La crise des antimissiles, miroir de l’époque


09/04/2012 - Bloc-Notes

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La crise des antimissiles, miroir de l’époque

La crise quasi-perpétuelle des euromissiles, – BMDE pour l’Europe, ou GBMD pour la dimension globale, – très larvée de 2008 à la mi-2011, est revenue au premier plan de l’actualité, à cause des pressions US (du complexe militaro-industriel) pour l’extension de la chose, à l’occasion d’un affaiblissement notable du pouvoir washingtonien et d’une situation politique très instable de crise. L’intérêt de cette crise, aujourd’hui, se trouve dans son extrême diversification de sens et de forme, qui fait d’elle un miroir de l’époque.

Il est bien entendu que les Russes sont de la partie… Ce sont même les seuls “partenaires” (comme eux-mêmes disent) des USA, le reste (OTAN, Europe, y compris la France totalement réduite à un vide doctrinal de servilité satisfaite) étant aligné sur les USA. Les Russes sont bien entendu des “partenaires” extrêmement critiques, qui s’estiment comme les premiers visés par le réseau antimissiles, puisque celui-ci a une potentialité de réduction significative de leurs capacités offensives stratégiques actuelles, jusqu’à constituer dans des cas extrêmes un déni de la dissuasion.

(On observera avec intérêt que ce point constitue une convergence de facto, très puissante et irrésistible, jusqu’ici non relevée d’une façon précise mais extrêmement significative, avec une des positions exprimées dans le très intéressant discours de Jean-Luc Mélanchon, sur le programme de sécurité nationale du FdG [Front de Gauche], le 30 mars 2012 au Cercle Républicain à Paris. Il serait bon que nous envisagions de revenir plus en détails sur cette intervention, avant la date fatidique du premier tour des présidentielles françaises. Nous tenterons d’y veiller.)

… C’est par conséquent de chez les Russes que viennent les nouvelles les plus intéressantes sur la crise BMDE/GBMD, attendu que, du côté US, n’existent aucune pensée cohérente, aucune conception structurée, aucune pensée élaborée sur ce qui n’est que l’automatisme d’une dynamique de surpuissance du système du technologisme à bout de souffle… Mais il n’y a pas que le système du technologisme à intervenir, justement ; et c’est ce qui nous intéresse. Pour concrétiser cet intérêt, et l’expliciter, nous proposons deux nouvelles très récentes, toutes les deux d’origine russe (Russia Today). On verra que la première concerne le système du technologisme, la seconde le système de la communication.

• La première concerne des déclarations de Alexei Pouchkov, président de la Commission des affaires internationales à la Douma, le 6 avril 2012. Selon Pouchkov, le plan US d’extension des antimissiles aux pays du Golfe implique la possibilité, sinon la probabilité d’une attaque contre l’Iran (des USA, d’Israël, éventuellement des pays du Golfe pendant qu’on y est)… «“The formation of the missile defense system is a new step to signal the possibility of a military strike on Iran, at least in a political context,” Alexey Pushkov told a round table conference on Iran at the State Duma. “A missile defense system is only needed in the event that Iran decides to retaliate, since there are no reasons to think that Iran would be the first to launch a strike all of a sudden,” Pushkov said.»

• La seconde nouvelle concerne des précisions concernant le symposium d’un genre complètement nouveau que les Russes organisent les 3 et 4 mai prochains, à Moscou. Nous avons déjà parlé de ce projet le 22 mars 2012. Le 6 avril 2012, Russia Today présente le projet comme devant s’avérer être un succès de communication considérable.

«Russia has invited about 50 states, including the US and other NATO members, to participate in an international conference on missile defense, to be held in Moscow on May 3-4. The Russian Defense Ministry received even more positive replies to its invitations than expected, said Sergey Koshelev, the head of the body’s Main Department for International Military Cooperation. He noted that only one country – a European NATO member-state – said that it would not take part in the summit.

»In addition, Moscow sent invitations to about 40 foreign military experts from non-government organizations, Koshelev said. He added that last week, at a meeting with NATO leadership in Brussels, he was assured that the alliance would accept the invitation to the conference. Representatives of China, South Korea, Japan, the Commonwealth of Independent States (CIS) and member-states of the Collective Security Treaty Organization (CSTO) are also expected to attend the event. […]

»The Chief of the General Staff of Russian Armed Forces Nikolay Makarov will present a speech at the gathering explaining Moscow’s official stance on the issue. “We simply want to draw attention [of American colleagues and other partners] to Russian concerns so that they think about strategic consequences of their plans on missile defense,” Koshelev said.»

