Notre “double standard” jusqu'à la nausée


01/06/2012 - Bloc-Notes

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Notre “double standard” jusqu'à la nausée

Le terme “double standard” s’applique, dans les conditions des évènements actuels, au fait de distinguer entre les “massacres” perpétrés ou prétendument perpétrés par des forces désignées comme ennemies ou “mauvaises”, et les “incidents collatéraux“ (entre d’autres termes) suscités par l’intervention de forces amies, essentiellement US. Les différences des termes utilisés n’est nullement polémique mais correspond à une pratique “standard” du “double standard”.

Le phénomène du “double standard” est largement remis au centre des réflexions par le massacre (sans guillemets, mais aussi sans coupable désigné a priori, avant enquête, etc.) de Houla. De nombreux articles lui sont consacrés. Sur le site ConsortiumNews, du journaliste et auteur renommé Robert Parry, on en trouve un, de John Laforge, de l’organisation NukeWatch (voir son site), parfaitement documenté, court et suffisamment clair pour exposer la pratique. (Parry lui-même lui consacre une partie de son article général du 31 mai 2012, sur son site.) Voici un extrait de l’article de Laforge, du 30 juin 2012, «Double Standards on Civilian Deaths».

[…] «…However, the [State Department] was silent on the U.S. killing four years ago of just as many Afghan civilians, including 60 children, in Azizabad. A draft UN Security Council press statement said about the Aug. 22, 2008, bombing that member nations “strongly deplore the fact that this is not the first incident of this kind” and that “the killing and maiming of civilians is a flagrant violation of international humanitarian law.” The crime wasn’t decried as a “massacre” by the State Department, which finds it easier to denounce indiscriminate attacks when the enemy du jour stands accused.

»U.S. envoys weren’t thrown out of capital cities when Afghan villagers said between 70 and 100 civilians, including women and children, were killed May 5, 2009, by a U.S. raid against Bala Baluk. U.S. Foreign Service officers stayed comfy in their posts later that year when U.S. jets killed 99 Afghans when they bombed a pair of hijacked fuel tankers on Sept. 4.

»U.S. ambassadors weren’t dismissed from Paris or Rome when U.S. jets attacked a wedding party on Nov. 4, 2008, in Kandahar Province, killing up to 90 people and wounding 28. In July that year, the U.S had bombed a wedding party in Nangarhar leaving 47 civilian partiers dead, including the bride. On July 4, that year 22 civilians were blown up when U.S. helicopters rocketed two vehicles in Nuristan.

»I suppose it’s not too late for civilized governments around the world to suspend relations with the United States to protest the killing of as many as 170 civilians that died under the U.S-led bombing of Helmand Province at the end of June 2007, or the 21 civilians that were killed in the same area on May 9 that year.

»In October 2004, Human Rights Watch estimated that 100,000 Iraqis had been killed since the U.S. bombing and invasion started in 2003. The State Department neglected to condemn this mass destruction of civilians, and the Pentagon responded to the report not with a denial but with an announcement that it did not keep a tally of civilian deaths.

»The UN Security Council might have resolved some mild censure when its own investigators confirmed in October 2001 that U.S. warplanes had destroyed a hospital in Western Afghanistan — a blatant violation of the laws of war since hospital roofs are clearly identified. Of course, U.S. bombardment of legally protected populations and civilian objects is always “accidental,” like when the Pentagon said its missiles had “mistakenly” killed nine civilians south of Baghdad on Feb. 4, 2008. The same apologists regularly declare without irony that the U.S. Air Force is the finest and best equipped in the world.

»Some will say the Syrian murders are far worse than “unavoidable wartime errors” because the government there is said to have attacked its own people. They will have to forgive the scoffing coming from descendants of enslaved African Americans, Native North American Indians, interned Japanese Americans, and the civilian victims of U.S. human radiation experiments and nuclear bomb testing.»

Les textes cités concernent exclusivement la partie américaniste du domaine parce que l’auteur est citoyen américain, avec sa tendance à centrer son attention sur l’action de son pays, mais aussi, plus objectivement, parce que les actions même des USA ont conduit à des pertes humaines civiles massives. Des termes techniques (“dommages collatéraux”, etc.) sont employés pour désigner ces tueries, qui ont la “vertu” d’innocenter techniquement les auteurs de ces actes et ceux qui donnent l’ordre d’effectuer les missions au cours desquels de tels actes sont accomplis. D’une façon plus générale existe une “philosophie” de type statistique, ou de type statistiquement négationniste, que Laforge mentionne à propos de la bataille de la ville de Faloujah, en 2004 en Irak («[T]he Pentagon responded to the report not with a denial but with an announcement that it did not keep a tally of civilian deaths.»). Cette “‘philosophie’ de type statistiquement négationniste” relève d’une décision officielle du commandement des forces armées américanistes, annoncée en mai 2003 par le général Tommy Franks, commandant du théâtre CENTCOM, qui dirigeait l’invasion de l’Irak : effectivement, les services des forces armées américanistes ne tiennent pas à jour, officiellement, un bilan statistique des pertes civiles dans les opérations entreprises depuis le 11 septembre 2001. S’il y a des bilans effectivement comptabilisés, comme le rappelle Laforge dans plusieurs cas, souvent d’une façon très modérée (les 100.000 morts en Irak de Human Watch montent jusqu’au million et au-delà selon d’autres organisations), il s’agit d’interventions “accidentelles” selon le Pentagone, relevant d’organisations diverses, allant de telle ou telle ONG, tel ou tel expert, et jusqu’à l’ONU elle-même, ou encore de gouvernements “étrangers”, – donc, des interventions qui n’entrent pas dans le cadre de la “philosophie” statistique du même Pentagone.

