Corée, Prix Nobel du désordre ?

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Corée, Prix Nobel du désordre ?

Le sommet entre Trump et le président nord-coréen Kim est donc à prévoir d’ici les 3 à 4 semaines qui viennent et les déclarations de Mike Pompeo, le nouveau secrétaire d’État qui a rencontré Kim, sont très optimistes, – certains diraient, qui connaissent Pompeo, “trop optimistes pour être honnêtes”, – ce qui est lui faire fort grand crédit car Pompeo est de ces habitués washingtoniens qui n’ont jamais rencontré sur leur route le mot “honnête”, un de ces mots vide de substance dans ces lieux et complètement inconnu au bataillon... C’est-à-dire, pour l’essentiel du propos ici (“trop optimistes pour être honnêtes”) qu’il y a beaucoup d’arguments pour juger avec confiance de la complète improbabilité d’un arrangement entre les USA et la Corée du Nord qui ait la clarté, la netteté et la vigueur de celui qui est apparu en filigrane entre les deux dirigeants des deux Corées à la rencontre de Pan Mun-Jon. Une telle disposition est tout simplement impossible à attendre des États-Unis d’Amérique, dont la “destinée manifeste” est de semer le désordre et le chaos à l’aide du mensonge et de la trahison. Ce fut fait en Libye (référence obligée de l’aventure en cours avec la Corée du Nord), on fera tout pour que cela soit fait en Corée du Nord.

On empruntera à Darius Shahtahmasebi, un analyste juridique et politique installé en Nouvelle-Zélande, la conclusion de son analyse paru dans RT le 29 avril 2018. L’essentiel qui apparaît est simplement la  question de la présence des forces US en Corée du Sud, et de la nécessité de leur retrait pour espérer un accord équilibré, ce qui paraît assez improbable à la plume de monsieur Shahtahmasebi, nous semble-t-il.

« La dure réalité est que Pyongyang sait que ce qui est arrivé à l'Irak et à la Libye arrivera finalement en Corée du Nord (pour la deuxième fois) s'ils sont disposés à s'asseoir avec les États-Unis pour des pourparlers de paix sans recevoir le quid pro quo de leur accord de dénucléarisation. Ce n'est pas une conjecture. “La crise libyenne enseigne à la communauté internationale une grave leçon”, qui est celle que la décision négociée avec ce pays d'abandonner ses programmes d'armement [nucléaire] en 2003 constituait sans aucun doute “une tactique d'invasion pour désarmer le pays”, écrivait en 2011 le ministère nord-coréen des Affaires étrangères.

» La Corée du Nord a déjà été bombardée par les États-Unis [NDLR : voir le 17 décembre 2017], et ses dirigeants n’ont aucune intention de laisser cela se reproduire. C'est pourquoi, maintes et maintes fois, les dirigeants nord-coréens ont clairement indiqué qu'ils n'abandonneraient leur programme d'armement nucléaire que si les États-Unis les rejoignaient à mi-chemin, ayant fait eux-mêmes leurs concessions : “La RPDC ne mettrait en aucun cas ses armes nucléaires et ses missiles balistiques sur la table des négociations et ne reculera même pas d'un pouce de la force nucléaire qu'elle aura choisie si la politique hostile des États-Unis et la menace nucléaire de la RPDC ne sont pas définitivement terminées”, lit-on dans un communiqué daté du 4 juillet 2017.

» Bien sûr, la Corée du Nord et la Corée du Sud sont toujours libres de poursuivre leur propre programme de politique étrangère sans l'intervention des États-Unis. La décision d'officialiser la fin de la guerre de Corée est certainement un progrès, mais il serait difficile de crédibiliser de manière réaliste ce développement positif en fonction de la position de l'administration Trump, qui a ouvertement appelé à la guerre dans la péninsule coréenne pendant plus d'un an.

