Rêvons un peu… L’hypothèse Ron Paul est sérieuse

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Rêvons un peu… L’hypothèse Ron Paul est sérieuse

7 août 2007 — La médiocrité de notre temps historique a ceci de bon que, par excès de médiocrité justement, elle conduit à évoquer des hypothèses sacrilèges. La médiocrité des candidats républicains à la désignation du parti pour les présidentielles US est telle qu’elle conduit certains à envisager l’“impensable”: Ron Paul candidat du parti, voire Ron Paul président.

Le fait est que, à l’occasion de tel ou tel événement, l’idée est considérée, pesée, examinée par des chroniqueurs conservateurs. Le fait est qu’un chroniqueur aussi puissant et influent que Bob Novak, tel que le décrit le Washington Times du 31 juillet lors d’une visite à Heritage Foundation, parlant du prochain candidat républicain, évoquant les uns et les autres, — en vient finalement à ceci :

«However, Novak offered his own personal endorsement of Texas congressman Ron Paul. “He's a very engaging person... I'd like to see him as president,” Novak said. “Can you imagine him at the United Nations?”»

L’hypothèse étonnante de “Ron Paul président” et la question plus précise et plus immédiate d’un soutien républicain à une candidature Ron Paul est évoquée, par exemple, par des commentateurs de National Review Online. (National Review est certainement l’organe conservateur le plus représentatif du parti républicain en ce qu’il reflète le mieux l’actuelle incertitude de ce parti, — entre la poursuite de la politique interventionniste de l’actuelle administration et le retour à un conservatisme plus traditionnel.) Deux auteurs ont débattu récemment de la question-Ron Paul :

• John Derbyshire, le 31 juillet. Il envisage avec intérêt et presque tendresse une candidature Ron Paul mais la juge finalement impossible pour de simples raisons de réalisme : «Ain’t gonna happen. It was, after all, a conservative who said that politics is the art of the possible. Ron Paul is not possible. His candidacy belongs to the realm of dreams, not practical politics. But, oh, what sweet dreams!»

• Todd Seavey lui répond, le 1er août, pour lui affirmer qu’au contraire une telle candidature, non seulement est souhaitable, mais qu’elle a tout pour réussir. L’argument de réalisme en faveur de Ron Paul qu’avance Seavey est certainement le point le plus intéressant. C’est l’appareil du parti qui ne veut pas de Ron Paul car, au niveau national, au contraire, le seul candidat républicain capable de battre Hillary Clinton (considérée par Seavey comme la candidate démocrate) est ce même Ron Paul : «John Derbyshire is wrong to resist the Ron Paul Temptation. Embrace it. Embrace it: conservatives, libertarians, pro-lifers…Right-minded Americans, all.

»Sure, Paul, currently hovering in the single digits in polls, looks at first glance like a textbook case of a fringe candidate. And that’s unfortunate, because he ought instead to be our next president — and would be if he made it to the general election, since in a one-on-one match-up with likely Democratic nominee Hillary Clinton, he could fare remarkably well.

»That means Paul’s greatest obstacle is the Republican primary process. Since he wants to do virtually everything conservatives have long dreamed of with the office of the presidency, what’s stalling his chances is a herd-like desire to vote for the candidate who already seems likely to win the primaries. Democrats won’t keep him from the White House; it would be tragic, then, if Republicans stopped him themselves.»

• Justin Raimundo, dans un texte qu’il publie sur takimag.com le 1er août, attaque avec vigueur et avec des arguments plus fondamentaux ce qu’il juge être le “défaitisme” de Derbyshire.

«…At this point, Derbyshire drifts off into a story about his Chinese immigrant friend who complained that he to procure so many permits, obey so many regulations, and pay so many taxes and other fees to open a new business [in the US] that he just gave up and went to work for somebody else. Derbyshire asked him why, and here is what he said:

»“We didn’t realize this is a mature economy. So many permits, regulations, accounting rules, taxes! In China, we could have got this off the ground in no time, working out of back rooms and sticking up poster ads. Here — forget it! You’re killed by lawyers’ and accountants’ and agents’ fees before you get started. Stick up an ad, the city comes after you.”

