Forum

Article : Le dernier survivant du rêve brisé

Pour poster un commentaire, vous devez vous identifier

D'autres aussi ont perdus l'espoir

Dedef

  28/08/2009

Noam Chomsky : ” Il n’y a plus de sentiment d’espoir “
Les Echos   [ 18/08/09 ] 
  http://www.lesechos.fr/info/inter/300370035-noam-chomsky——-il-n-y-a-plus-de-sentiment-d-espoir—.htm

Pour Noam Chomsky, professeur au MIT, la financiarisation de l’économie, l’idéologie ” fanatique ” de l’efficacité des marchés et le pouvoir croissant du secteur financier ont précipité cette crise. Si celle-ci ne lui paraît pas à la même échelle que la Grande Dépression des années 1930, il estime qu’il y avait alors plus d’espoir dans les catégories modestes. 
Quand vous analysez la crise que nous traversons, comment la jaugez-vous en termes d’importance et d’impact par rapport à d’autres que vous avez connues ?
Mon enfance est celle de la Grande Dépression de 1929, et la crise actuelle n’est pas à la même échelle. En tout cas d’un point de vue économique. Mais d’un point de vue psychologique, ou culturel, je ne sais pas, il y a une différence. Pendant la crise de 1929, les membres de ma famille étaient des travailleurs, tous au chômage. Mais ils avaient de l’espoir.

De l’espoir ?
Oui, il y avait à l’époque le sentiment que les choses s’amélioreraient. C’est une époque, où même si l’on n’avait pas été longtemps à l’école, la culture était beaucoup plus présente dans les classes modestes. On écoutait le Quartet de Budapest, on discutait des mérites de Freud. Les syndicats se développaient et les gens découvraient les vacances. Ils étaient très pauvres mais ils avaient la certitude que la vie était riche, et qu’elle serait meilleure. La période que nous vivons actuellement est beaucoup plus déprimée, il n’y a pas de sentiment d’espoir. Les gens sont des victimes, pas des agents du changement. Pour continuer le parallèle avec les années 1930, il y avait à l’époque beaucoup d’activisme. Il y a eu des sit-in dans des usines. Dans la littérature de l’époque, on décrit les menaces sur l’appareil industriel et la montée du pouvoir politique des masses. Tout cela était très effrayant pour la classe d’affaires.

En quoi est-ce différent aujourd’hui ?

Avant c’était une lutte des deux côtés. Maintenant, il n’y a plus que les riches contre des gens désorganisés. Je vais vous donner un exemple qui est assez éclairant. L’administration Obama est en train de démanteler l’industrie automobile, qui était le coeur de l’industrie américaine. Ca ne dérange pas tant que ça les propriétaires, qui peuvent fabriquer ailleurs pour moins cher. Et avec moins de contraintes environnementales. Et cela ne dérange pas non plus Wall Street qui a le gouvernement et le Congrès dans sa poche depuis la financiarisation de l’économie. Mais on démantèle alors que l’on a vraiment besoin de ces emplois. Ces ouvriers maîtrisent l’acier et nous en avons besoin pour créer des transports ferroviaires rapides et mettre un terme à notre dépendance abusive envers les matières fossiles. Mais que fait-on ? Notre ministre des Transports se rend en France, en Allemagne et en Espagne, pour acheter avec l’argent des contribuables des trains à grande vitesse ! Pendant ce temps-là, on démantèle les capacités de production qui nous permettraient de le faire nous-mêmes. Ce faisant, on détruit la force de travail de communautés entières. Evidemment, les travailleurs pourraient chercher à prendre leur destin en main et produire ce dont nous avons besoin. Ils ne le font pas, non pas pour des raisons économiques, mais pour des raisons sociales. Il n’y a pas de mouvement en ce sens.

Vous critiquez donc l’apathie des ouvriers ?

Ce n’est pas de l’apathie, c’est du désespoir. Ils ne sont pas apathiques, ils sont au contraire très sensibles à ces questions, mais ils ne savent pas quoi faire. Après la Seconde Guerre mondiale, la classe d’affaires a endoctriné la société sur l’américanisme. Celui-ci a tout emporté... les ouvriers, les églises, les écoles, les clubs sportifs, le gouvernement. Les syndicats, les partis politiques ont été éliminés. Il n’y a plus qu’un seul parti, celui des affaires, avec deux factions. C’est donc très différent des années 1930, lorsqu’on pensait qu’on pouvait réformer l’économie.

Pensez-vous que nous sommes en train de rater une occasion de réformer le capitalisme ?

Vous savez, on dit que les Etats-Unis sont le pays du marché libre, celui du capitalisme, et pourtant il repose fondamentalement sur le secteur public. Vous utilisez un ordinateur, Internet, vous prenez un avion, tout cela a été financé par l’Etat. Regardez où nous nous trouvons en ce moment : toutes les technologies du MIT ont été financées par le Pentagone avant d’être passées au secteur privé pour en faire du profit.

Dans cette crise, les régulateurs ont-ils joué leur rôle ?

Le détonateur a été la crise des crédits ” subprime ” et des instruments financiers complexes. Que faisait la Réserve fédérale ? Elle n’a pas remarqué que les prix des maisons s’envolaient plus que de raison ? Alan Greenspan opérait sur la base d’une croyance religieuse fondamentaliste qui est que le marché est efficace. Ce principe n’a aucune réalité empirique mais il a beaucoup de valeur pour les riches. Les prix étaient devenus extravagants. Les régulateurs n’ont pas pris leurs responsabilités et n’ont pas surveillé des instruments financiers complexes qui rendaient le risque incompréhensible. Ceux qui ont tiré le signal d’alarme se sont fait tirer dessus par les économistes les plus en vue. C’est d’ailleurs à ces derniers qu’Obama a fait appel pour panser les plaies de la crise. Si quelqu’un regarde ça de Mars, il doit s’évanouir de rire ! Malheureusement, cela n’a rien de drôle.

