Tribulations du “socialisme” aux USA

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Tribulations du “socialisme” aux USA

15 avril 2009 — On a très récemment signalé ce sondage du groupe d’analyse statistique Rasmussen Report, du 9 avril 2009. Le résultat obtenu est, pour les USA, étonnant, – il équivaut à nombre de résultats dans des pays européens, sur des interrogations similaires, – ce qui est, pour les USA, vraiment étonnant...

• 53% des Américains pensent que le capitalisme est le meilleur système économique, 20% pensent que c’est le socialisme. Pour les USA, censés tenir le socialisme pour diabolique, c’est un résultat que bien des américanistes orthodoxes jugeraient monstrueux.

• Parmi ces résultats, ce détail est encore plus déprimant pour les “maîtres du monde”, circa-Wall Street: 36% des moins de 30 ans préfèrent le capitalisme, 33% le socialisme, 31% ne sont pas décidés.

Finalement, les résultats de cette enquête n’ont pas été étouffés, ni ignorés, encore moins censurés. Ils ont été notablement diffusés, surtout sur Internet, mais c’est beaucoup aujourd’hui. Par contre, d’une façon générale les commentaires sont souvent absents, souvent réduits à un mot ou une expression comme “stupéfiant”, “renversant”, “étourdissant” (“Stunning Results”, selon Huffington Post le 10 avril 2009). En général, rien de plus, un peu comme si l’on craignait d’avoir à développer un commentaire, – et puis, quel commentaire, d’ailleurs? Sur la possibilité que les USA deviennent socialistes? L’idée paraît si saugrenue.

Des groupes socialistes US ont réagi. Ils l’ont fait avec mesure, un peu d’incrédulité, tout en observant le caractère important et significatif de des résultats du sondage. Deux exemples de ces réactions.

• Le site trotskiste WSWS.org, du 13 avril 2009, publie un texte général qui concerne une critique, comme toujours acerbe, de la situation économique US. On y trouve ces deux paragraphes à propos du sondage:

«An opinion poll last week asked Americans whether capitalism or socialism was their preferred economic system, without defining either. Some 20 percent opted for socialism, compared to 53 percent for capitalism and 27 percent undecided—astonishing figures in a country which has been saturated with propaganda against socialism for generations.

»The present crisis vindicates the perspective on which the World Socialist Web Site is based. Millions of youth and working people are looking for an alternative to the existing socio-economic system, which has manifestly failed. The central political task is the building of a political movement of the working class which can provide that alternative.»

• Sur le site CommonDreams.org, Kristin Schall, présidente de la section new yorkaise du Socialist Party USA, publie un article, le 11 avril 2009, complètement consacré au sondage Rasmussen.

«In an April 2009 poll conducted by Rasmussen, respondents were asked "which is a better system-capitalism or socialism?" Just 53% of adult Americans prefer capitalism, 20% of respondents favor socialism and 27% responded not sure. These figures suggest that Americans' attitudes toward alternatives to capitalism may be shifting and that we are living in a time that holds the potential to mark a radical change in the landscape of American politics.

»The Rasmussen poll was conducted during one of the greatest economic crisises in the history of capitalism. The resulting pressure is forcing Americans to begin to think critically about ideas that they had previously accepted as given. With more and more people facing the prospect of losing their jobs, houses, healthcare, it is becoming increasingly difficult to ignore the inequalities and injustices of capitalism. What this has translated to is people becoming more open to ideas about alternative visions for structuring society. In short, socialism is back.»

Exemple d’un commentateur de type républicain idéologique, sur le site Rightpundits.com, le 9 avril 2009. Shannon Bell n’est pas étonné. Pour lui, l’essentiel est de la faute d’Obama, qui mène la charge de la propagande socialiste, aux USA et dans le monde entier. C’est une vision extrémiste classique d’une psychologie obsédée par la présence de forces hostiles organisées mais dissimulées, où le capitalisme fondamentalement vertueux devient un ilot isolé de vertu entouré de la marée d’une attaque socialiste. La vision est certes classique quoique si extravagant par rapport à la réalité: «It is still very easy to convey the message of socialism in today’s entitlement society. Folks are in a very fragile, vulnerable state, and the Obama administration along with the democrats in congress, the media and other socialist governments around the world are hitting them hard with the socialist message; without ever really calling it what it is, socialism. This Rasmussen poll demonstrates that very clearly.»

Il y a également la curieuse occurrence d’un discours d’un Représentant de l’Alabama, Spencer Bachus, qui semble avoir été prononcé le 9 avril, – comme un commentaire indirect quoique un peu prémonitoire du sondage Rasmussen? – et qui annonce qu’il y a 17 de ses collègues de la Chambre des Représentants qui sont des “socialistes”. Une réaction automatique a été de faire de Bachus une sorte de McCarthy réincarné (McCarthy lançant sa notoriété avec une série de conférences en 1951 où il annonçait : “j’ai dans la poche une liste d’agents communistes travaillant au département d’Etat”, – le nombre de noms figurant sur cette liste variant selon les conférences et allant d’une cinquantaine à plus de 200.) Le Times de Londres écrivait le 12 avril 2009: «Spencer Bachus, a Republican congressman from Alabama, was accused of McCarthyism for saying Congress was pushing Obama too far to the left. “Some of the men and women I work with . . . are socialists,” he said. He has been keeping count. Pressed to explain, he said there were 17, but declined to name names.»

