Impressions sur la “fragilité” russe


12/07/2012 - Bloc-Notes

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Impressions sur la “fragilité” russe

La question des références pour parvenir à une perception acceptable des situations du monde est essentielle, dans un temps où règnent la plus complète subjectivité, la manipulation et la narrative dans le système de la communication et, par conséquent, dans l’information. Le chroniqueur indien M.K. Bhadrakumar est, à cet égard, une référence de bonne confiance. Nous tiendrons donc son dernier article, qui est une rapide impression de la situation russe, retour de deux jours passés à Moscou, pour largement supérieur en véracité aux tonnes d’articles-standard que publie la presse-Systrème, y compris et surtout les “journaux de référence” qui sont aussi bas qu’ils prétendent être hauts, sur la situation en Russie. La narrative de la fragilité russe, et particulièrement de Poutine, le-président-qui-ne-terminera-pas son-mandat, est en général accueillie par des éclats de rire, nous rapporte M.K. Bhadrakumar, sur son site Indian PunchLine, le 10 juillet 2012.

«Almost across the board, all my friends — and even casual encounters like the taxi driver or the bar maid or the concierge at the hotel — passed on the judgment that ‘life is improving’ in Russia. Of course, there is the caveat that the capital city is always a hopelessly spoilt brat and life in tooth and claw is to be found elsewhere in the country. [...]

»All the same, the capital reflects the spirit of the times and is also the trendsetter. Thus, I concluded that when the flame of hope burns in the common man’s mind about a better life ahead, the country is not in any imminent danger of ‘implosion’. Inveterate cold warriors like Ariel Cohen are talking rubbish.

»Unfortunately, the protest demonstrations had died down by the time I got to Moscow. But, again, unlike the impression being conveyed in the Western media, no one saw the regime in existential danger. When I probed friends with Cohen’s prophecy that Vladimir Putin won’t complete his term in office, they laughed at my naivety and ignorance. Everyone — including harsh critics of the regime — agreed that Putin’s mandate (62%) is an accurate reflection of his immense popularity and of the Russian people’s conviction that he is the best leader to lead Russia at this point in its history.

»The protestors themselves appeared to me as incohate, with no big picture for Russia, highly fragmented ideologically and politically (ranging from liberals to Nazi sympathisers) with a variety of nationalist groups beign the noisiest. By the way, I could discern for the first time a latent undercurrent of antipathy toward foreigners and a demand for stringent anti-immigration laws — something unthinkable in the Soviet era.

»Coming back to the demonstrations, no one saw them reappearing on the streets on a scale to create disharmony or disrupt order, leave alone to bring down the house. In retrospect, Putin took a wise decision to remove lid and let off the steam — not to use state power or coercion to curb protestors and dissent.

»So, it is back to business? The dismal part is that most Russians I spoke to do not think the regime has the capacity or willingness to reform on its own. Because, entrenched vested interests within the regime may stymie any efforts to reform. Citing specific instances in the recent weeks and months relating to the formation of the new government and the placement of powerful personalities, Russians argue that the ‘ancien regime’ is continuing to monopolise power despite the promises of change that have been held out…»

Ce témoignage, auquel il faut accorder bien plus d’importance que tous les jugements extérieurs et intéressés sur la situation en Russie, concerne l’essentiel dans la polémique en cours entre le bloc BAO et la Russie à propos des ONG russes alimentées par de l’argent non-russe, et qu’une nouvelle loi, considérée par la Douma mais pour laquelle Poutine demande des amendements dans un sens libéral, va faire entrer dans une réglementation plus stricte. Cette loi a provoqué diverses réactions courroucées venant évidemment du bloc BAO, dont celle de la Haute représentante de l’UE, Lady Ashton, qui a, comme à son habitude, publié un communiqué. (Cela semble effectivement l’acte essentiel de “politique étrangère” de l’Europe,– tandis que les USA réagissaient par une déclaration d'un porte-parole du département d'Etat dans le même sens.) On en publie ici les deux premiers paragraphe, sans nous attarder sur le fondement de la critique, correspondant aux normes actuelles BAO d’interférences dans les affaires intérieures et la souveraineté, à partir de situations qui sont elles-mêmes la conséquence d’autres aspects de cette même sorte d’interférences ; on le fait simplement pour faire goûter la tranquillité et la certitude stupéfiantes, comme allant de soi avec une poussée qui semble irrésistible, avec lesquelles les législations du bloc BAO, USA et UE, sont présentées comme la référence évidente pour “le reste” (the Rest Of the World), les moujiks et compagnie. (Voir le passage souligné en gras par nous.) Pour se conformer aux normes BAO, les Russes n’auraient donc plus qu’à chercher, en même temps que l’une ou l’autre traces d’activités “terroristes” aisément détectables par anticipation, comme font le FBI et consorts, chez tel ou tel membre de l’une ou l’autre ONG qui va bien, une formule type-Guantanamo pour résoudre la sorte de problème que leur posent ces activités de “l’une ou l’autre ONG”.