Ces deux nouvelles donnent un contraste saisissant qui concrétise effectivement les traitements complètement différents du même problème, ou de la même crise dans ce cas, selon qu’elle est abordée du point de vue du système du technologisme ou du système de la communication. Dans le premier cas, nous sommes plongés dans la “réalité” de la possibilité d’une guerre (l’attaque contre l’Iran), selon les données classiques de l’affrontement géopolitique, avec un rôle important donné au système antimissiles présenté ici comme une des conditions de cet affrontement par la sécurité qu’il assurerait aux pays du Golfe, dont on connaît l’inquiétude au cas où éclaterait ce conflit. Dans le second cas, la même crise est traitée du point de vue du système de la communication, par une manifestation internationale majeure, évidemment dépourvue de tout son contexte direct d’affrontement brutal de guerre, où l’“affrontement” est transporté directement sur le terrain de la communication.

Or, il y a des différences majeures du point de vue de l’opérationnalité, entre les deux cas. Dans le premier, l’arrangement est sujet à de considérables conditions, dont, notamment, l’accomplissement concret est placé dans un champ hypothétique, chronologique, technologique et politique extrêmement incertain. La proposition de déployer un réseau antimissiles pour les pays du Golfe implique un laps de temps important, des conditions technologique et politiques très complexes, que beaucoup d’éléments hors du contrôle des instigateurs, et même contre leurs intérêts, peuvent modifier, éventuellement d’une façon radicale, durant ce laps de temps. La situation est très incertaine des points de vue politique et opérationnel autour des possibilités d’attaque de l’Iran, les conditions sont très “lourdes” du point de vue du système du technologisme, et la mise en œuvre est également extrêmement incertaine et extrêmement “lourde”. On peut d’ailleurs noter que des interférences du système de la communication peuvent jouer un rôle extrêmement perturbateur, également au désavantage des instigateurs.

Dans le second cas, la situation est beaucoup plus nette, beaucoup plus rapide à être mise en place. Elle est très dynamique et peut provoquer des changements importants, essentiellement à l’avantage des instigateurs (les Russes) si l’on considère que l’état d’esprit est au départ très hostiles entre les deux groupes qui se rencontrent (les Russes, qui ont initié l’affaire, et leurs amis d’une part, les pays du bloc BAO qui veulent absolument imposer leur systeme antimissiles, d’autre part). D’une certaine façon, les instigateurs, qui n’ont rien à perdre, ne peuvent susciter par leur attitude que des surprises ou des interférences qui leur seraient bénéfiques. Le climat créé par l’esprit d’“ouverture” des Russes, si cet esprit l’est effectivement, l’effet éventuel des explications des Russes de leur propre position, ne peuvent leur apporter que des changements bénéfiques s’il y a des changements, toujours en considérant que la situation de départ est celle de l’affrontement. On se trouve dans un cas beaucoup plus actuel où le système de la communication joue à plein, mais utilisé par les Russes d’une façon notablement habile dans un sens antiSystème, s’ils parviennent par cette initiative à établir un climat de confiance et à modifier les psychologies.

Non seulement ces deux situations constituent effectivement un miroir de notre époque, mais elles le constituent également d’une façon dynamique, en évoquant l’affaiblissement grandissant du rôle du système du technologisme à l’avantage du système de la communication. Comme nous l’avions déjà observé, il est remarquable que ce soit les Russes qui aient initié la chose, eux dont la réputation héritée de la Guerre froide, pour la perception du bloc BAO, est celle d’une obsession du secret accompagné de maladresse et d’inexpérience en matière de communication (ce qui n’est pas la propagande rigide et grossière). S’ils ouvrent effectivement leurs dossiers avec le moins de restriction possible, alors que les USA, proposant eux-mêmes à la Russie des données significatives sur leur réseau antimissiles, ne livrent que des informations sans importance (voir encore au 22 mars 2012), les Russes auront remporté une bataille significative du point de vue de la communication. Une situation nouvelle peut alors se dégager, basée sur la communication justement, et qui deviendrait un frein puissant à toute initiative belliqueuse “lourde” liée directement ou indirectement à la crise des antimissiles. Le système de la communication confirme une fois de plus son caractère très ambivalent et très varié dans ses effets, selon qui en use (à peu près ce que nous nommons son caractère Janus). Dans ce cas qui montre son utilisation extensive par eux, le système de la communication deviendrait aux mains des Russes une dynamique antiSystème, puisque capable de freiner les projets antimissiles US qui sont directement enfantés par le Système.


Mis en ligne le 9 avril 2012 à 09H06