» La présence de John Bolton dans l'administration déjà belliciste de Trump ne peut cependant pas être une coïncidence, et il semble bien que si les États-Unis ont ce qu’ils désirent il n'y aura pas de suppression de la présence militaire américaine à la frontière nord-coréenne. Or, sans cette garantie, il est peu probable que la Corée du Nord abandonne ses armes, car elle a vu les États-Unis simuler une invasion de son territoire chaque année, au cours des mêmes exercices ainsi répétés.

» L'énigme actuelle peut être décrite comme un scénario de type “espoir pour le meilleur, mais se préparer au pire”, dans lequel il y a trop d’acteurs essentiels dans les bureaucraties impliquées qui ont des arrière-pensées qui vont bien au-delà du seul but de la relation pacifique entre Corée du Nord et du Sud, – qui ne seront satisfaits que lorsqu’il y aura à Pyongyang un gouvernement plus représentatif des intérêts économiques de Washington. »

La question qui vient aussitôt à l’esprit est de savoir si Shahtahmasebi n’est pas trop optimiste en affirmant que les dirigeants nord-coréens ne céderont pas (dénucléarisation) face aux USA qui demanderont, non qui exigeront sans aucun doute une dénucléarisation d’abord et sans contrepartie (“on verra plus tard”). Beaucoup, énormément dépend à cet égard de ce que se sont dit les présidents des deux Corées lors de leur rencontre, et de la compréhension du problème dans le chef du président sud-coréen autant que de sa capacité politique à opérationnaliser cette compréhension. Autrement dit, la Corée du Sud est-elle prête de son côté à exiger avec force le départ des forces US de son territoire si la Corée du Nord accepte la dénucléarisation ? Cela est également, sinon principalement à notre estime, l’énigme de la situation dans la péninsule coréenne(Nord + Sud).

... Car, du côté US on ne chôme pas. La machine à fabriquer du chaos est en marche, avec Bolton à bord et à la manœuvre, moustaches blanches en bataille. Tout le monde a noté son passage à FoxNews pour expliquer benoîtement que tout se présente bien, car l’on a déjà un modèle qui a parfaitement fonctionné, qui est celui de la Libye bien entendu. La BBC nous en fait rapport sans s’étendre sur le sujet au-delà de l’accord de 2003, avec une aimable ingénuité.

« Par ailleurs, le nouveau conseiller américain à la sécurité nationale, John Bolton, a déclaré à Fox News qu'un accord avec la Libye sur l'élimination de son programme d'armes de destruction massive pourrait servir de modèle pour un accord avec la Corée du Nord. Le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi avait convenu avec les puissances occidentales en 2003 de démanteler son programme en échange de la levée des sanctions. “Il y a évidemment des différences: le programme libyen était beaucoup plus petit, mais c'était essentiellement l'accord que nous avions conclu“, a déclaré M. Bolton. »

RT, chaîne “state-controled” comme ne manque jamais de le souligner la BBC avec à propos puisqu’elle est elle-même et tout à fait “state-controled”, va un peu plus loin. RT reprend l’intervention de Bolton, évoquant d’“éventuelles concessions US” si la Corée du Nord dénucléarise, mais nous donne la séquence libyenne dans son entièreté, c’est-à-dire le modèle complet, – avec conséquences et circonstances appropriées.

« “Dans le cas de la Libye par exemple [...] c'est une situation différente à certains égards [car] ces négociations ont été menées en privé. Elles n'étaient pas connues publiquement. Mais ce qu'a fait la Libye, qui nous a mené à passer outre notre scepticisme, c'est d'autoriser des observateurs américains et britanniques [à pénétrer] dans tous leurs sites nucléaires”, a expliqué John Bolton, invitant la Corée du Nord à faire de même afin d'obtenir d'éventuelles concessions de la part de Washington.