Cette “philosophie” statistique, purement technique, a un effet remarquable : elle interdit l’accès au domaine moral. Littéralement, pour la direction générale de l’américanisme, émanation impeccable et servile du Système, il ne peut y avoir en aucun cas de jugement moral sur les morts causés par l’intervention des forces armées américanistes. (Observons, – cela va sans dire mais remarquablement bien mieux en le disant, – que cette “philosophie” a totalement infecté les psychologies des dirigeants politiques des pays européens du bloc BAO. Sans doute est-ce un des acquis vertueux les plus remarquables d’organisations du type OTAN, qui permet une standardisation-Système de telles pratiques. Que Sarko soit remercié pour nous y avoir réintégrés, “nous Français”, du pays du général de Gaulle.) Si ce domaine moral est ainsi balisé, verrouillé et vertueusement neutralisé, avec complicité des BHL divers, et permet en principe le développement de toutes les politiques, de toutes les interventions, et de poursuivre ainsi le but central du Système qui est la destruction du Principe, – par contre un autre domaine fort intéressant et insaisissable est directement concerné : il s’agit de la psychologie.

La psychologie , justement, est à la base de cette “philosophie” statistique, et nullement, à notre sens, un cynisme quelconque qui n’est qu’une explication superficielle, fractionnée, et où le jugement le cède autant à la passion et à l’idéologie que la chose jugée. C’est le trait de l’inculpabilité, que nous jugeons spécifique à l’américanisme (et, depuis l’évolution de ces dernières années, à ses extensions au bloc BAO), qui est le fondement psychologique de cette démarche statistique. L’inculpabilité, comme trait de la psychologie alimentant le jugement absolu que la culpabilité est une situation par essence absolument étrangère à l’américanisme, autorise et même recommande la démarche statistique de non-comptabilisation des pertes civiles causées, – éventuellement par les forces armées américanistes, si cette hypothèse incroyable peut être envisagée, – par prudence vertueuse, dirions-nous, parce que leur décompte pourrait être saisi comme prétexte infâme par l’ennemi déloyal pour faire un procès moral aux forces américanistes, et que ce procès doit être empêché par tous les moyens parce qu’il est par avance totalement infondé et inacceptable. D’ailleurs, dans une grande preuve technique d’humanité, les forces armées US ont pris toutes les précautions pour aider les civils à éviter toute perte, comme The Independent le rapportait à l’automne 2004 lors du siège et de la prise de Faloujah (voir notre texte du 3 décembre 2004) : «Mr Rumsfeld confidently asserted last week that civilians had been given guidance on how to avoid getting injured. He predicted that there would not be large numbers of civilians killed, and “certainly not by US forces”.» En ce sens, les civils qui seraient tués, – qui ont été, sont et seront tués du fait de l’action des forces US, – le sont absolument de leur propre faute, pour n'avoir pas suivi les consignes du Système, – pauvres fous ; ils ne seraient pas, – ils ne sont pas victimes mais coupables

Il est inutile de s’attarder à une démonstration de l’horreur inhumaine, mécaniste, robotisée, vidée de toute substance, de ce comportement et de tels raisonnement qui imposent à l'esprit une véritable torture intellectuelle, parce que cela serait s’abaisser à leur niveau. Cela, on doit l’éviter. On sait comme une évidence qui n’a besoin d’aucune démonstration puisque preuve absolue en soi, que, – pour s’en tenir à cet exemple parmi d’autres, mais celui-là carabiné, – Faloujah et le massacre qui y fut perpétré jusqu’à des suites atroces (naissance d’enfants difformes nés à la suite de l’emploi d’obus à l’uranium appauvri), dans l’indifférence des cohortes de BHL, furent la grande démonstration de cette ignominie qui passe tout, cet exemple de ce que nous désignions à l’époque sous l’expression de “barbarie climatisée” (en référence au Cauchemar climatisé de Henry Miller), ou bien, autre variante, une “barbarie hollywoodienne”. Dans tous les cas, il s’agit, au-delà de la technicité, de la réalisation des voeux du “barbare jubilant”, dont le texte fondateur de Ralph Peters remonte à 1997…

Par contre, une telle infamie qui représente la parfaite application du standard-Système a un prix, et il est psychologique. Il se trouve dans le fait que les psychologies humaines persistent à être ce qu’elles sont, malgré l’ajout des caractères américanistes, et elle frappe de plein fouet les soldats américanistes, redevenus américains pour l’occasion. On connaît les ravages extraordinaires sur la psychologie des troupes, de ces guerres menées dans cet esprit d’écrasement systématique et selon cette “philosophie” du refus d’en rendre compte, qui reflètent autant l'effondrement de notre civilisation que notre lâcheté pour accepter ce phénomène. On ne sera pas étonné d’apprendre (The Marine Times, le 31 août 2012) que 13% des Marines déployés au combat “envisagent” d’une façon ou l’autre le suicide. S’il faut l’absurde pour cela, le Système ne cesse de montrer que sa surpuissance débouche sur l’autodestruction.

Certes, le massacre de Houla est chose affreuse, et il se trouve néanmoins que nous ne savons pas qui est (sont) le(s) coupable(s). Par contre, nous savons, nous, qui nous sommes, et le claquement de mâchoires de ces hurlements de hyènes robotisées contre un coupable désigné avant le crime, anime sans nul doute le spectacle général que nous nous offrons à nous-mêmes, dont nous avons rappelé les fondements, qui donne chez toute âme bien née ce qu’il doit donner : la nausée. Il y a différentes manières pour la Matière de se déchaîner, et pour nous c'est l'estomac qui se retourne…


Mis en ligne le 1er juin 2012 à 11H04