Une énigme saoudienne?

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Une énigme saoudienne?

Une étrange perspective pour Yamamah

Voici un enchaînement inattendu sur notre précédente “Analyse” consacrée à l'affaire Yamamah impliquant le Royaume-Uni et l'Arabie Saoudite. On trouve cette appréciation de la décision du 14 décembre de Tony Blair d'interrompre l'enquête du Serious Fraud Office (SFO) sous la plume d'Anatol Kaletsky, dans The Times de Londres, le 4 janvier:

«Consider the ominous events that occurred in the Middle East and Washington over the holiday season, while most people were paying more attention to their turkeys and Christmas stockings. The first in this sequence of events was Tony Blair’s abrupt announcement that members of the Saudi Royal Family accused of taking bribes from British defence contractors would be exempted from the application of British law. To risk a confrontation with the Saudi Royal Family, Mr Blair asserted, would have jeopardised Britain’s security interests in Iraq and in the war against terrorism, as well as dashing hopes of progress towards peace between Israel and the Palestinians. This embarrassing announcement by Mr Blair was quickly followed by his Dubai speech, in which he called for an ‘arc of moderation’ to ‘pin back’ Iran’s advances in the Middle East.»

Kaletsky enchaîne cette explication de l'interruption de l'enquête du SFO sur une explication du départ précipité de Washington, de l'ambassadeur de l'Arabie, Prince Turki al-Fayçal, le 15 décembre 2006. Turki est l'un des chefs de la fraction modérée de la famille royale, qui recommande une approche de compromis avec le pouvoir chiite qui s'est installé en Irak. Turki était un chaud partisan du plan Baker, recommandant d'établir des contacts avec la Syrie et l'Iran pour participer à une tentative de stabilisation en Irak. (Turki est également proche de la fraction modérée de l'establishment washingtonien, notamment de la filière Baker-Bush-père.)

Kaletsky est un personnage intéressant. Influent à Londres, il passe pour refléter souvent les appréciations de l'establishment britannique. Un homme sérieux, pourrait-on dire.

The “kernel of evil”

Examinons la perspective proposée par Kaletsky en observant que, pour Yamamah, elle n'est nullement contradictoire de notre précédente analyse que nous avons déjà signalée, qu'elle peut être au contraire parfaitement complémentaire.

Kaletsky envisage ce qu'il juge être un “projet catastrophique” du président GW Bush, appuyé sur une étrange alliance avec Israël et l'Arabie. (Et, bien entendu, Tony Blair inclus dans l'équipe. On parle de Blair plus que du gouvernement britannique tant le Premier ministre joue aujourd'hui solo, tandis que son concurrent et potentiel successeur, Gordon Brown, tente de prendre de plus en plus ses distances de la politique de Blair.) Ce curieux rassemblement, précise Kaletsky, a pour but de développer une politique de “fuite en avant” passant principalement par une attaque de l'Iran.

Pour l'Arabie, quel changement! Il y a quatre ans et demi, en août 2002, était rendue publique (un article du Washington Post) une étrange réunion faite un mois plus tôt au Pentagone, dans le cadre du Defense Policy Board (DPB), organisme informel rassemblant des personnalités extérieures, installé au Pentagone par Rumsfeld et mis sous la présidence du fameux néo-conservateur Richard Perle. En juillet 2002, un expert français acquis aux néo-conservateurs et officiellement placé à la Rand Corporation, Laurent Muriawiec, avait présenté une analyse stratégique et prospective de la situation au Moyen-Orient.

A côté de l'Egypte décrit comme un foyer islamiste potentiel, deux pays étaient mentionnés comme des cibles nécessaires dans la lutte contre la terreur au Moyen-Orient: l'Irak et l'Arabie Saoudite. Le Post écrivit: «A briefing given last month to a top Pentagon advisory board described Saudi Arabia as an enemy of the United States, and recommended that U.S. officials give it an ultimatum to stop backing terrorism or face seizure of its oil fields and its financial assets invested in the United States.»

Murawiec précisa: «The Saudis are active at every level of the terror chain, from planners to financiers, from cadre to foot-soldier, from ideologist to cheerleader, Saudi Arabia supports our enemies and attacks our allies.» Une note accompagnait le 24ème et dernier slide illustrant la présentation très structurée de Muriawec. L'Arabie y était décrite comme «the kernel of evil, the prime mover, the most dangerous opponent» (des USA) au Moyen-Orient. Le Diable en personne.