Qu’est ce qui peut changer ?

La financiarisation de l’économie, l’idéologie fanatique de l’efficacité des marchés et le pouvoir croissant du secteur financier ont précipité la crise. Mais je ne crois pas que les choses vont changer. L’industrie financière va sortir plus concentrée, avec quelques dégâts sociaux. Au lieu d’avoir 10 banques trop importantes pour faillir, on en aura deux. Mais le système demeure le même. Le gouvernement continue de les protéger, cela crée des incitations perverses et ils s’en sortent plus puissants que jamais. Ce qui n’est pas une surprise puisqu’ils décident des programmes politiques.

Que pensez-vous des différents sauvetages opérés par le gouvernement ?

Vous savez, les sauvetages sont routiniers et se font sous différentes formes. Les achats publics, par exemple, sont une forme d’aide. La recherche fondamentale subventionnée en est une autre.

Oui, mais que pensez-vous du sauvetage des banques, de la polémique sur les bonus provoquée par les sommes mises par Goldman Sachs pour les payer à ses banquiers ?

Il n’y a rien d’autre à attendre de Goldman Sachs. Ils veulent accroître leurs profits et s’organisent pour cela. A l’Ouest, quand on parle de la crise, on fait référence à la crise financière, mais c’est loin d’être la pire des crises dans le monde. La famine est bien pire. Plus de 1 milliard d’individus n’ont pas assez à manger et l’aide humanitaire diminue parce que les donations se tarissent. Alors, oui, on sauve les banques. Mais le choix des priorités est sidérant.

Une très grande partie de l’économie américaine repose sur la consommation des ménages. Est-ce que la crise peut faire changer cela ?

Oh, ce n’est pas seulement la consommation. C’est aussi la dette. Environ 70 % du PNB viennent de la consommation des ménages et tout cela est alimenté par un niveau de dette sans précédent. Qu’il s’agisse de la dette des ménages, des entreprises ou de l’Etat. Tout cela découle de la financiarisation de notre société. Dans les années 1970, le secteur financier représentait à peine quelques points du PNB, il en fait probablement plus d’un tiers désormais. Et cela s’accompagne d’un énorme pouvoir politique.

Mais on voit bien que le comportement des Américains est en train de se modifier, ils épargnent davantage…

Les gens épargnent plus, il y a un changement, mais l’économie ne peut pas le tolérer si son moteur est la consommation. Elle la suscite et les gens y sont poussés par cette propagande massive que sont la publicité et le marketing. C’est une façon de contrôler les personnes. En les contraignant à s’intéresser aux choses superficielles de la vie. Tout cela contribue à créer un sentiment de désespoir et d’aliénation. Lors de la dernière élection, 98 % des personnes titulaires d’un siège ont été réélues au Congrès. C’est un chiffre choquant quand on sait que le niveau d’approbation du Congrès ne dépasse pas 15 %. C’est l’une des multiples indications de la dépolitisation de notre société. Cela se voit aussi dans le débat sur la santé. Il y a une façon simple d’agir, c’est d’autoriser le gouvernement, comme partout ailleurs dans le reste du monde, à négocier les prix des médicaments. C’est illégal aux Etats-Unis, une loi l’interdit. Et le sujet n’est même pas sur la table aujourd’hui !

L’administration Obama, qui justement essaie de réformer l’assurance-santé, ne vous donne aucune raison d’espérer ?

Regardez qui l’a financé ! Il a eu plus de contributions des milieux financiers que McCain ! Ses réformes sont douces, et elles laissent les compagnies d’assurances contrôler la situation. L’idée d’une assurance publique ne passera jamais. Les laboratoires expliquent qu’ils ont besoin de faire des profits géants pour financer leur recherche mais la recherche fondamentale est faite sur les fonds publics, les laboratoires font surtout du développement. Tous ces sujets ne sont même pas discutés.

PROPOS RECUEILLIS PAR VIRGINIE ROBERT   (À BOSTON)

La fermeture de l'avenir

Ilker de Paris

  28/08/2009

Merci Dedef pour cette interview Noam Chomsky, c’est vrai que nous vivons dans les démocratie dans la croyance que les autorités en charge des lois, du cadre de vie des gens sont responsables or le monde de la finance (dont le poids dans les démocraties actuelles est aujourd’hui de plus en plus important) ne l’est pas, ses effets sont au contraire fortement inégalitaires et déstructurants donc anti-démocratiques - le paradoxe c’est que les Institutions démocratiques actuelles protègent (sont aux ordres de ?) les structures du monde financier qui lui nuit. Après cela qu’on bombarde l’Irak ou l’Afghanistan au nom de la “démocratie” déstabilise les raisons qui croient encore au monde - de moins en moins nombreux d’ailleurs, c’est le manque “d’espoir” dont parle Noam Chomsky, manque d’espoir renforcé par l’omniprésence, l’omnipotence du système, ce qui n’est pas le moindre des dangers pour les démocraties qui sont des systèmes censés être ouverts donc d’avenir. Sans parler du “virtualisme”, qui “déguise” la folie en raison, créé des “réalités” sans réalité - à l’époque des Néo-cons les “Islamistes” diaboliques étaient à nos portes voire en train de forcer nos serrures, les médias avaient créé cette “réalité” en en parlant tous les jours et à toute occasion, aujourd’hui qu’est-ce qui a changé sur le terrain pour qu’on en parle plus de cette manière ?

Les Institutions démocratiques seront de toute manière confrontée à la contradiction entre leur rôle et ce qui les délite, et les tensions seront de plus en plus fortes.

lobbying

jean pierre SIMON

  30/08/2009