Le JSF menace-t-il Lockheed Martin?


22/07/2011 - Bloc-Notes

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En juin, Lockheed Martin (LM) avait annoncé qu’il mettait à pied 3.300 de ses employés. Le 19 juillet, la société a annoncé un nouveau contingent de mise à pied de 6.500 personnes… C’est simplement une touche dans la toile de fond de ce qui commence à ressembler à la possibilité précise et pressante d’un terrible affrontement, – une véritable guerre. Le JSF, qui n’est prêt pour rien, n’y participera certainement pas, mais il en serait la cause si elle éclatait.

…Car la réaction de l’amiral Venlet, chef du JSF Program Office (JPO) du Pentagone, après l’annonce de nouveaux dépassements de coûts , commence à ressembler à un terrible ultimatum. C’est LM qui figure le méchant ; tout le monde, à Washington, du Pentagone au Congrès, commence à en avoir assez.

Colin Clark, récemment passé du site DoDBuzz au site Defense.AOL.com, détaille la réaction de l’amiral Venlet, sur ce dernier site le 19 juillet 2011. Venlet est un dur, il a été mis au JPO pour dompter la bête, – c’est-à-dire le programme JSF. Mais la bête n’est-elle pas, après tout, LM soi-même, et ce qui commence à apparaître comme son incapacité chronique à développer d’une façon satisfaisante ce programme maudit ? Ces nouveaux dépassements de coûts, cette fois directement sur le prix à payer pour les 28 premiers avions de série, ressemble à une goutte d’eau de près d’un $milliard qui menace de faire déborder le vase.

«Echoing recent comments by the head of Pentagon acquisition, Ash Carter, Vice Adm. David Venlet said in a prepared statement that, “Costs must come down significantly to make this aircraft one we can afford.”

»For the first time since initial stories broke a few days ago about a substantial cost increase in the first three low-rate production runs, Venlet detailed exactly how much they have risen. “The first three initial production contracts are exceeding target costs by 11-15 percent. Over-target cost projections for the 28 U.S. aircraft in these production lots total $918 million. The U.S. Government is responsible for paying $635 million and the contractors [Lockheed Martin and Pratt & Whitney] pay $283 million by reducing their target fee. Adding to the extreme burden, and a product of the plan that is concurrently testing and producing aircraft, $136 million [to fix cracked bulkhead on F-35B and other problems] is required to modify early production aircraft to attain useful service life and capability,” Venlet said in the lengthy statement.

»So, to pull some of that dense information apart, the government will pay an additional $635 million in LRIP lots 1-3. To bring the F-35Bs up to speed and pay for unexpected fixes, the government will pay another $135 million, bringing the government total to $771 million. Lockheed and Pratt will pay $238 million of the $918 million.

»A congressional aide was withering in reaction to the news of the new cost figures: “$6,566.0 million for 28 production jets...$234.5M each... That's a long way from the unit recurring flyaway cost established in 2002 by the JROC,” the aide wrote. [Eds. note – Those unit costs, set in a June 6, 2002 memo in 2002 dollars by Gen. Peter Pace, were: $37.2 million for the F-35A; $48.1 million for the F-35C and $46 million for the F-35B.] “And so, how does DOD define ‘affordable’?” That is one big delta.

»Lockheed was at pains to put the nicest spin on the news. “The numbers you are seeing are still being scrubbed and are the worst case scenario. On the Lockheed Martin side we are working hard to lower it,” said F-35 spokesman Mike Rein. That said, as we indicated in May, whatever the final total is we will pay approximately 30 percent of the overrun.”

»All this raises the very important question – what next? The clearest and most obvious effect will be on the LRIP 5 negotiations underway. Lockheed will find itself courteously slammed against the wall and told to cough up the lowest price. “Going forward, controlling costs is an absolute must. We worked for the last year to obtain substantial insight into F-35 manufacturing span times and costs,” Venlet said in his statement. He notes that in LRIP 4, “overruns to the target cost result in equal sharing of overruns between the contractor and the Government up to a ceiling amount. Cost overruns that exceed the ceiling price are all paid by the contractor.” That sounds like a not-so-subtle hint to Lockheed.»

…Maintenant, ajoutez ceci pour la documentation de la question, toujours de Colin Clark, sur le même site, le 20 juillet 2011, qui est l’avertissement du député républicain McKeon, président de la commission des forces armées de la Chambre et un ami du complexe militaro-industriel. McKeon rejette le dernier plan de compromis (plan proposé par six sénateurs, dits Gang of Six) en cours de négociation entre le Congrès et le président pour résoudre la question affreusement pressante de la dette, parce que ce plan prévoit des réductions trop fortes dans le budget du Pentagone…

«“Based on what we've read the proposal would result in $886 Billion in security cuts over 10 years. Due to a firewall in the proposal between security and domestic spending, nearly half of the discretionary savings in this proposal comes from security programs. The Department of Defense spending accounts for roughly 85% of security spending,” Rep. Buck McKeon wrote in a July 20 memo to Republican members of his committee. McKeon, who has made clear since becoming chairman that he will oppose most significant cuts to the defense budget, noted that, “defense has already shrunk $439 billion over 10 years. In its current form, I cannot support the Gang of Six proposal.”»