» Pourtant, si la décision de Tripoli s'était soldée en 2006 par le rétablissement de relations diplomatiques avec Washington et le retrait de la Libye de la liste américaine des pays soutenant le terrorisme, elle n'avait pas empêché les États-Unis, puissance nucléaire, de mener une intervention militaire dans le pays quelques années plus tard, en 2011. Avec la participation notamment de la France de Nicolas Sarkozy, cette opération de l'OTAN s'était soldée par la chute du colonel Kadhafi qui trouva la mort dans des circonstances encore troubles. Sans gouvernement stable, le pays a ensuite sombré dans le chaos. »

... Et il l’est toujours (dans le chaos), le pays libyen sans Kadhafi.

Il faut tout de même reconnaître une chose à “nos amis américains”, comme l’on dit, c’est qu’ils ne manquent pas d’air, ou bien alors ils s’en foutent et ne se souviennent de rien. Bref, nous serions prêts à penser que Bolton, en présentant le “modèle libyen” version courte-aseptisée, ne pense pas vraiment à mal et croit au fond que la Corée du Nord est mise en présence d’une chance formidable qu’elle doit saisir. Une fois que cela sera fait, le cerveau (celui de Bolton) passera en mode moralisateur et l’on admettra qu’une dénucléarisation est incomplète si l’on ne se débarrasse pas de l’immonde dictateur présidant à l’immonde dictature, et l’on passera à la phase-II en toute ingénuité. Bolton est l’archétype du “penseur” postmoderne US, avec esprit multi-cloisonné et mémoire découpée en tranches.

On a vu plus haut le rôle essentiel que devra jouer dans les semaines qui viennent la Corée du Sud, véritable protectorat US et qui devra se décider pour une tentative de se débarrasser de cette tutelle si elle veut que l’accord de la rencontre Nord-Sud se concrétise en un accord de paix durable. En fait, à moins d’une capitulation totale de Kim lors du sommet avec Trump (dénucléarisation sous contrôle total des USA contre des chèques en bois émis sur l’avenir, c’est-à-dire cmptable de strictement-rien), les relations USA-Corée du Nord sont promises à brusquement chuter de l’idylle-bidon actuelle à un renouveau d’affrontement. C’est le cas, bien entendu, où la Corée du Sud devra tenter de jouer un rôle direct pour sauvegarder l’acquis de la rencontre des deux présidents coréens : sa situation sera, à tout le moins, aussi inconfortable que celle de la Corée du Nord.

Par ailleurs, le modèle libyen ne va pas très loin dans le cas de la Corée du Nord dès qu’on quitte les moustaches de Bolton et qu’on s’intéresse à la géographie. La Libye était isolée de toute puissance importante alors que la Corée du Nord, outre la Corée du Sud, est contigu aux deux puissances majeures qui s’opposent aux USA, la Chine et la Russie. Une déstabilisation de la situation nord-coréenne, dans un sens ou l’autre, aura cette fois, nécessairement, un effet dynamique sur ces deux puissances ; elle sera fondamentalement différente de la phase précédente d’affrontement USA-Corée du Nord qui avait un aspect complètement improvisé et complètement dans le “style Trump”, c’est-à-dire sans structure politique réelle et toute entière concentrée dans la communication. Le sommet Trump-Kim aura l’avantage de mettre la situation au net : il officialisera la crise en impliquant tous les grands acteurs. De là à dire que tout sera alors possible, il n’y a qu’un pas ; notre sentiment étant qu’un foyer de désordre de plus, bien plus qu’une situation radicalement et clairement nouvelle, sera installé dans la situation mondiale.

En attendant, les amis de Trump espère bien que tout cela lui vaudra le Prix Nobel de la Paix. C’est un des buts politiques essentiels de Trump, dont la présidence est d’abord faite, dans le chef du président actuel, pour riposter point par point à celle d’Obama (incroyable Prix Nobel de la Paix 2009 « pour ses efforts extraordinaires pour renforcer la diplomatie et la coopération internationale entre les peuples ») et installer une image apportant satisfaction et confort à un caractère hypomaniaque et ostensiblement narcissique. Toute crise, dans notre époque, a nécessairement une dimension-bouffe : l’affaire du Prix Nobel pour Donald Trump fait l’affaire.

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