A l'époque, cette réunion fut perçue comme un signe annonciateur inéluctable. Les néo-conservateurs tenaient le haut du pavé à Washington et rien ne semblait devoir les ralentir. Ils avaient le soutien inconditionnel du président et leur proximité de la droite dure israélienne (Likoud) était connue. Le sort de l'Arabie semblait scellé, une fois l'Irak (rapidement et aisément) liquidé. En attendant, et pour écarter ces foudres qu'ils sentaient menaçantes, les princes saoudiens se confondaient en promesses de démocratisation. (On dit que cette réunion du DPB, opportunément rendue publique par le soin de proches des néo-conservateurs, et que GW Bush ne voulut pas condamner, fut l'un des premiers sujets de grave dispute entre Bush-père et son fils, l'ancien président agissant en avocat et protecteur de ses très nombreux amis saoudiens. James Baker fut également l'un de ceux qui n'apprécièrent guère la réunion du DPB et le briefing de Murawiec.)

Toutes ces attaques venaient après des bruits divers autour de la participation d'une écrasante majorité de Saoudiens dans l'équipe de 19 terroristes qui effectua l'attaque du 11 septembre 2001. L'éloignement des USA de son allié traditionnel saoudien s'était concrétisé, au printemps 2002, par le retrait des forces US déployées encore en Arabie à cette date.

La thèse était alors simple et droite, et brutale également, à l'image de l'euphorie et de l'ivresse de puissance qui caractérisaient alors l’analyse US. La guerre en Irak ne faisait plus de doute, et la victoire ultra-rapide non plus. Cela signifiait l'installation tout aussi rapide d'un important complexe militaire (bases) et d'exploitation économique du pétrole irakien. L'intérêt stratégique de l'Arabie pâlissait en regard de cette inestimable “prise de guerre”.

Que faire ?

Face à cette soudaine offensive d'hostilité déclarée et très “unilatéraliste”, très dans la manière néo-conservatrice, l'Arabie ignorait quelle politique choisir, quel choix faire. Ce pays n'avait pas été habitué aux choix. Longtemps, ses tendances les plus radicalement opposées avaient cohabité sans susciter de difficultés. L'Arabie était à la fois l'allié le plus proche des USA dans la région ; un pays au conservatisme intérieur proche de l'archaïsme ; un régime caractérisé à la fois par la corruption et un autoritarisme sans dissimuler ; un soutien constant et fondamental des groupes dissidents et clandestins, voire terroristes, de l'islamisme le plus radical.

L’alliance US était tenue par un ciment d’une force sans égale : un anti-communisme constant et sans faille. Les Saoudiens jouèrent, avec le directeur de la CIA Bill Casey, un rôle essentiel dans le soutien, l'organisation et la coordination de la guérilla islamiste anti-soviétique en Afghanistan, dans les années 1980. La CIA faisait son miel de cette coopération.

Depuis 1945 et la fameuse rencontre entre Franklin Delano Roosevelt et Ibn Saoud, à Alexandrie, où fut scellée la grande alliance USA-Arabie, les Saoudiens pouvaient croire avoir rempli sans un raté leur part du contrat. Ils n'avaient pas vraiment bougé ni varié, malgré leur politique contrastée. Ils ajoutaient quelques fleurons supplémentaires en étant un énorme consommateur d'armements anglo-saxons (US et UK). Les Saoudiens pouvaient se juger conformes au modèle anglo-saxon et juger avec d'excellentes raisons qu'ils n'avaient rien à changer, que rien ne devait les justifier de bouger.

En fait, ce sont les Américains qui bougent dans cette sorte de rapports. Les Saoudiens qui croient les connaître (comme Prince Sultan, qui fut ambassadeur à Washington) se trompent souvent.

Face à l’imbroglio chiite

On reste encore étourdi de la “stratégie” (car il y en avait une) qui présida à l'invasion de l'Irak. L'intention était bien de tout briser des structures existantes sous le coup de l'offensive “shock & awe” (au propre et au figuré, désignant la forme d'attaque choisie par l'USAF autant que l'esprit même de la conquête de l'Irak). L'effet devait être l'installation, comme par “génération spontanée” sortie du tumulte de l'attaque, d'une démocratie jeffersonienne, “à l'américaine”. Les analyses faites sur les intentions de ceux qui inspirèrent l'attaque, notamment les néo-conservateurs du Pentagone mais avec un soutien affirmé de la bureaucratie de ce département, mentionnent explicitement l'objectif affirmé de « breaking the existing structures of the Baath Party and of Iraq’s Army, to enable democracy to take hold more readily and more rapidly.»

