, peut-être serait-il préférable d’aller volontairement vers cette issue.

«Nevertheless, Prof. Panarin's musings could usefully trigger some serious soul-searching in the United States. What once united Americans was a shared commitment to individual liberty and to restricting government power to ensure respect for other people's choices. That commitment disappeared decades ago, however. People still reflexively refer to the US as a “free country,” but that is only true in relative terms. While Americans remain freer than most other peoples around the globe, they hardly are free.

»Thus, today disunion might prove to be a blessing. If the Midwest wants socialism, with government control of manufacturing, then it should be separate from the South, which holds to a stronger if not exactly pure ethos of self-reliance. If California wants to be in the forefront of cultural relativism and experimentation, then it also should be separate from the South, which retains much of its heritage as home of the Bible Belt. The western mountain states prefer more of a rough libertarianism in economic and cultural affairs. New England and the mid-Atlantic states have their own cultural peculiarities and economic assumptions. If we can't just leave each other alone, then maybe we should live separately.

»For better or worse, the US isn't likely to crack up on Prof. Panarin's schedule. If Americans want disunion, they will have to choose to make that happen.

»Whether that would be a good thing is hard to predict. A simpler solution would be to return to America's tradition of limited government and individual liberty – and the corresponding foreign policy of nonintervention. A national government which left its people alone would provide a far more hospitable home for the increasingly diverse people who live within our country's boundaries. Otherwise, Prof. Panarin's predictions ultimately might just come to pass.»

Une révolution psychologique

Il est bon que Bandow ait la personnalité qu’il ait, pas vraiment blanche comme une oie. On a affaire à un commentateur sérieux, qui a su s’arranger des caractères du système et en tirer le profit qui l’arrange. L’esprit n’est pas de pure rêverie, au contraire ancré dans toutes les réalités du système, comprises les plus sordides d’entre elles. La réflexion est d’autant plus intéressante et significative qu’elle vient d’un “réaliste”, et d’un esprit mesuré dans tous les sens du terme. (Chuck Muth, ancien cacique du parti républicain, qui accueillit Bandow dans son institut Citizen Outreach fin 2005, admire en lui «[his reasoning] based on objective thought and not emotion. He's able to justify any public policy issue from a limited government standpoint in the best tradition of our Founding Fathers.») Cela implique, quoi qu’on pense par ailleurs du personnage, que nous avons affaire à un raisonnement froid et mesuré, de la part d’un homme du système et qui s’est arrangé du système, et il se trouve que ce raisonnement conduit à juger l’éclatement des USA comme une solution concevable sans aucun doute, souhaitable éventuellement. C’est cette “banalisation” de l’hypothèse qui est remarquable.

On pourrait considérer qu’il y a là une sorte de réflexion mesurée sur l’effet bien compris des années Bush. De quelle façon peut-on les interpréter, ces années catastrophiques, que nous avons l’habitude de juger comme “monstrueuses” dans le sens de quelque chose qui est hors de la nature des choses? Peut-être cette habitude est-elle fautive et est-ce précisément l’inverse? Nous avons nous-mêmes souvent avancé cette idée de la “normalité paradoxale” de GW Bush, de sa logique dans l’évolution de l’Amérique, de quelque chose comme un événement qui vient à son heure. Il se trouve qu’aujourd’hui même, dans le Times et dans une chronique lumineuse, pour montrer que Barack Obama au contraire de tous les bavardages sur la “renaissance” US arrive pour “gérer le déclin”, Matthew Parris écrit à propos de ce même Bush:

«The fate of his predecessor George W.Bush was to test almost to destruction the theory of the limitlessness of American wealth and power – and of the potency of the American democratic ideal too. With one last heave he pitched his country into a violent and ruinous contest with what at times seemed the whole world, and the whole world's opinion. He failed, luminously.

»But maybe somebody had to. Maybe we shouldn't be too hard on President Bush for donning a mantle hardly of his own making but a well-worn national idea created in the triumph and hegemony of victory in the Second World War. Maybe somebody had to wear those fraying purple robes one last time and see how much longer the world would carry on saluting; to pull the levers of the massive US economy one last time and see if there was any limit to the cash that the engine could generate; to throw the formidable US war machine into two simultaneous foreign wars and test – and find – a limit.

