De la médiocrité des origines de la crise

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De la médiocrité des origines de la crise

5 septembre 2008 — Il devrait apparaître évident à tout esprit normalement critique et normalement informé que l’OTAN est aujourd'hui une “machine de guerre” américaniste anti-russe, destinée à encercler la Russie et à exercer une pression grandissante sur ce pays. Elle l’est principalement au travers de la dynamique d’élargissement, que les Américains aimeraient voir poussée au moins jusqu’à la Géorgie et l’Ukraine.

Sans doute, sans aucun doute l’OTAN l’est-elle aujourd’hui, cette “machine de guerre” anti-russe. Cela admis, les mêmes esprits en tirent la conclusion évidente, sinon rationnelle, qu’il en est ainsi depuis l’origine, que l’élargissement de l’OTAN fut une stratégie minutieusement élaborée pour ce but de l’encerclement de la Russie. Tout cela est logique.

Tout cela est logique mais inexact. Si le fait de l'élargissement de l'OTAN est devenu cette “machine de guerre”, c’est, disons, par enchaînement mécanique qui place le moyen de la chose chronologiquement avant la chose, un peu comme “la fonction crée l’organe”, – et ce serait alors : “la dynamique crée la stratégie”, ou, encore plus platement, “le mouvement crée l’objectif”. Au départ, l’élargissement de l’OTAN n’avait nullement l’objectif de la Russie. La chose est bien plus triviale, bien plus médiocre que cela.

Dans notre prochain numéro de la Lettre d’Analyse de defensa & eurostratégie, Volume 24 n°01 du 10 septembre 2008, nous consacrons la rubrique Analyse à cette question de l’élargissement de l’OTAN en examinant les conditions de son origine et de son lancement, sous le titre «Sur l’origine accessoire de la crise»

Dans le texte cité ici, nous commençons l'analyse par la question de l’élargissement de l’UE vers les pays de l’Est, dont le processus fut lancé avant celui de l’OTAN et qui fut fortement soutenu par les USA, non pour “encercler” la Russie mais pour empêcher l’UE de se forger une politique trop indépendante des USA, et concurrente des USA. La pénétration de l’influence US dans les pays d’Europe de l’Est eut donc pour but d’abord, pour les USA, d’en faire des “agents des USA” au sein de l’UE, contre la logique éventuellement indépendante et concurrente des USA de l’UE.

Suit l’extrait sur le début de la procédure d’élargissement de l’OTAN, que nous publions ci-dessous. Sur le point central de la “décision”” de lancer cette politique, nous apportons ici quelques précisions sur certaines de nos sources que nous gardions anonymes à l’époque mais qui peuvent aujourd’hui être mieux identifiées. L’une d’entre elles, dans les milieux de sécurité nationale (OTAN) de Bruxelles, avait tissé des liens avec l’un des adjoints du directeur du NSC de l’administration Clinton (le NSC étant le “gouvernement de sécurité nationale” personnel du président). Début 1995, son interlocuteur du NSC disait à notre source ne rien comprendre au changement de politique en faveur de l’élargissement qui venait d’être ordonné, «mais puisqu’il faut l’appliquer, nous commençons à chercher des arguments valables, et surtout en nous gardant bien d’inquiéter la Russie». Nous avons même souvenir d’un témoignage direct, venu d’un dîner en ville à Bruxelles, auquel participait le nouvel ambassadeur US à l’OTAN Alexander Vershbow (en 1998, peu après sa nomination), et celui-ci affirmant : «Eh oui, c’est la politique officielle de mon pays, l’élargissement. Nous ne savons pas pourquoi elle a été décidée mais nous nous appliquons désormais à la développer.»

