De Gaulle et le Grand Remplacement  (au cinéma)

Les carnets de Nicolas Bonnal

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De Gaulle et le Grand Remplacement  (au cinéma)

Un des films qui montre le mieux, sous le gaullisme, le Grand Remplacement de la France sur le terrain, est le classique de Demy Les Parapluies de Cherbourg. Il montre nûment la fin du romantisme sur fond de grand remplacement urbain. Le garage organique au centre-ville, le petit magasin de parapluies ; puis la solitude amère et le « bonheur glacé des multinationales » avec cette station Esso perdue dans la neige, dans la banlieue de Cherbourg transformée en mégapole de poche. On est dans ce que j’avais nommé dans mon récit onirique les Territoires protocolaires. Howard Kunstler a évoqué la géographie du nowhere, du nulle part, territoire bon pour les deux clodos qui attendent Godot.

Les cinéastes de la Nouvelle Vague rêvaient avec Hawks et Hitchcock (qui disparurent aussi dans les années soixante), et ils ont montré ce remplacement. C’est le type seul dans un bar qui clope tout le temps, l’homme-enfant Jean-Pierre Léaud, citant Marx, draguant une consommatrice, toute la journée coincé par le périphérique. En 1957 Chevalier publie l’assassinat de Paris. La grande cité est éventrée et à la ville-lumière filmée par Minnelli dans un Américain à Paris ou Stanley Donen (Funny face) succède le pachydermique parking désolé recouvert de voitures laides mais fabriquées ici par des ouvriers arabes hélas traités comme des arabes.

Guy Debord dans la Société du Spectacle (§174) :

« Le moment présent est déjà celui de l’autodestruction du milieu urbain. L’éclatement des villes sur les campagnes recouvertes de « masses informes de résidus urbains » (Lewis Mumford) est, d’une façon immédiate, présidé par les impératifs de la consommation. La dictature de l’automobile, produit-pilote de la première phase de l’abondance marchande, s’est inscrite dans le terrain avec la domination de l’autoroute, qui disloque les centres anciens et commande une dispersion toujours plus poussée. »

C’est ce que Kunstler nomme le Sprawling.

Le film de Godard sur la bagnole est Week-end. C’est sur une tuerie. Je suis arrivé en France en septembre 1972, réveillé du mirage tunisien, et le soir même à la télé on me montrait 16610 morts allongés, toute la population de Mazamet. C’étaient les victimes de la guerre des bagnoles. 300 000 morts en vingt ans de bagnole, du vrai Verdun.

Godard montre une soirée luxe à Paris dans Pierrot le fou (son héros se nomme Ferdinand). Une soirée bourgeoise branchée ouvre le film. Les bourgeoises les seins à l’air fument des américaines ou récitent scolairement la pub des cosmétiques (ah, l’Oréal, ah, Mitterrand !) pendant que leurs mecs récitent la pub des moteurs et des huiles moteurs. Céline, trente ans avant :

« Pauvre sagouin tout saccagé d’expulsions de gaz, tympanique partout, tambour brimé de convenances, surpasse un moteur en péteries, d’où l’innommable promenade, de sites en bosquets du dimanche, des affolés du transit, à toutes allures d’échappements, de Lieux-dits en Châteaux d’Histoire. Ça va mal ! »

Pierrot le fou aussi montrera cette prévarication automobile qui allait paralyser et polluer le monde, le centre-ville et faire de la terre un parking-poubelle, un cimetière de voitures pour reprendre la pièce d’Arrabal. A l’époque cela choquait, aujourd’hui tout le monde s’en tamponne et se fait enfermer dans son smartphone.

Sur le gaullisme immobilier Godard se déchaîna dans Deux ou trois choses qui montrent l’éventrement de Paris. Mais on avait déjà connu ça avec Haussmann et Baudelaire. On devrait comprendre que le Grand Remplacement, y compris ethnique, a déjà eu lieu à la fin du dix-neuvième siècle, aussi bien aux USA qu’en France. Lisez Madison Grant, Edward Alsworth Ross, redécouvrez Barrès.

Baudelaire vers 1860 :

Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville

Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel) ;

Je ne vois qu’en esprit tout ce camp de baraques,

Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,

Les herbes, les gros blocs verdis par l’eau des flaques,

Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.

J’ai déjà cité les tontons flingueurs. La France d’Audiard n’est pas ma tasse de thé avec ses mères maquerelles, ses anarchistes factices et ses anciens combattus de la vie. Mais dans le film la fête au village de la génération yéyé vaut son pesant de cacahuètes. La génération gaulliste assurait plus que la génération Mitterrand. A la même époque en plus tragique et plus janséniste mon maître Robert Bresson filmait l’anéantissement  (de Farrebique à Biquefarre) de la campagne et de son âme, incarnée par un âne, remplacé par le vélomoteur (on y trouve le mot voleur). C’est Au hasard Balthazar.

Je ne vais pas insister : un mauvais sociologue taperait sur le gendarme de Saint-Tropez pour dénoncer l’adjuvant néo-français qui maintenant prie pour que les marchés lui garantissent sa retraite. Et un célibataire se rappellera le Pialat Nous ne vieillirons pas ensemble qui annonçait le destin du couple postmoderne.

Certains appellent cela les Trente Glorieuses.

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