»Eight years later it's haemorrhage, not regeneration, that the Obama presidency will have to nurse as it looks ahead…»

Pendant huit ans d’un calvaire incroyable, double sombre après tout des prétentions et des impudences tout aussi incroyables de la puissance US depuis 1945, les Américains se sont débattus dans des invectives, des gémissements, des menaces, des admonestations contre ce président qui semblait la caricature de l’Amérique. Jamais il n’y eut autant d’erreurs, de dégringolades, de pratiques iniques et indignes d’un gouvernement. Jamais il n’y eut autant de propositions et de menaces d’impeachment contre un président, pour les plus graves des motifs. Pourtant, il fut réélu et il termine son mandat en toute sécurité, malgré un Congrès totalement démocrate depuis 2006, en continuant à nous assurer que l’histoire lui rendra justice. Peut-être lui rendra-t-elle justice, à la manière que Parris suggère. Peut-être GW se trouva-t-il là où il fut pour démontrer les limites catastrophiques de la puissance du système, et ainsi amener l’Histoire à en faire justice.

Ainsi en arrive-t-on à envisager évidemment qu’après tout GW n’est pas fautif, mais que les USA, tels qu’ils sont, avec leur puissance et leur représentation fautive du monde, avec leur psychologie pathologique à force de déformation, leurs “valeurs” et leur asservissement à un système monstrueux, – les USA, tels qu’ils sont, voilà le problème. Dans une chronique in illo tempore, et au détour d’une phrase, William Pfaff suggérait que si le Sud avait gagné la guerre et fait sécession, une situation nouvelle se serait établie, qui n’aurait pas été si mauvaise; les réalités économiques auraient conduit à l’abolition de l’esclavage dans des conditions meilleures que celles de la guerre, où la proclamation d’un grand principe se paya d’une immense hypocrisie et d’un racisme maquillé mais institutionnalisé; le continent nord-américain aurait été transformé en un ensemble de plusieurs puissances d’une valeur égale; le monde n’aurait pas eu à souffrir de l’hégémonie d’une si monstrueuse puissance que sont les USA, avec les effets qu’on dénombre aujourd’hui, dans les ruines du XXIème siècle et dans l’agonie d’un système. De ce point de vue, certes, le raisonnement de Doug Bandow, comme on dit, “fait sens”. Il constate l’échec d’un projet et évoque une solution évidente.

C’est cette marche rationnelle de l’esprit qui est intéressante. Elle tend à balayer tous les raccommodages, les illusions, les déraisons enfin, pour trouver un prétexte évitant l’essentiel, pour aller au contraire à l’essentiel. Cela s’appelle trancher le nœud gordien. Encore Bandow n’a-t-il pas évoqué l’argument historique fondamental, sans doute parce que, comme tout bon Américain, il l’ignore. Lorsqu’il évoque tant d’autres possibilités d’éclatement d’autres nations, et qu’il constate que l’Amérique est mieux lotie qu’elles, il oublie le principal argument qui est que, justement, l’Amérique n’est pas une nation. L’unité qu’elle semble perpétuer est une unité de système, non pas une unité historique. C’est une unité fondée, par le moyen d’un totalitarisme de la communication, sur des contraintes formelles et sur un conformisme de la psychologie qui pèse comme une chaîne épouvantable sur l’esprit, sur ce rassemblement artificiel. Les tensions extrêmes et diverses que détaille Bandow, cette “cultural war” permanente entre les divers composants, sont moins la diversité acceptée d’une unité forgée par l’histoire que la révolte encore contenue des différences antagonistes rassemblées de force par un système. Lincoln et Grant savaient ce qu’ils faisaient lorsqu’ils ordonnaient à Sherman de tout détruire de la culture sudiste, de la “nation sudiste”, dans sa fameuse “marche de Géorgie” de 1864, parce qu’ils savaient que le système ne peut accepter une véritable diversité. Cela fut fait et l’union fut verrouillée par le feu et par le sang, mais il pourrait s’avérer que cela n’ait pas été suffisant.

L’hypothèse de l’éclatement des USA est l’hypothèse centrale de la crise de notre temps, même si elle est rarement évoquée et encore plus rarement prise au sérieux, – mais ce serait plutôt un signe de son importance, cette façon de l’éviter. La cause de la réelle importance de cette hypothèse n’est pas essentiellement économique, ni militaire, ni technologique, ni même culturelle; sa réelle importance est psychologique. Depuis trois-quarts de siècle, la psychologie de la civilisation est enfermée dans l’impasse du système de l’américanisme, qui est le dernier avatar de la modernité monté en une universelle délusion. On nomme cette délusion American Dream. Un éclatement des USA, de l’Amérique de notre inconscient, nous en libérerait. Il s’agirait d’une révolution sans précédent et c’est cela qui est en cause.

 

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