«La Haute Représentante de l'Union, Mme Catherine Ashton, est vivement préoccupée par les modifications de la loi russe sur les ONG qui ont été adoptées en première lecture le 6 juillet par la Douma contre l'avis du Conseil consultatif auprès du président de la Fédération de Russie pour les droits de l'homme et le développement de la société civile.

»Selon ces modifications, les ONG russes qui bénéficient d'un financement étranger et qui sont considérées comme exerçant des activités politiques, qui ne sont que vaguement définies, seront tenues de se présenter comme “agents de l'étranger” dans toutes leurs activités. Le texte impose d'autres restrictions, des charges administratives supplémentaires et prévoit même des peines d'emprisonnement. Cette loi ne peut être comparée à aucune forme de législation ou de pratique en vigueur dans l'UE ou aux États-Unis.»

On peut constater que cette bataille au niveau de l’“agression douce”, des ONG, etc., en même temps que les pressions qui vont avec, alors qu’on voit par ailleurs (M.K. Bhadrakumar) les constats faits pour ce qui concerne la situation en Russie, rendent compte parfaitement du schéma classique de la recherche de la déstructuration systématique du bloc BAO, mais cete fois avec la perspectives de réactions fortes du pays agressé, en cours et à venir. La défense de la Russie se durcit terriblement, comme la loi envisagée elle-même, qui est notablement dure, parce que dans l’actuel contexte seul l’affrontement est envisageable, et seul le durcissement est une évolution envisageable pour la Russie. Le paradoxe de cette situation est que Poutine apparaît dans ce contexte beaucoup plus modéré que ne le présente la presse-Système et qu’il devrait être poussé au durcissement par la pression de sa base politique, voire de la population. La perspective n’est pas du tout d’un accroissement de la contestation mais d’un accroissement de la pression populaire pour un durcissement anti-occidental (au reste, une partie de l’“opposition” à Poutine que l’“agression douce” est censée favoriser va elle-même dans ce sens, notamment celle du parti communiste).

De ce point de vue, le cas de la Russie diffère complètement des cas des “révolutions de couleur” diverses des années 2003-2006, notamment par la solidité du sentiment national russe et le regroupement autour du gouvernement et de l’État, quels que soient les reproches qu’on puisse leur faire. L’attaque contre la souveraineté avec l’interférence dans la situation intérieure va être ressentie vivement par la population, d’autant que l’attitude du bloc BAO dans ce cas est absolument radicale puisque perçue par le bloc lui-même comme objectivement justifiée par les conceptions qui la dirigent, et que son attaque ne cessera de s’accentuer au niveau officiel et de la communication. Dans le contexte général de crise extérieure que l’on connaît (Syrie et le reste), où la Russie est en position d’affrontement avec le bloc BAO, le sentiment populaire a de fortes possibilités de devenir de plus en plus radical lui-même. Ce n’est donc pas vers une situation de “fragilisation” intérieure de la Russie que l’on évolue, mais effectivement vers une situation de durcissement interne du pays dans son entièreté, contre l’extérieur. Au contraire d’être mis en accusation et “fragilisé” lui-même, comme le souhaitent les activistes du bloc BAO, le gouvernement Poutine va surtout devoir tenter de contenir la pression populaire en faveur d’un durcissement contre le bloc BAO.

Ce facteur de l’“agression douce” a donc toutes les chances d’obtenir le résultat inverse à celui qu’il recherche, en renforçant l’union intérieure en Russie et en renforçant l’antagonisme avec le bloc BAO. Les effets sur la politique extérieure (affrontement, là aussi) seront importants, parce que, finalement, les deux aspects (situation intérieure et durcissement d’une part, crises extérieures d’autre part) ne vont plus cesser de s’alimenter l’un l’autre. La connexion entre la situation intérieure russe avec l’“agression douce” et la situation extérieure (Syrie) a déjà été constatée dans un premier temps (voir le 2 avril 2012 : «[I]l y a une chose plus intéressante encore à examiner, qui est la cause de l’engagement russe. La Russie, jusqu’à l’automne 2011, avait conservé une attitude réservée, malgré l’aggravation constante de la situation en Syrie, notamment pour le régime Assad. La réaction russe a commencé à peser à partir du tout début de 2012… […] Notre hypothèse à ce point est qu’il faut établir un lien avec la situation en Russie telle qu’elle est apparue avec les deux élections (législatives de décembre 2011 et présidentielles de mars 2012) et la perception d’une attaque contre le pouvoir en place par le système de la communication…»). Les développements du processus de l’“agression douce” et les réactions générales en Russie, y compris populaires, vont renforcer irrésistiblement cette évolution, dans le sens d’une situation d’affrontement avec le bloc BAO, avec une Russie conduite à un durcissement général.


Mis en ligne le 12 juillet 2012 à 06H00