Cette description des débuts erratiques et sans finalité anti-russe (sans aucune finalité, d’ailleurs) de “la politique de l’élargissement” n’exonère nullement de leur responsabilité les gouvernements concernés (occidentaux, essentiellement américanistes) dans la situation présente. Cette responsabilité se trouve simplement dans leur irresponsabilité: leur incapacité de prévoir des politiques à long terme, leur incapacité d’envisager les conséquences politiques de leurs actes les plus accessoires, leur incapacité de résister à l’appropriation de la politique par des groupes incontrôlés et douteux. Il ne reste plus ensuite qu’à suivre une “politique” qui s’est imposée par la seule dynamique d’une mécanique incontrôlée, et aux historiens assermentés et bien en cour, et qui jouent le jeu du pouvoir en place (avec lui ou contre lui), qu’à récrire quinze ans plus tard une histoire rationnelle et cohérente qui corresponde aux catastrophes d’aujourd’hui. La réalité est que rarement une époque de si grands bouleversements et de politiques si extrêmes qu'est la nôtre n’aura été aussi peu préparée, aussi peu conçue, aussi peu embrassée dans ses effets et ses composants, – mais ceci (l’absence de l’esprit) explique sans doute cela (le bouleversement).

A l'origine d'une “stratégie”

Une évolution au départ fortuite et sans dessein structuré. – C’est évidemment et impérativement dans ce contexte [de l’évolution de l’UE vis-à-vis de l’élargissement] qu’il faut placer la question de l’adhésion à l’OTAN des pays d’Europe de l’Est. Cette question est, au départ, secondaire et annexe à la question de l’intégration dans l’Europe, et non le contraire. Au départ, justement, l’engagement occidental et particulièrement US est qu’il n’y aura pas d’élargissement de l’OTAN vers l’Est.

Comment cette situation change-t-elle? Bien sûr, il y a la pression commençante des pays concernés, de l’ex-Europe communiste, qui envisagent l’entrée dans l’OTAN parallèlement, voire prioritairement à l’entrée dans l’UE. Mais cette position-là n’a strictement aucune importance ni le moindre poids au départ. Du côté américain, jusqu’en 1993-94, il n’est pas question d’un tel élargissement, dans tous les cas dans les cercles politiques et stratégiques. Ce qui va imposer le cas au premier plan de la réflexion, c’est une circonstance électorale. A la fin 1993, on prépare les élections mid-term aux USA et les démocrates commencent à craindre de solides déboires. (Ceux-ci seront confirmés, par une retentissante défaite en novembre 1994.) Toutes les énergies, tous les arguments doivent être rassemblés. Dans la région de Chicago, où les démocrates ont un fort point d’appui électoral avec une minorité d’origine polonaise, un important élu démocrate, qui tient cette région, vient d’être inculpé pour corruption et disparaît du jeu. Il faut à tout prix reprendre l’électorat en main. Sollicitée par le parti, l’administration Clinton propose de lancer l’idée d’une adhésion de la Pologne à l’OTAN. Présenter cette idée comme une promesse de l’administration doit ramener les Polonais Américains, qui réclament à grands cris cette mesure, du côté du parti démocrate. Cette idée implique évidemment le principe de l’élargissement de l’OTAN, qui devient ainsi, subrepticement, la politique de l’administration Clinton...

Cela est en complète contradiction avec la politique suivie jusqu’alors. Dans notre numéro du 10 octobre 1994, nous écrivions: «L’année dernière, à la même époque (le 21 octobre 1993 exactement, à la réunion des ministres de la défense de l’Organisation), les Etats-Unis présentaient l’idée du “Partnership for Peace” (PfP). Le but était clair et double: apaiser les pays d’Europe de l’Est qui réclamaient leur entrée dans l’OTAN, sans inquiéter et isoler la Russie. L’interprétation politique du PfP était également claire: l’initiative renvoyait aux calendes grecques le problème de l’élargissement.»

