RapSit-USA2024 : L’isolationnisme selon Bossuet

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RapSit-USA2024 : L’isolationnisme selon Bossuet

Nous nous attachons à une nouvelle qui pourrait sembler anodine par rapport au tumulte ambiant et général, que nous jugeons pourtant extraordinaire dans notre analyse courante sur ce que nous voyons comme une accumulation de faits montrant la préoccupation désormais en expansion accélérée dans l’Ouest-collectif d’une guerre aux dimensions de la civilisation (nous préférons une telle expression complexe au terme-bateau de ‘Troisième Guerre mondiale’). Dans une telle hypothèse et dans la perception qu’on en a, la civilisation américaniste-occidentaliste n’a pas le dessus, – dans le public autant que dans les autorités techniques concernées occidentales, – elle paraît même être, et se ressentir d’ailleurs, comme ontologiquement menacée de dévastation et de mort. Les hypothèses les plus extrêmes sont désormais envisagées, non comme des artefacts de communication mais comme des hypothèses opérationnelles.

Nous nous concentrons ici sur notre “nouvelle anodine” : la perception d’un public particulièrement rétif aux accidents et occurrences extérieures à lui-même tant il se juge habituellement exceptionnel et au-dessus de ces contingences accessoires, celui des Etats-Unis, et cela dans une période électorale fondamentale. Ainsi rejoint-il et retrouve-t-il, ce public, – qui l’eut cru ?! – une préoccupation exprimée par Bossuet dans son ‘Discours sur l’histoire universelle’ de 1697.

« L’histoire universelle [nous dirions aujourd’hui l’histoire globale, ou politique extérieure] est aux histoires particulières [celle des peuples, ou politique intérieure] ce qu’est une carte générale à l’égard des cartes particulières... Ainsi les histoires particulières représentent la suite des choses qui sont arrivées à un peuple dans tous leur détail, mais afin de tout entendre il faut savoir le rapport que chaque histoire peut avoir avec les autres, ce qui se fait par un abrégé où l’on voit comme d’un coup d’œil tout l’ordre des temps. »

Ainsi le peuple américain évolue-t-il, songeant à l’élection de novembre prochain,, – on se répète parce que cela s’impose : “qui l’eut cru ?!” – dans le sens que lui indique cet immense esprit classique que fut Jacques-Bénigne Bossuet. Quelle belle évolution ! Qui dirait que nous sommes en décadence ?

Voici, Bossuet, ce dont il s’agit. Des enquêtes statistiques montrent que les citoyens américains sont de plus en plus fortement préoccupés par les évènements extérieurs lorsqu’il s’agit de songer à leur choix pour le prochain président, – et dans une proportion énorme qui indique un rythme débridé malgré l’attitude honteuse de simulacre et de censure de tout l’appareil-Système de la communication qui travaille à torturer et à distordre la réalité : de 18% il y a un an à 40% aujourd’hui... (Il s’agit bien entendu de préoccupations additionnées, qui ne mesurent pas dans le cadre d’un 100% : une personne interrogée a nécessairement, dans la plupart des cas, plusieurs préoccupations dont l’addition peut dépasser le 100 ; on prend ici la mesure du classement par pourcentages.)

« Selon un nouveau sondage, le nombre d'électeurs qui considèrent la politique étrangère comme une question prioritaire a doublé au cours de l'année écoulée. Joe Biden a défini sa présidence en menant une guerre par procuration contre la Russie en Ukraine, en soutenant l’attaque israélienne à Gaza et en s’engageant dans un renforcement militaire dans la région Asie-Pacifique pour mener une guerre future avec la Chine.

» L’enquête d’Associated Press a révélé : “Environ 4 adultes américains sur 10 ont cité des sujets de politique étrangère dans une question ouverte qui demandait aux gens de partager jusqu’à cinq sujets sur lesquels le gouvernement devrait travailler au cours de l’année prochaine.” L’année dernière, seulement 18 % des Américains ont déclaré que les guerres étrangères constituaient un problème majeur.

» Environ 20 % des Américains sont préoccupés par les guerres à l’étranger, contre 5 % auparavant. Cinq pour cent des Américains ont mentionné la guerre israélienne à Gaza. Quatre pour cent ont évoqué la guerre en Ukraine, contre six pour cent l'année précédente. »

Il s’agit d’un événement pas loin d’être sans précédent. L’on verra à quel pourcentage nous arriverons lors du vote... Il faut avoir à l’esprit ce fait de comparaison extraordinaire : l’on atteint aujourd’hui les pourcentages statistiques du temps de la guerre 1941-1945 ! Durant cette période, la première préoccupation (un peu moins de 60%) des Américains était le risque d’un retour de la Grande Dépression, la victoire dans la Seconde Guerre mondiale venant seulement en deuxième position (un peu plus de 40%). En temps normal, le public américain se préoccupe essentiellement, lors des élections, de la situation intérieure, économique et sociale, et très peu si pas du tout de la situation internationale.

Cette position extraordinaire du public américain, confirmant le caractère eschatologique et cosmique de notre GrandeCrise civilisationnelle, implique selon nous deux attitudes :

• d’une part, une évolution du jugement des conflits du pur plan moral à un plan réaliste, prenant en compte les intérêts et les risques ;

• d’autre part, une forte poussée de renaissance d’un courant isolationniste.