Les mêmes sources qui détaillent cette “feuille de route” US lors de l'attaque, précisent notamment: «There was no question of getting bogged down in archaic and arcane niceties such as the distinction between the Sunni and the Shia. The rules of democracy (‘the majority rules’) would take care of all that.» Contrairement au reproche fait aujourd'hui, la décision de dissoudre l'armée et les structures du parti Baas, prise par Paul Bremer en 2003, ne doit pas être considérée comme une erreur. Elle fut prise en toute connaissance de cause et s'accordait à la vision générale du problème. Elle devait constituer un facteur décisif facilitant l'installation de la démocratie en Irak.

Les années 2003-2005 furent les plus noires pour les Saoudiens. Non seulement ils voyaient leurs rapports avec Washington au plus bas, jusqu'à craindre dans certains cas des menaces d'invasion, mais en plus ils observaient avec désespoir la mise en place en Irak d'un pouvoir chiite puissant, notamment (quoique discrètement) appuyé sur des liens puissants avec l'Iran.

Puis cette crainte a insensiblement évolué. Au plus le temps passait, au plus certes s'installait ce pouvoir chiite; mais, en même temps, au plus s'érodait la puissance US et au plus les USA s'inquiétaient de voir s'affirmer le pouvoir chiite. La situation s'est donc peu à peu inversée. Aujourd'hui, les Saoudiens ne craignent certainement plus une menace de leurs alliés américanistes; ils en attendraient plutôt, éventuellement, un appel à l'aide. L'analyse saoudienne de la situation en Irak est particulièrement pessimiste.

Quand les Américains s'interrogent pour savoir s'ils ont bien fait de soutenir un pouvoir chiite, et que l'un ou l'autre stratège US envisage de redonner du pouvoir aux Sunnites, les Saoudiens hochent la tête d'un air entendu. Pour eux, les Américains n'ont plus la puissance et l'influence nécessaires pour influer d'une façon décisive sur la composition ethnique et l'orientation du pouvoir irakien.

La situation est inattendue à cet égard. Les Américains ont certes installé une marionnette au départ, un pouvoir à leur solde et manipulable à souhait... Mais leur situation stratégique s'est si complètement érodée, et l'activité iranienne a été si habile et si efficace, qu'aujourd'hui ce pouvoir-marionnette est devenu un vrai pouvoir, représentant effectivement une tendance (pro-iranienne, bien entendu) que les Américains ne sont plus en mesure de manipuler efficacement. Les explications embarrassées données par les Américains peu après l'exécution de Saddam, selon lesquelles ils ne contrôlaient pas le processus ont été souvent accueillies comme de la pure désinformation. Les Saoudiens sont persuadés au contraire que ces analyses reflètent une réalité sérieuse et extrêmement significative. Les Américains ne sont plus maîtres chez ceux qu'ils ont conquis et occupés à grands frais et grand fracas, en annonçant qu'ils commençaient ainsi à changer le monde.

Le choc de juillet-août 2006

Ainsi, en 2006-2007, les Américains et les Saoudiens se retrouvent-ils dans la même position, dans la même galère dirait-on. Le raccourci est saisissant. Il a été souligné d'un trait plus fort par un autre facteur important, qui a renforcé et précipité l'évolution des positions des uns et des autres.

La défaite (l'absence de victoire) des Israéliens face au Hezbollah en juillet-août 2006 a été un événement terrible pour l'Arabie Saoudite également. Les Saoudiens y ont vu une effrayante affirmation de l'efficacité de la puissance chiite et iranienne (d'une façon indirecte, par Hezbollah interposé), qui parvenait ainsi à mettre en échec la plus grande puissance militaire de la région. Le paradoxe ici est à nouveau complet de voir les Saoudiens, d'habitude perçus comme des ennemis classiques d'Israël, se retrouver du côté de ceux qui déplorent amèrement la réduction du statut de puissance d'Israël. On est loin du briefing du Murawiec et des positions des néo-conservateurs de 2002. Au contraire, les Saoudiens se retrouvent “objectivement”, à ce point d'une situation si changeante, aux côtés de ces mêmes néo-conservateurs, pour souhaiter toutes les mesures possibles pour tenter de réduire l'amoindrissement de la puissance israélienne, voire de restaurer cette puissance.

