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Avec Trump, on n’est jamais à court de “premières” ; on veut parler de “premières fois” pour un événement intervenant dans la situation politique, et naturellement des “premières fois” d’un point de vue complètement antagoniste. Il s’agit du cas du Pentagone. Jusqu’ici, cette énorme forteresse a toujours été épargnée par les batailles politiques internes mâtinées des haines de guerre civile. Les conflits internes ont toujours porté sur les hypothèses et les hypothèques stratégie, l’orientation budgétaire, les choix en matière d’affrontement géopolitique, etc. Ces batailles internes prolongeaient en général, mais en les “normalisant” par la technique, des débats politiques féroces, y compris au sein de l’administration en place. Ainsi, la nomination d’un secrétaire à la défense se faisait toujours “de l’extérieur”, comme marqueur structurel du résultats de ces débats extérieurs au Pentagone.
On n’eut jamais, comme l’on a aujourd’hui, – pour la “première fois”, – un affrontement politique interne entre deux personnalités de ce ministère représentant deux tendances s’affrontant au sein de l’administration, et même du pays lui-même. Le secrétaire à la défense actuel, Pete Hegseth, représente la tendance qui devrait être sans concurrente politique interne au Pentagone, du radicalisme de la politique de sécurité exprimé par la guerre contre l’Iran (politique officielle actuelle du président). Aujourd’hui, il y a un autre personnage, un autre dirigeant au sein du Pentagone, le secrétaire à l’armée de terre (U.S. Army) Dan Driscoll. Chacune des trois armes a un sous-ministère qui lui est attribué, en principe et jusqu’ici en réalité sans aucun pouvoir politique et inférieurs à toute la hiérarchie directe du Secrétaire (Secrétaire à la défense, Sous-Secrétaire, Secrétaire adjoint) ; un sous-ministre d’arme a tout juste des pouvoirs de surveillance et de contrôle du fonctionnement de l’arme dont il a la charge des intérêts, de la stratégie et des privilèges de rang.
Ce n’est pas le cas avec Driscoll qui est bien plus qu’un “sous-ministre”. C’est un signe fort de plus de la crise (politique, cette fois) que traversent les forces armées, et qui constitue à elle seule une des nombreuses sous-crises de la GrandeCrise dans le cadre de la crise de l’américanisme, et sans aucun doute l’une des plus graves de ces sous-crises. Driscoll est un ami de JD Vance, il a été placé à ce poste sous le patronage de Vance et l’évolution de l’affrontement politique fait qu’il devient une alternative pour remplacer Hegseth si la tendance que représente Hegseth bat en retraite et si une nouvelle tendance, plus réaliste avec une politique réellement ‘America First’ et antiwar, est mise en œuvre.
La pénétration interne de la politique au sein du Pentagone est vraiment un événement extraordinaire. Il ne fait aucun doute que la mise à pied qui secoue le Pentagone du général Randy George, très populaire chef d’état-major de l’U.S. Army et chef de cabinet de Driscoll, est un coup porté par Hegseth contre Driscoll, et le signe que Hegseth craint de plus en plus pour sa place, sinon pour sa tête.
Selon ‘nationaltoday .com’, « Hegseth a depuis limogé le chef de cabinet de Driscoll, le général Randy George, très respecté, ainsi que deux autres hauts responsables militaires, une décision qui a stupéfié les responsables de la défense, alors que les États-Unis sont engagés dans une guerre contre l'Iran. L'équipe de Hegseth estime que Driscoll est devenu une figure de résistance face à l'administration, tandis que Driscoll nie toute intention de quitter ses fonctions ou de démissionner. »
C’est une particularité américaine de voir des “officiers” (ministres, généraux, etc.) du plus haut rang exprimer leur désaccord avec une politique du président que l’on doit appliquer, et ne pas démissionner. Ils appuient cette dichotomie sur le fait qu’ils ont prêté serment d’allégeance à la Constitution et qu’ils doivent obéissance à leur hiérarchie dirigée par le président.
