Ainsi suffirait-il de lire Tocqueville...

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Ainsi suffirait-il de lire Tocqueville...

30 mai 2016 – Lisant Malaise dans la démocratie de Jean-Pierre Le Goff (déjà signalé), je vérifie aussitôt que ma vieille et profonde affection pour Tocqueville est si justifiée. Contrairement à ce qu’en disent, unanimement et au pas cadencé, les intellectuels américanistes-Système (avec les suivistes franchouillards) qui lui vouent un culte-zombie comme l’apologiste de la Démocratie américaine et justifient en son nom toutes les saloperies qui ont suivi, je tiens Tocqueville comme un  antiaméricaniste à peine dissimulé par un demi-sourire de connivence et comme au fond un antimoderne. La plupart du temps, quand il est cité sur ce site, comme encore très récemment, on ne manque pas de rappeler cette observation du très-finaud Sainte-Beuve, faite à l’occasion de la mort de cet aristocrate faussement-libéral (je veux dire, sans le moindre rapport avec “notre” libéralisme) : « Tocqueville m'a tout l'air de s'attacher à la démocratie comme Pascal à la Croix : en enrageant. C'est bien pour le talent, qui n'est qu'une belle lutte ; mais pour la vérité et la plénitude de conviction cela donne à penser. »

(Curieusement, je ne tiens pas ce jugement éventuellement ambigu comme dommageable pour Tocqueville. S’il s’attache “à la démocratie”, Tocqueville, c’est parce qu’il la voit comme un fait et une tendance irrésistibles, comme une catastrophe irréversible. [Il suffit de lire ce qu’il dit des grands élans “démocratiques” de 1848 dans ses Souvenirs.] C’est à ce point que se tient la conviction dont parle Sainte-Beuve. Certes, on peut alors dire qu’il enrage, Tocqueville, et l'on comprend sa rage, comme l’on comprend celle de Pascal, obligé de passer par la religion catholique pour parler de Dieu quand l’on mesure ce qu’est devenu cette religion qui aujourd’hui nous fait l’apologie de l’Art Contemporain et nous invite, conformément aux consignes du Système, à ouvrir toutes grandes nos frontières pour que triomphe le capitalisme globalisé.) 

Eh bien, grâce en soit rendue à Le Goff, l’un de ces nombreux piliers de la gauche française “sérieuse et structurée” qui est en train de virer vite fait leur cuti, nous revenons un instant à Tocqueville pour une citation assez longue qui se suffit à elle-même pour enterrer la postmodernité dans un caveau plein de paillettes éteintes et de fluo à l’éclat fanée comme une œuvre de l’Art Contemporain réduite à son rien par le passé libérateur. Le Goff a été assez mal accueilli dans le dernier carré-Système qui continue son turf, fidèle à sa rémunération mensuelle. Un exemple, dans Libé du 10 février 2016 (un peu de retard, moi, dans la lecture de Libé), une critique qui  se voudrait bien cinglante contre Le Goff ; vigueur salonarde, jugement comme-il-faut, Joffrin, car c’est de lui qu’il s’agit, entretient sa ternitude comme Waterloo sa mornitude ; donc,  fatwa contre Le Goff, le traître, l’antipostmoderne... Joffrin reconnaît d'ailleurs dans la prose de Le Goff, « l’éternel lamento des antimodernes si bien décrits par Antoine Compagnon ». Comme il se doit, Joffrin n’a pas lu Compagnon, comme il n’a pas lu Tocqueville, parce qu’il se trouve qu'on découvre dans Les Antimodernes bien plus de sympathie que de mépris furieux pour les susnommés, Joseph de Maistre en tête. Foutriquet de Joffrin avec sa prose de notaire qui compte ses sous ! Qualifier par extension indirecte mais logique la prose sublime et tempêtueuse de Joseph de Maistre, prince des antimodernes, d’“éternel lamento”, faut oser ! Mais comme on sait, “les cons ça ose tout, c’est même à ça...”, etc. Bref, va faire joujou avec ta poussière, Joffrin-Libé.

Bref et re-bref, il y a dans Le Goff, page 25, dans le chapitre où il commence sa charge contre l’individualisme postmoderne issu de Mai-68, de l’américanisme et du déchaînement de la Matière, une très longue citation de Tocqueville, dont l’auteur (Le Goff) nous dit qu’ « [i]l faut prendre le temps de le citer », comme s’il disait : savourez cela comme on goûte un vin de haute lignée pour s’en imprégnez la bouche, et l’âme ; lisez-le doucement et relisez-le, imprégnez-vous de sa prose si élégante pour en mesurer l’extrême profondeur, – car, voyez-vous, tout est dit, en 1835 comme si c’était écrit pour 2016. Nous citons donc la citation, elle en vaut tellement bien la peine qui devient ainsi un véritable plaisir des dieux...

« L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec ses familles et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son image, il abandonne volontiers la grande société à elle-même. [...] Non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains ; elle le ramène sans cesse vers lui et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre cœur. [...] Chacun d’eux, ainsi mis à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres ; ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire au moins qu’il n’a plus de patrie. »

“Au moins”, avec celui-là (et avec Le Goff finalement), vous ressentez à nouveau cette fierté transcendante et absolument collective, bien autant dans son passé que nulle part ailleurs, d’être Français.

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