Là aussi une certaine déformation dans l’interprétation est de rigueur. L’article rapportant le discours, du 10 avril 2009 dans le Birmingham News local (Birmingham, Alabama), donne une vision d’un Bachus beaucoup plus nuancé, assez laudateur, bien qu’il soit lui-même républicain, d’Obama («Bachus credited Obama with trying to accept ideas from those he talks to. “He's a better listener than George W. Bush”»); il apporte des précisions extrêmement rapides sur ses collègues “socialistes” qui sont assez mesurés et nullement accusatrices, en même temps qu’il parle d’autres aspects de la situation économique et monétaire qui montrent qu’il ne recule pas devant des mises en causes fondamentales du système (capitaliste). C’est aussi une indication de la part d’un parlementaire républicain d’un Etat comme l’Alabama.

«Asked to clarify his comments after the speech, Bachus said 17 members of the U.S. House are socialists. Bachus gave the name of only a U.S. senator, Bernie Sanders of Vermont.

»Interviewed in Washington, Sanders' spokesman Will Wiquist said the senator is an independent who identifies with the Democratic Socialist Party as it is in Scandinavia, where government achievements include high education and childhood health rates and little poverty or crime. It is not related to the Socialist Party. “It's a different brand of socialism than the congressman is probably thinking of,“ Wiquist said.

»Wiquist said there are no other socialists in Congress. He said his boss is the only member who identifies as such. Bachus did not define socialist or name any others but said the members themselves were open about their affiliation. […]

«Bachus called the national debt “scary.” He said half of all federal money spent now is borrowed. “This has implications for all of us, because sooner or later you have to pay it back,” he said. “It's a scary time for all of us.” He said he expects a crisis in the next few years when the U.S. Treasury is forced to default. “We're going to try to refinance our debt, and we're not going to be able to do it.”

On trouve dans toutes ces indications une certaine absence de cette véhémence qui d’habitude entoure absolument l’évocation et l’emploi du terme de “socialisme” aux USA, dans tous les cas dans le cadre du débat autorisé par le système, dans ses propres instances. (Encore une fois, nous nous en tenions à la valeur symbolique du terme, à sa puissance sémantique, et en aucune façon à son contenu politique ou économique, si on pouvait envisager d’en donner une définition rapide, précise et juste, – ce qui est vraiment très loin d’être acquis. Dans ce sens, bien entendu, l’apparition du mot “socialisme” ne nous incline pas à faire l’apologie du “socialisme”, ce n’est en rien notre propos; il nous importe de constater que l’apparition du mot “socialisme” contribue d’une façon intéressante à exprimer la défaveur importante du capitalisme, la mise en cause importante, voire radicale de l’insupportable aspect de révérence religieuse et de vertu morale déployé dans toute réflexion sur une idéologie qui se révèle par ailleurs assez proche d'une tromperie et d'une infamie complètes.)

Pérégrinations psychologiques

S’il nous fallait un signe de la confusion des temps et de la profondeur déstructurante de la crise, de son caractère systémique et intellectuellement eschatologique, nous désignerions l’emploi de ce mot “socialisme” aux USA, et les résultats de sondages et commentaires qui accompagnent ces derniers comme ce signe indubitable. La chose nous paraît évidente; employer, autrement que pour le dénigrement haineux ou (surtout) l’anathème moqueur et la dérision méprisante, le mot “socialisme” aux USA aujourd’hui, vingt ans après la chute du Mur, représente un événement sémantique formidable. La chute du Mur, amenant celle du communisme, a été présenté, sinon perçu aux USA comme la sanction divine du caractère indépassable et inaltérable de la vertu du capitalisme. Depuis cette période, le socialisme en général, qui était jusqu’alors l’objet de toutes les attaques, était devenu la marque d’un autre monde, dépassé, abandonné à jamais, sans plus aucun lien avec le réel, simplement objet de plaisanteries éculées. Inutile de s’y intéresser plus avant, la chose n’existait pas.