Les deux domaines pèseront fortement lors de l’élection présidentielles et il nous paraît très probable que le phénomène de la renaissance de l’isolationnisme, dans une sorte de ‘néo-isolationnisme’ qui serait très spécifique à notre époque, – ce serait un isolationnisme de défense et de repli plutôt qu’un isolationnisme de protection des intérêts et de contre-offensive, –  pèsera de tout son poids. On y retrouvera certainement, – facteur complètement inhabituel, – une population de jeunes de 18-25 ans, surtout des étudiants, classés en général à gauche et adeptes du wokenisme ; laquelle population favoriserait, – autre surprenante hypothèse, – un Trump sur un Biden totalement paralysé dans une position d’hyperbellicisme-neocon. Après nous avoir fait ingurgiter que l’Ukraine était une cause sacrée pour Biden, on y rajoute aujourd’hui Israël-Gaza comme autre cause sacrée...

« Le président Biden est en difficulté dans les derniers sondages. Deux groupes démographiques que M. Biden avait gagnés en 2020 préfèrent désormais M. Trump. Un sondage réalisé par USA Today a révélé que Trump était à 39% devant Biden à 34% parmi les électeurs latinos. La tendance se répète chez les jeunes électeurs qui préfèrent Trump (37%) à Biden (33%).

» Les jeunes électeurs sont les Américains les plus susceptibles de s'opposer au soutien du président Biden à la guerre israélienne contre le Hamas et les Palestiniens dans la bande de Gaza assiégée.

» Alors que les opérations militaires israéliennes à Gaza tuent et affament sans distinction les civils palestiniens, de plus en plus d'Américains protestent contre le soutien apporté par Biden à Tel-Aviv. Le président a récemment été confronté à des chants de “Joe le génocidaire”. »

USS ‘Gerald R. Ford’ : retour à la maison

Une nouvelle significative est venue du front méditerranéen, pour alimenter d’un autre point de vue la tendance actuelle des USA au repli militaire qui constituerait un des aspects essentiels de ce ‘néo-isolationnisme’ d’effondrement qui apparaît dans le public. Il s’agit de l’annonce du retour du porte-avions USS ‘Gerald R. Ford’ à son port d’attache de la base de Norfolk, sur la côte atlantique des États-Unis. Ce départ de cette énorme unité de la nouvelle classe de porte-avions d’attaque (100 000 tonnes) de son déploiement opérationnel lié aux événements de la ‘guerre de Gaza’ et des tensions avec l’Iran a été une nouvelle surprenante alors que la situation ne cesse de s’aggraver, – notamment avec ce nouveau paroxysme de l’attentat en Iran, dénoncé comme une action américano-israélienne, qui a fait près d’une centaine de morts lors de la cérémonie du mémorial autour du tombeau du général Soleimani, assassiné le 3 janvier 2020, et cette action scellant sinon sacralisant ainsi l’héroïsme des commandos américano-occidentalistes de défense de notre civilisation qui n’en finissent pas de susciter notre admiration.

L’US Navy a diffusé des communiqués inhabituellement fournis pour un déplacement de cette sorte, coutumier sur les zones de tension et lors des missions de ses porte-avions. On y lit de nombreux détails sur les “performances” du porte-avions, retrouvés d’ailleurs mot pour mot sur les divers “articles” édités au moment de l’annonce du retour du CVN-78 vers Norfolk. La forme prise est également inhabituelle puisqu’elle prend l’allure de citations du commandant du navire, avec une foule de détails techniques et opérationnels également complètement inhabituels.

« Un déploiement de 244 jours est une entreprise sérieuse pour un navire et son équipage et, selon toute apparence, le porte-avions de nouvelle génération s'est bien acquitté de sa tâche. Dès le mois d'octobre, le Ford avait réussi 6 922 lancements et récupérations, ce qui a permis de mettre à l'épreuve les catapultes électromagnétiques du navire, qui ont toujours connu des difficultés. Un porte-avions à catapulte à vapeur, l'USS Carl Vinson (mon ancien navire), affichait des chiffres similaires après huit mois de déploiement en 2022 (7 702 lancements).

» Le déploiement de Ford a géré deux fonctions nécessaires. La première : Nous avions un navire capital à portée de main à un moment critique après l'incursion brutale du Hamas dans le sud d'Israël. En d'autres termes, le choix prometteur mais brut de décoffrage du premier tour a tenu bon lorsque notre allié a eu cruellement besoin d'avions amis et de reconnaissance pendant qu'il se remettait sur pied. Deuxièmement, le Ford s'est avéré être un atout pour la puissance maritime américaine qui a été critiquée et diminuée ces derniers temps. Le fait que le navire se soit aussi bien comporté est tout à l'honneur de son équipage (qui a certainement dû faire des efforts surhumains pour faire tourner la machine, qui a dû effectuer un service inhabituellement exigeant, qui a dû faire face à l'abattement accompagnant les déploiements prolongés dans des conditions difficiles). »

Tout est étrange dans ce compte-rendu, où l’on oppose la description d’un comportement tout à fait normal d’une telle croisière opérationnelle, avec les efforts “surhumains” d’un équipage soumis à des conditions tout à fait anormales. On comprend alors aisément que, comme le bruit en avait couru, le CVN-78 a évolué avec un équipage réduit d’au moins 15% (800 hommes en moins) à cause des contraintes catastrophiques dues à une crise de recrutement sans précédent, et avec certaines fragilités techniques qui tiennent aux imperfections bien réelles et non résolues de cette nouvelle classe de porte-avions.

L’ensemble du tableau conduit effectivement à l’hypothèse que le ‘Ford’ a dû rentrer plus vite que prévu, à cause de ses problèmes humains et techniques qui le rendaient inapte à sa mission. Il a été remplacé par un porte-aéronef d’attaque amphibie (du type USS ‘Saipan’), aux capacités bien entendu beaucoup plus faibles, démontrant de facto que l’US Navy ne dispose pas de son contingent de grands porte-avions d’attaque pour remplir toutes ses missions et ses nécessités d’entretien et de maintenance de sa flotte.
 

Mis en ligne le 4 janvier 2024 à 15H40