Dans tous les cas, la bataille entre Israël et le Hezbollah a constitué un événement central. Elle a contribué à faire sortir d'une façon décisive l'extrême complication et la constante contradiction de la situation irakienne des frontières du seul Irak. On a compris que la situation irakienne, avec les positions radicalement changeantes selon les poussées des uns et des autres (chiites et sunnites), n'était pas une spécificité du seul Irak mais une illustration dramatique et radicale de conflits généraux touchant toute la région stratégique du Moyen-Orient. Les renversements d'alliance sont à l'ordre du jour.

Un “War Party” saoudien

A cette lumière qui éclaire une évolution très possible, sinon probable, des appréciations secrètes des uns et des autres, la thèse de Kaletsky trouve évidemment un terrain fertile. A l'occasion de le pendaison de Saddam, d'autres sources ont effectivement pesé l'hypothèse d'une distance de plus en plus grande entre les chiites irakiens et le gouvernement de Bagdad d'une part, les Américains d'autre part, de plus en plus intéressés par un rapprochement avec les sunnites. Dans The Independent, le 4 janvier, Patrick Cockburn va encore plus loin puisqu'il attribue la cause de la pendaison précipitée de Saddam à cet antagonisme entre chiites et Américains, — antagonisme nouveau ou bien latent et qui devait apparaître lorsque les circonstances s'y prêteraient.

«There is also a fear among Shia leaders that the US might suddenly change sides. This is not as outlandish as it might at first appear. The US has been cultivating the Sunni in Iraq for the past 18 months. It has sought talks with the insurgents. It has tried to reverse the de-Baathification campaign. US commentators and politicians blithely talk about eliminating the anti-American Shia cleric Muqtada al-Sadr and fighting his militia, the Mehdi Army. No wonder Shias feel that it is better to get Saddam under the ground just as quickly as possible. Americans may have forgotten that they were once allied to him but Iraqis have not.»

D'autre part, voici le commentaire de Trita Parsi, qui préside le Conseil National Iranien-Américain, organisation en exil installée à Washington, et qui offre un autre éclairage contribuant, — là aussi, “objectivement” — à conforter l'un des éléments de la thèse de Kaletsky, — celui qui nous intéresse le plus; l'activisme saoudien. Dans le Financial Times du 3 janvier, Parsi écrit: «Iraq is not on the verge of a civil war; it is already in a civil war, and it may now slide into a regional war unless Washington grants all regional states a stake in the process of stabilising the country. Unfortunately, elements in Saudi Arabia seem to prefer war to an Iraqi democracy with Shiites at its helm. According to Iraqi officials, Saudi Arabia is one of the main financial sources for the Sunni insurgents who have sought to throw Iraq into a sectarian civil war.»

L'expression: “elements in Saudi Arabia”, suggère qu'il y a quelque chose qui pourrait être désigné comme un “parti de la guerre” dans la structure très complexe du pouvoir en Arabie, donc qu'il y a un affrontement en cours au coeur du pouvoir saoudien entre ce parti et les partisans d'une approche plus modérée.

La suggestion rejoint l'interprétation que donne Kaletsky du limogeage de l'ambassadeur d'Arabie Saoudite à Washington. Elle rejoint également des rumeurs sur une bataille de succession en cours actuellement à Riyad. L'affaire inquiète tant Washington que Bush a confié unilatéralement (sans que le sujet ait été à l'ordre du jour) l'inquiétude de l'administration US à ce propos à deux de ses récents visiteurs européens, en janvier, le président de la Commission Barroso et la chancelière allemande Merkel. D'un côté, ces indications ne font que compliquer encore l'appréciation qu'on peut avoir de la situation; d'un autre côté, au contraire, elles permettent de se trouver plus à l'aise pour évoquer le coup d'audace des Saoudiens entrant dans l'alliance qu'évoque Kaletsky, dans la mesure où elles offrent une image de l'Arabie plongée dans une circonstance exceptionnelle où certaines décisions inhabituelles sont possibles.

Objectif : Iran ?

Curieusement, il existe un élément paradoxal qui rapproche les trois acteurs possibles (quatre, si l'on ajoute Blair): ils sont tous trois, d'une façon ou l'autre, dans une position délicate, voire en position de vaincu potentiel dans des affrontements stratégiques exceptionnels, sinon vitaux pour eux. D'une certaine façon, cela nourrit la thèse de la nécessité d'une action. Peu ou prou, ces acteurs, — essentiellement Israël, l'Arabie et les USA (GW Bush) — sont le dos au mur. C'est dans ces circonstances que des décisions brutales peuvent être prises, que des rapprochements inédits et considérés en temps normal comme impossibles peuvent être envisagés.