»An interesting story that illustrates how much easier it is to open a business in “Communist” China than in the “capitalist” United States—right? And the moral of this story is: Ron Paul for President? Not in Derbyshire’s book, however. He draws quite a different lesson from this anecdote, although don’t ask me how or why. He writes:

»“Something analogous applies to politics. If Washington, D.C. were the drowsy southern town that Warren Harding and Calvin Coolidge rode into, Ron Paul would have a chance. Washington’s not like that nowadays, though. It is a vast megalopolis, every nook and cranny stuffed with lobbyists, lawyers, and a hundred thousand species of tax-eater. The sleepy old boulevards of the 1920s are now shadowed between great glittering ziggurats of glass and marble, where millions of administrative assistants to the Department of Administrative Assistance toil away at sending memos to each other.

»“Few of these laborers in the vineyards of government do anything useful. (In my experience — I used to have to deal with them — few do anything much at all.) Some of what they do is actually harmful to the nation. On the whole, though, we have settled in with this system. We are used to it. It’s not going away, absent a revolution; and conservatives are — duh! — not, by temperament, revolutionaries.”

»The degeneration of our old republic into all-embracing, all-powerful Leviathan is “maturity.” It’s inevitable, a natural evolutionary process, and there’s nothing anyone, including Ron Paul, can do about it. We just have to accept the glass and steel ziggurats of empire and have as much fun as we can sniping from the sidelines. In a post on “The Corner,” Derbyshire explains that, of course he’s not for Ron Paul, he’s for ... Benito Giuliani. The un-Ron (anti-Paul), or, perhaps, the Bizarro World Ron Paul, who inverts in every possible way the libertarian-traditional conservative stance on everything from foreign policy to civil liberties to economic liberty. Given a choice between the Thug, and the Thinker—for Ron Paul is nothing if not thoughtful, perhaps even a bit professorial—Derbyshire goes with the Thug.

»It’s pathetic, really, to contemplate the depths of such a tragic defeatism. For Derbyshire is clearly quite intelligent, and even manages to maintain his own subversive persona in the midst of a bunch of party-lining neocons (no mean feat!), and yet ... Rudy?»

L’enjeu du suicide de la civilisation

Le débat ici, on le comprend, n’est pas autour de Ron Paul, du programme de Ron Paul, des chances (bien maigres et proches d’être inexistantes pour l’instant) de Ron Paul de l’emporter dans la course à la désignation républicaine, etc. Il est autour du blocage et de la faillite d’un système. Dans le débat autour de Ron Paul, il y a deux partis : ceux qui parlent sérieusement de Ron Paul et ne disent que du bien de lui et ceux qui se refusent à parler sérieusement de Ron Paul. La conclusion à laquelle on arrive est bien celle-ci: oui, Ron Paul est le meilleur candidat possible pour les républicains mais il est impossible d’envisager qu’il soit candidat. Ou, dit en termes plus aimables : «His candidacy belongs to the realm of dreams, not practical politics. But, oh, what sweet dreams!» Premier contstat: n'est-ce pas une bonne mesure de la faillite complète du système?

Ces divers textes nous éclairent par ailleurs sur la personnalité de Ron Paul. On ne peut en faire un candidat vraiment révolutionnaire, absolument anti-système, ou bien un candidat “dissident”. Il est vraiment républicain et conservateur, il est élu et réélu régulièrement, il croit absolument à la Constitution des Etats-Unis qu'il connaît sur le bout des doigts et au système politique US. Sa politique éventuelle serait vraiment très loin d’être “anti-américaine” et rejoindrait au contraire certaines traditions puissantes des USA, — notamment un gouvernement fédéral réduit, une plus grande décentralisation, l’abandon de la politique interventionniste et impérialiste qui pervertit la Grande République. L’aspect extraordinaire de sa candidature (le fait qu’elle soit considérée sérieusement malgré tout) ne tient ni à son programme, ni à ses intentions qui sont de stricte obédience républicaine, d’un républicanisme régénéré à ses sources originelles.

A ce point du débat électoral US où nous sommes (encore bien loin de la campagne officielle), la question de la candidature Ron Paul dépasse largement le cadre des seuls USA et du parti républicain, et, bien entendu, du seul Ron Paul. C’est une question de système, voire de civilisation: pourquoi un candidat qui n’est en rien un révolutionnaire, qui n’est pas vraiment un marginal, qui représente un retour à des valeurs acceptées et prônées par son parti, qui est d'une qualité reconnu par tous, — pourquoi ce candidat n’a-t-il “aucune chance”? Raimundo parle alors de “défaitisme” et c’est bien le cas.