Donc un Vance, une Gabbard, un Driscoll peuvent dire directement ou indirectement leur désaccord avec le point précis actuel (guerre contre l’Iran) d’une politique générale qu’ils désapprouvent en se référant à la Constitution, tout en étant activement mêlés à cette politique, et cela sans démissionner. (Le premier exemple de cette situation avait été donné en 2020 par le général Mark Milley, président du Comité des Chefs d’État-Major [JCS] face à Trump.) Ainsi Gabbard et Driscoll ne démissionnent pas malgré les pressions exercées sur eux pour qu’ils le fassent ; de même, Vance qu’on ne peut limoger, a-t-il été le seul membre du cabinet à dire en face à Trump qu’il jugeait son intention d’attaquer l’Iran comme une “très mauvaise idée” qu’il désapprouvait, bien qu’il appliquerait cette politique. Contrairement à la France par exemple (exemple fameux de Chevènement, ministre de la défense, s’opposant à la participation à la première guerre du Golfe et justifiant sa démission en août 1990 par le célèbre « un ministre ça ferme sa gueule ou ça démissionne »), – aux USA, un ministre peut se dispenser de “fermer sa gueule” et ne pas démissionner pour autant.
L’“avantage” (?) d’une telle attitude, dans le climat crisique déchirant actuel, c’est de rester en place comme alternative au cas où le pouvoir exécutif changerait ou serait obligé de changer de politique, ou bien serait bouleversé du fait d’un décès ou d’une destitution du président. On comprend également que, pour les milieux d’influence et l’opinion publique, ceux-là qui n’ont pas “fermé leur gueule” ni démissionné figurent peu à peu comme les références d’une opposition active au sein de leurs organisations. Cela est su et vu par tous, et si le président est affaibli ou mal en point, c’est-à-dire très entravé dans ses mouvements et décisions, il n’ose pas limoger les opposants (sauf Vance dans ce cas, puisqu’il est élu) sans raison objectivement valable pour tous. Ainsi se développe une lutte à peine feutrée, c’est-à-dire sue et vue par tous, au sein du temple même de l’obéissance qu’est le Pentagone, et en général le système de la sécurité nationale.
Cela n’est pas très facile ni très sain pour l’exécutif, mais la Constitution des États-Unis est un texte qui ne cache pas son intention de limiter et de contrôler le plus possible l’exercice des pouvoirs de l’exécutif. C’est une posture idéologique d’extrême méfiance du centralisme et du pouvoir personnel.
Bien entendu, on peut se demander comment un chef de l’exécutif peut supporter, sinon tolérer de telles contradictions internes sans utiliser l’acte de la mise à pied même s’il présente des inconvénients. Mais aujourd’hui, le pouvoir politique aux Etats-Unis est plongé dans une telle catastrophe crisique que la faiblesse ou l’inattention du président autorise cette sorte de contradiction interne.
Bien entendu, cette contradiction interne ne fait qu’accentuer et accélérer l’instabilité et le déséquilibre des composants de ce pouvoir. Lorsqu’il s’agit du Pentagone, on imagine l’ampleur du risque, surtout qu’il ne s’agit plus d’une des gâteries de la folie courante comme l’intégration du wokenisme dans les armées dans les années 2019-2022, mais bien du développement et de la désagrégation simultanés d’une politique impérialiste d’hégémonie mondiale. Ainsi en vient-on à la paranoïa télévangélique de Hegseth, – qui garde, comme atout ultime, un corps d’armée de renfort commandé par le général Jesus-Christ et déployé à Jerusalem...
« Ces dernières semaines, Hegseth est devenu de plus en plus paranoïaque. Il est persuadé que, comme la procureure générale Pam Bondi et la secrétaire à la Sécurité intérieure Kristi Noem, il sera limogé. Et ce n'est pas sans raison : il est évident qu'il sera tenu responsable de tous les échecs en Iran.
» Actuellement, le secrétaire à la Guerre américain se livre à d'interminables séances de manipulation politique et proclame une sorte de « victoire éclatante » dans le conflit iranien. Pourtant, ils n'ont pas réussi à anéantir le potentiel militaire de Téhéran ni à débloquer le détroit d'Ormuz. Les discours de Hegseth, qui ressemblent à ceux d'un télévangéliste ou d'un coach psychologique, sont déjà difficiles à prendre au sérieux sans ironie.
» Les démocrates sont prêts à destituer Hegseth, l'accusant de crimes de guerre et de responsabilité dans l'échec en Iran. Lui-même applique désormais le principe : “Vous partez aujourd'hui, je pars demain.” C'est pourquoi il écarte tous ceux qui l'entourent afin de prolonger son calvaire à la tête du Pentagone. »
Mis en ligne le 10 avril 2026 à 19H00