La circonstance qu’on décrit ici représente une rupture dialectique et psychologique majeure, notamment par la mesure des réactions, à partir pourtant d’un courant politique presque d’essence religieuse né dans sa puissance psychologique et politique en 1919 (année de la Red Scare, avec première dénonciation organisée, avec actions légales et illégales, du socialisme comme force maléfique organisée). La chose illustrait un climat psychologique constant aux USA, d’un pays soumis au système le plus efficace qu’on ait mis en place de mise en condition de la psychologie, avant même l’influence de l’esprit. Cela conduit les Américains qui y succombent à “penser conforme” aux vœux du système, d’eux-mêmes, sans qu’ils puissent soupçonner pour la plupart avoir été influencés. Le “socialisme” fut évidemment, au XXème siècle, une des premières victimes de ce conditionnement plus virtualiste que de propagande. Il existe (exista?) une sorte de “haine sémantique” qu’on jugerait innée pour le socialisme, qui est (était?) l'effet de ce courant de communication sur la psychologie du citoyen US, dès le début de son existence cognitive, qui interdit pour la plupart l’appréciation critique des “réalités” qui leur sont soumises comme des vérités incontestables. Plus qu’un ennemi politique idéologique, le socialisme était souvent inconsciemment perçu comme une perversité de la pensée, une pathologie de la psychologie et, donc, objectivement haïssable et, au-delà, totalement inexistant d’un point de vue politique.

Il importe donc d’apprécier ces différents événements, cette réapparition du socialisme comme objet du débat politique US, comme un événement sémantique, c’est-à-dire un événement psychologique, avant de l’envisager éventuellement comme un événement politique et économique. Tout cela forme un ensemble de faits qui donne une mesure intéressante, sinon impressionnante, de la vigueur et de la profondeur du trouble et du désarroi qui touchent les USA au travers de cette crise.

Comme nous l’avons déjà noté, on ne dispose pas de données statistiques de référence qui puissent fournir une comparaison acceptable, mais il nous a semblé dans un premier réflexe et il nous semble qu’il se confirme qu’on peut accepter l’hypothèse qu’il n’y avait pas, durant la Grande Dépression, une partie aussi importante de la population (un cinquième) pouvant dire de façon aussi affirmée qu’elle préférait le socialisme au capitalisme. L’état d’esprit était plutôt celui du désespoir passif, de l’incompréhension devant le processus de désintégration du système, mais cela étant perçu dans une sphère de réflexe intellectuel, – plutôt que “réflexion”, – interdisant toute possibilité d’alternative au capitalisme. (Nous rappelons souvent cette citation d’André Maurois, de Chantiers américains, de septembre 1933, retour d’un voyage aux USA durant l’hiver 1932-1933 et ne mentionnant à aucun moment une attitude critique ou de révolte : «Si vous aviez fait le voyage vers la fin de l'hiver (1932-33), vous auriez trouvé un peuple complètement désespéré. Pendant quelques semaines, l'Amérique a cru que la fin d'un système, d'une civilisation, était tout proche.».) A cet égard, la situation psychologique peut être considérée aujourd’hui comme plus grave pour l’américanisme qu’elle ne l’était en 1929-1933. Le paradoxe est que la communication (pro-capitaliste) est beaucoup plus forte qu’elle ne l’était durant la Grande Dépression, par l’évidence de la puissance formidable de la communication aujourd’hui; mais c’est aussi le paradoxe qu’on a souvent mis en évidence (paradoxe du paradoxe dans ce cas), que le phénomène de la communication est devenu incontrôlable à cause même de sa puissance et de son extension et qu’il permet également aux anticapitalistes de s’exprimer, ou, simplement, à la critique puis à la colère des gens de s’exprimer, et de conduire à une critique anticapitaliste. (Cela n’était pas le cas, et pour cette circonstance actuelle, cela ne se serait pas le cas dans un milieu social normal, sans cet apport de la communication, – où l’attitude de chacun est conditionné à ce que chacun suppose être de l’attitude de l’autre, conduisant à un alignement et à un réalignement conformiste constant favorable au système.)

Une autre cause de cette gravité plus grande aujourd’hui que durant la Grande Dépression, du point de vue psychologique, pour (contre) le capitalisme et l’américanisme, tient aussi à la tension de la situation psychologique. La psychologie a été exacerbée par le système officiel et les affidés de la communication, depuis 1996, avec la phase de l’exaltation de l’“hyper-puissance” US (deuxième mandat Clinton), puis la phase de l’attaque du 11 septembre et l’exaltation du binôme terreur-puissance US de la présidence Bush. Dans les deux cas, l’exaltation du caractère exceptionnel de l’américanisme, ainsi que des dangers le menaçant, a créé un climat psychologique paroxystique. La chute vertigineuse pour la psychologie que représentent la crise et ses excès extraordinaires semble assez bouleversante pour briser les tabous politiques les plus puissants. La fortune conceptuelle et psychologique du socialisme en est une conséquence.

Bien entendu, les excès du capitalisme financier mis à jour par la crise, comme on l’a déjà dit, sont un complément formidable pour cette évolution. On a présenté l’idée que la perception du capitalisme est devenu celle du “capitalisme réduit (ou agrandi ?) à ses excès” et, bientôt, acceptant finalement l’équation de définition “capitalisme = les excès du capitalisme”. Cette évolution est si puissante qu’elle pourrait, après tout, évoluer vers la constitution de la nouvelle définition du capitalisme, et la seule véridique dans les conditions technologiques et de communication de la postmodernité.

Pour l’instant, on ne peut aller plus loin que ces constats sur cette situation psychologique. Cela ne préjuge d’aucun événement, d’aucun prolongement, ni dans un sens ni dans l’autre.