Quoi qu’il en soit, vous ne pouvez sortir de cette image, qui est à la fois réaliste et symbolique : l’affaire du JSF opposant deux puissances aux abois, LM dans un coin et sur la défensive, le Pentagone dans l’autre coin, et qui désormais exhale sa fureur. La crise du JSF, époustouflante en elle-même, ne cesse de s’aggraver, notamment en fonction des pressions extérieures et particulièrement pour ce cas la crise de la dette, du déficit et du budget de Washington. (Cette crise, dans laquelle on ne voit toujours pas de signe d’amélioration, se heurte à la limite du 2 août, à partir de quand Washington est déclaré en cessation de paiement.) Pour cette dernière raison, dans ce climat pressant et extrêmement contraignant, le Pentagone devient extrêmement nerveux et deviendra de plus en plus intransigeant et brutal vis-à-vis de Lockheed Martin. L’intervention de l’amiral Venlet est caractéristique de cette attitude et contient une menace précise contre LM. Le Pentagone (Venlet & Cie) va se montrer d’autant plus dur, désormais, d’autant plus abrupt, qu’il y a la crise de la dette et les réductions budgétaires qui s’annoncent, – et qu’il y a des chiens de garde teigneux, du genre McCain, qui vont se trouver de plus en plus à l’aise pour attaquer le JSF, jusqu’à demander son scalp. Dans ces conditions, l’enthousiasme pour le JSF que le Pentagone est obligé de montrer régulièrement devant le Congrès pour obtenir ses budgets va paraître de plus en plus contraint, factice, et sera de moins en moins convaincant.

D’un autre côté et de l’autre côté, LM n’est pas le méchant absolu qu’on croit. Effectivement, il ne parvient pas à sortir le programme JSF de l’affreuse spirale où il se trouve, – certains diraient, “a death spiral”, – et ce n’est pas faute d’essayer. En fait, LM se trouve dans la même situation que Boeing, qui fait face (déjà) à un dépassement de coûts sur les premiers exemplaires de production du ravitailleur en vol dont il a remporté le contrat contre EADS/Airbus : dans les deux cas, les partenaires privés doivent prendre en charge, par contrat, une partie du dépassement de coûts, avec pourcentage progressif jusqu’à 100% à partir d’un nombre donné d’exemplaires produits. C’est justice, dira-t-on, et encore justice bien modérée, car qui est fautif dans ces affaires de dépassements de coûts, sinon ceux qui sont invités à payer fort modérément leurs propres erreurs et leur incompétence ? Mais la question d’importance est moins à ce niveau, moins celle de la comptabilité à côté des profits plus ou moins modérés, moins celle de la responsabilité finalement, que celle de la viabilité de l’industrie US d’armements face au Sphinx destructeur et déstructurant qu’est devenu l’enjeu du développement des systèmes de hautes technologies, dans la situation générale de cette crise fondamentale qui soumet l'ensemble des structures du Système à des pressions épouvantables. Le fait, finalement assez logique quand l'on considère l'ensemble, est qu’il semble que ces sociétés soient aussi incapables de maîtriser les coûts de ces systèmes qu’elles ne le sont de maîtriser l’ensemble technologique de ces systèmes.

En juin, en annonçant le licenciement de 3.300 employés, LM avait souligné que cette mesure se suffisait à elle-même. La nouvelle vague de licenciements, notablement plus sérieuse, signifie que ce n’est pas le cas, que LM, qui a toujours de bons carnets de commande, est dans une situation financière délicate, – ou craint de l’être très rapidement, et dans une occurrence où le JSF et ses coûts incontrôlables constituent une terrible menace. La perspective de devoir prendre à sa charge une partie de plus en plus importante des dépassements de coûts du programme peut être alors considérée comme une menace directe contre l’équilibre financier de l’énorme conglomérat Lockheed Martin. Ce serait une situation similaire à celle de la société Grumman en 1974-75 : liée à l’U.S. Navy par le même type de contrat pour le chasseur F-14 Tomcat et confrontée à des dépassements de coûts de $2-$3 millions par exemplaire, Grumman allait vers la faillite ; la société ne fut sauvée que par une commande, en 1976, de 100 Tomcat par le Shah d’Iran, qui accepta de payer immédiatement et rubis sur l’ongle sa commande, avant même la livraison des avions, procurant ainsi à Grumman les liquidités nécessaires. Mais, certes, la similitude s’arrête au cas brut. Les conditions sont radicalement différentes, tant du point de vue de l’ampleur et de la maîtrise des coûts, de la situation générale aux USA, etc. – et puis, Ahmadinejad n’est certainement pas le Shah d’Iran…


Mis en ligne le 22 juillet 2011 à 01H12