Mais les événements fondamentaux (!) qu’on a vus concernant l’électorat polonais américain eurent lieu et la “politique” de l’administration Clinton changea du tout en tout. Lorsque le vice-président Al Gore glisse, dans son discours de Berlin du 9 septembre 1994 (pour la cérémonie de retrait des forces alliées d’occupation accompagnant le retrait russe de l’ex-RDA), «Nous allons commencer des discussions sur l’élargissement de l’OTAN d’ici la fin de l’année», il prend complètement de court et à contre-pied toute la communauté et la bureaucratie stratégiques de Washington. C’est une idée de la Maison-Blanche sans consultation d’aucun service et département, et de personne d’autre, et c’est une idée directement en connexion avec la situation électorale. Les experts US resteront pendant longtemps sans comprendre la cause stratégique de ce revirement qui contredit la politique officielle établie avec le PfP.

Encore faut-il observer, pour en avoir l’esprit net, que la décision est accompagnée d’une précision importante. Al Gore détaille bien la démarche qu’il propose: recherche d’un élargissement de l’OTAN «sans exclure la Russie». Dans un superbe article sur la crise de Géorgie le 19 août 2008, William Pfaff rappelle ceci: «President Bill Clinton told Boris Yeltsin that the expansion of NATO would stop with the East European states annexed to the Soviet bloc by the Russian Army during and just after the second world war. Thus Hungary, the Czech Republic and Poland, particular victims of the cold war U.S.S.R. were among the first admitted to NATO.» En d’autres mots, jusqu’à ce qu’il soit lancé, en 1995, et même à cette époque, le processus d’élargissement n’a aucune finalité stratégique fondamentale et ne contient qu’une seule préoccupation politique: éviter à tout prix que la Russie se sente menacée, encerclée ou isolée. Il n’empêche que l’inverse exactement va se produire. L’élargissement de l’OTAN va apparaître de plus en plus comme ayant une finalité stratégique et cela sera exactement celle qu’on voulait empêcher qu’il eut: donner à la Russie l’impression d’être menacée, encerclée et isolée.

Il est essentiel de bien apprécier ce qu’on pourrait, ce qu’on devrait qualifier de mesure psychologique fondamentale de la crise. A ce point de notre exposé, il n’y a aucune hostilité fondamentale de l’Ouest à l’encontre de la Russie, y compris de la part des USA. L’élargissement de l’OTAN, subi dans l’esprit de la chose bien plus qu’initié comme une contrainte des complications de la politique politicienne US, suit la même logique que l’élargissement de l’UE. C’est une mesure de tentative de réarrangement de l’ordre européen selon des intérêts divers après le choc de la fin de la Guerre froide, qui n’implique en aucune façon d’isoler ou d’encercler la Russie. Les poussées du capitalisme sauvage en Russie, d’inspiration et de manipulation US, jusqu’à la crise russe de 1998, ne peuvent en aucune façon être interprétés comme un mouvement d’agression contre la Russie, relié alors selon cette interprétation aux élargissements en cours en Europe. Il s’agit simplement de la logique du capitalisme, point final, – telle est la pensée évidente de l’establishment washingtonien, de l’administration Clinton, de Wall Street, etc. Il faut résolument isoler cet aspect des motifs pour bien comprendre l’évolution des événements jusqu’à la situation actuelle. Quoi qu’il en paraisse en réalité, et d’ailleurs au plus juste des propos, l’état d’esprit US n’était au départ de cette aventure nullement antagoniste de la Russie. Il faut accepter ce phénomène.

Une dynamique d’agression qui emprisonne la psychologie. – Certes, la question se pose aussitôt: comment en est-on arrivé à une situation complètement inverse des intentions de départ, sur ce point essentiel du “traitement stratégique” de la Russie? Mais d’abord s’impose le constat qu’effectivement, malgré les précautions diverses prises pour mettre en évidence qu’il ne fallait en aucun cas que la Russie fût inquiétée par l’élargissement, l’élargissement portait un puissant poids déstabilisant à cet égard. C’est de ce point de vue qu’on peut parler d’une “mécanique”, d’une dynamique qui s’est entretenue d’elle-même, qui a rejoint par ailleurs un courant général de transformation de la politique occidentale en une politique imposée par une mécanique de système (voir notamment notre rubrique de defensa dans ce numéro).