Il est certain que le dernier événement en date dans la région a accru les possibilités d'affrontement dans le sens que nous envisageons, avec l'Arabie comme partie prenante. La décision de renforcement des forces US en Irak, annoncée le 10 janvier par Bush, est surtout importante comme on le sait par le champ qu'elle a ouvert avec l'une des conditions nouvelles qui l'accompagne: l'annonce par Bush que les forces US frapperont des “objectifs” iraniens (et syriens) considérés comme un soutien objectif de la résistance en Irak. Bien entendu, l'essentiel de la polémique réside dans l'interprétation: des “objectifs iraniens” seulement en Irak ou en Iran? En même temps, Bush annonce que ses porte-avions sont là et qu'il va livrer des missiles sol-air aux “amis” de la région du Golfe, donc à l'Arabie. Le propos s'élargit, et la perspective avec lui.

Plus que jamais existe la possibilité d'un conflit avec l'Iran et s'y ajoute désormais la possibilité d'une dimension terrestre directement connectée à la situation irakienne. Géographiquement et opérationnellement, cela rend encore plus acceptable l'hypothèse d'une implication saoudienne. Et l'appel à l'aide que Bush lance pour l'occasion aux pays arabes modérés de la région, — dont l'Arabie, bien sûr, — conforte la perspective.

Rien dans les plus récents développements ne vient contredire la thèse de Kaletsky et tout la renforce. Cela ne signifie pas qu'on annonce que l'hypothèse de Kaletsky se réalisera. Cela signifie que tous les facteurs en évolution vont dans le sens de conforter la possibilité d'un engagement actif de l'Arabie, tandis que la dégradation constante de la situation en Irak conduit à renouveler et à renforcer les accusations US lancées contre l'Iran, à renforcer l'antagonisme du parti rassemblé autour des USA contre l'Iran, parti dont l'Arabie est naturellement un des nouveaux membres les plus éminents et les plus évidents.

Certains experts sont encore plus précis; John Pike, de GlobalSecurity.com, écrivait le 8 janvier: «I think the month of February is certainly a time of heightened probability. [...F]or sometime now we've been saying that 2007 is probably the time, if there's going to be military action, it's probably going to come this year. Possible as soon as next month. Probably no later that August of this year.»

L'audace de la décadence

Mais laissons les spéculations trop précises. Ce qui distingue puissamment la situation au Moyen-Orient est bien son caractère insaisissable et sa très grande fluidité où plus rien ne peut être tenu pour acquis. Il n'empêche que ces divers éléments insaisissables qui nourrissent une réelle confusion ne nous empêchent nullement d'observer une circonstance inédite. Il existe effectivement des pressions puissantes qui poussent l'Arabie à se départir de sa prudence et de sa passivité habituelles avec comme seules “actions” réelles le financement secret de groupes et de pays choisis, pour un rôle plus actif et affirmé d'acteur stratégique central dans la région.

Le paradoxe de cette situation est que cette possible audace nouvelle est le fruit d'une situation de décadence, de décrépitude d'un système qui ne cesse de subir des chocs et d'être exposé à des pressions très contraignantes.

C'est bien la caractéristique de la situation politique et stratégique actuelle. L'offensive affichée n'est plus le lot des ambitions habituelles, impérialistes et conquérantes, mais le fait du phénomène de “fuite en avant”. Il s'agit de ce phénomène stratégique qui fait que des puissances affirmées qui se sont heurtées à des obstacles inattendus et très dangereux, qui ont essuyé des revers ou qui vivent sous la menace, ne trouvent plus d'autres tactiques pour briser ce carcan de pressions que d'envisager des actions offensives.

Il est évident qu'on ne peut se départir de la forte impression que ces possibilités caractérisent surtout un système à bout de souffle, une architecture géopolitique dont les jours sont comptés. C'est d'ailleurs l’affirmation implicite de Kaletsky lorsque, présentant son hypothèse, il la caractérise en s'adressant à ceux qui croient que l'invasion de l'Irak est la pire catastrophe qu'ait déclenchée Bush (avec Blair en sautoir): «They should think again. With the dawning of a new year, the Bush-Blair partnership is working on an even more horrendous foreign policy disaster.»


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