Un des lecteurs (Howard J. Harrison) de l’article de Raimundo publie ce commentaire :

«I used to value John Derbyshire’s commentary but not any more. With his National Review article on Ron Paul, I now realize that Derbyshire has little to contribute to the conservative revolution that the western world is so desparately in need of. Quite frankly, there is a logical disconnet in his Ron Paul article that is unbecoming for a trained mathematician. The fact that the U.S. is a a mature, corrupt and inefficient bureacracy is all the more reason for a Ron Paul revolution since the alternative is national suicide on an unprecedented scale. I would have thought that Derbyshire would want to protect his childfen against the cruel times that lie ahead. Apparently not which challenges the most basic laws of nature.»

L’on retiendra les termes que ce lecteur emploie (sans se prononcer sur le fond des attitudes ou des politiques qu’il préconise implicitement):

• D’une part : «… to the conservative revolution that the western world is so desparately in need of».

• D’autre part : «… all the more reason for a Ron Paul revolution since the alternative is national suicide on an unprecedented scale».

Ainsi est bien décrit l’intérêt de la candidature Ron Paul. Cette candidature et le débat qu’elle suscite mettent en évidence par antithèse un système d’une puissance extraordinaire, engendrant un blocage d’une force extraordinaire, et qui concerne la civilisation occidentale autant que les USA. A ce point, il s’agit d’envisager que la civilisation occidentale, Europe comprise, est effectivement “américanisée”, — mais nullement dans le sens d’être conquise par l’Amérique. L’américanisation est alors le nom générique, décrivant une circonstance où l’Amérique est l’instrument de la situation au point où elle se trouve, et cette situation étant l’emprisonnement de cette civilisation par le système qu’elle a elle-même développé et mis en place durant les trois derniers siècle. Tous les acteurs majeurs, — les USA bien sûr, mais les autres également, — ont eu et ont leur rôle et leur responsabilité.

Cette situation a atteint, aux USA même, un tel degré d’épure que l’alternative à une tentative de “réformisme révolutionnaire” peut être désignée comme un “suicide” (suicide national comme partie inaltérable d’un suicide de civilisation). (Nous nommons la tentative de Ron Paul de cette expression de “réformisme révolutionnaire” nécessairement ambiguë par son caractère qui le rapproche d’un oxymore, mais parfaitement descriptive du caractère unique de la situation à laquelle s’adresse cette tentative, — comme toute tentative de même genre.)

Du coup, la tentative Ron Paul devient emblématique et exemplaire: peut-on tenter quelque chose contre la situation suicidaire présente, situation imposée par l’emprisonnement où nous tient le système dont nous avons accouché, dont nous sommes comptables, que l’emprisonnement de notre esprit par suite de la perversion de notre psychologie nous interdit de mettre en cause? Le fait que cette candidature apparemment mineure et sans conséquence commence à être envisagé de cette façon sérieuse, à plus d’un an de l’élection, ce fait est très intéressant. Le constat devient celui d’un enjeu de civilisation, — et il s’impose de plus en plus à chaque élection majeure en Occident, comme il s’est signalé implicitement lors de l’élection française, comme tout le monde l’a ressenti d’une façon sourde mais très puissante. Aucune élection n’apporte de résultat décisif mais chaque élection précise cet enjeu de civilisation. Cet enjeu est bien notre suicide, puisque nous sommes dans un système si complètement bloqué et si complètement mortifère de lui-même que sa course naturelle est de conduire au suicide.

Ron Paul n’est pas un révolutionnaire, mais bien un réformiste conservateur d’une rigueur intellectuelle inhabituelle par ces temps d’une extraordinaire médiocrité des hommes (médiocrité directement enfantée, voire exigée par le totalitarisme du système). Dans les circonstances présentes, ce réformisme devient irrésistiblement révolutionnaire. Cette interprétation dépasse largement les intentions de Paul, c’est si l’on veut une fatalité historique. Le système étant parfaitement totalitaire et complètement verrouillé, toute tentative de le réformer est une révolution. Que cette hypothèse soit de plus en plus devinée sinon comprise et s’affirme de plus en plus à ce moment du processus électoral US est déjà, en soi, révolutionnaire. Nous sommes dans des événements historiques.


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