Deux faits fondamentaux sont intervenus pour orienter la perception de l’élargissement et effectivement transformer l’élargissement en un mouvement d’encerclement de la Russie qui ne pouvait être jugé que comme intrinsèquement agressif. Il s’agit d’un fait structurel et d’un événement conjoncturel.

• Le fait structurel est l’accélération, aux USA essentiellement, de la “privatisation” de la politique. L’accélération décisive fut imprimée sous l’administration Clinton, poursuivie et amplifié avec les deux mandats Bush. Cette “privatisation” acheva de transformer la politique américaniste en une créature des “intérêts privés” et des “groupes de pression”. La pénétration de la politique extérieure fut considérable et l’activisme US en Europe de l’Est dès la fin des années 1990 était essentiellement le fait de groupes de pression émanant de l’industrie d’armement intéressée par le rééquipement des anciens pays communistes, de l’industrie pétrolière intéressée par toutes les perspectives énergétiques dans la grande région du Caucase, de groupes idéologiques liés à ces industries (les néo-conservateurs et l’industrie d’armement), d’instituts et d’ONG avec des intérêts économiques et idéologiques. Tous ces groupes trouvèrent par tous les moyens habituels des activités d’influence des relais impeccables dans les pays d’Europe de l’Est. Dans ces pays, les nouveaux dirigeants et les bureaucraties venaient souvent des anciennes directions communistes, et parfois des dissidents du communisme, et tous affichaient par opportunisme ou par conviction des idées anti-communistes et anti-russes. D’une façon évidemment naturelle, tous ces groupes trouvèrent un pôle d’activité commune dans une hostilité grandissante à la Russie. Très vite, leurs activités de relations publiques se concentrèrent sur des visées politiques, qui ouvraient le champ à leurs intérêts privées. Ce sont ces groupes qui machinèrent aussi bien le soutien des pays d’Europe de l’Est à la guerre en Irak (“les dix de Vilnius”, rassemblés par l’activisme de Bruce K. Johnson, néo-conservateur et vice-président de Lockheed Martin jusqu’en 2001), que les “révolutions de couleur” anti-russes, que la promotion, pour divers pays, de l’entrée dans l’OTAN prenant de plus en plus des allures anti-russes. La bureaucratie de Washington assura de plus en plus nettement son soutien à ces groupes, dans un réflexe expansionniste à partir de 1995-96 (intervention US en ex-Yougoslavie), et sans plus aucune restriction à partir de la guerre du Kosovo et de l’attaque du 11 septembre 2001.

• La guerre du Kosovo fut entreprise à l’Ouest pour des motifs confus, et beaucoup plus avec l’idée de la coopération avec la Russie (effective d’ailleurs) que dans un esprit d’hostilité vis-à-vis de ce pays. Au contraire, cette guerre fut ressentie en Russie comme profondément anti-russe, pour des raisons évidemment compréhensibles. (Le chroniqueur serbe Nebojsa Malic écrivait le 28 août: «Legendary Soviet dissident Aleksandr Solzhenitsyn, who passed away recently, argued that the 1999 Kosovo war shattered the illusions of Russians about the West. It cannot be a coincidence that very soon after Yeltsin had turned Belgrade over to NATO’s tender mercies, he was out – and Putin was in.») La Russie nota la complète illégalité du point de vue du droit international du cadre où s’était déroulée cette guerre; ce précédent pouvait faire craindre le pire pour l’avenir. On sait comment s’est achevée l’aventure (indépendance du Kosovo en février dernier) et le choc que cela a causé en Russie. Les Européens comprenaient l’effet désastreux de cette décision d’indépendance mais n’y opposèrent aucune résistance sérieuse. A Washington, la cause des Kosovars disposait d’un réseau serré et efficace de lobbies privés. (….)

(Ce texte est extrait de la rubrique Analyse de notre Lettre d’Analyse de defensa & eurostratégie, Volume 24 n°01 du 10 septembre 2008.)

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