RapSit-USA2024 : “D.C.-la folle” sous Biden vu par Hersh

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RapSit-USA2024 : “D.C.-la folle” sous Biden vu par Hersh

Normalement, un texte de Seymour Hersh ne doit pas figurer dans notre rubrique réservée aux seuls USA, mais embrasser la politique internationale en totalité. C’est pourtant ce sue nous faisons parce que ce texte de Hersh ne nous intéresse pas tant par les informationsqu'ils nous apportent sur cette politique, – aucune surprise, aucune nouveauté, toujours la même chose sinon de pire en pire, – mais parce qu'il nous dresse un tableau tout à fait réaliste et stupéfiant, – sans surprise, toujours la même chose mais de plus en plus réaliste-stupéfiant, – sur la façon dont on décide la politique à Washington et sur la manière dont on la façonne à grands coups de pinceau de peinture rose.

La constante des remarques de Hersh, c’est qu’en aucun cas des guerres envisagées, nombreuses en ce moment et très diverses, il n’est demandé aux 16 agences de renseignements des USA un NIE (‘National Intelligernce Assessment’, ou ‘Appréciation du Renseignement National), soit une synthèse des analyses des différentes agences que donne le National Intelligence Council. Pour Hersh, c’est une indication précise du caractère complètement fantaisiste de l’appréciation de la situation générale par la direction politique, qui détermine une stratégie dite “de son bon-caprice”,  selon ses projets, ses moyens et ses buts, sans tenir compte des réalités de l’adversaire, ni de la situation sur le terrain.

Ces développements n’étonneront personne, certes, mais leur gravité s’accroit à chaque nouvelle avancée de l’escalade sur tel ou tel “front”. Il faut surtout noter une considérable dégradation de la situation à cet égard, particulièrement depuis 2007 où la NIE manquante aujourd’hui joua un rôle fondamental ; depuis, bien entendu, le puissant appareil de sécurité nationale, le Système, ou le DeepState, a mis la main sur les principaux organes de la presseSystème et ainsi bloqué toute extension intempestive des mauvaises nouvelles officielles..

En décembre 2007, l’intention affirmée de l’administration GW Bush était une attaque de l’Iran que toutes les personnalités politiques de Washington travaillant dans le Système, du côté républicain comme du côté démocrate, jugeait absolument nécessaire. Finalement, comme on l’a vu à plusieurs reprises, cette idée fut abandonnée, notamment sous la poussée des amiraux de l’US Navy, notamment Mullen et Fallon.

Mais ce qu’il importe de préciser, c’est que cette hiérarchie des officiers généraux s’appuyait sur un document extrêmement important, rendu public en décembre 2007 : les NIE-2007. Nous avions nommé la diffusion de ce document, faite sans autorisation officielle de la Maison-Blanche mais également sans tentative de démenti du Pentagone et des agences de renseignement « Le coup d’État postmoderne » :

« Une déclaration du 5 décembre [2007] du vice-président Cheney avalise indirectement la thèse selon laquelle la divulgation de la NIE 2007 peut être considérée comme un “coup d’Etat” que nous qualifiions le 4 décembre de “coup d’Etat Washington’s style”, et qui pourrait désormais accepter une définition plus large de “coup d’Etat postmoderne”. Le vice-président reconnaît que les conclusions de la NIE 2007 “may hamper diplomatic efforts to confront Tehran”. C’est-à-dire que cette divulgation, si elle est considérée d’un œil réaliste et cynique, est une incursion directe, non contrôlée et non désirée par le gouvernement, de la “communauté du renseignement” dans la politique des Etats-Unis, – mais une incursion nullement illégale ni condamnable par les lois et moyens acceptables et disponibles. »

Il apparaît ainsi remarquable de la dégradation de la situation du pouvoir US que ce pouvoir n’a, au contraire de l’équipe Bush-Cheney, demandé jusqu’ici aucun NIE aux services de renseignement concernant les trois théâtres d’opération envisagés, y compris deux qui sont déjà en pleine activité. Les commentaires que Hersh rapporte sont significatifs de l’absence totale du sens des responsabilités de la part des dirigeants actuels, qui se situent bien un cran en-dessous des gens du temps de Bush-Cheney, – ce qui constitue une remarquable performance. Le  plus important est effectivement la description du détachement total du monde politique US, tous “partis” confondus, des réalités militaires et stratégiques au profit d’une rhétorique extraordinairement vaine et d’une moiraline incroyablement grossière  et perverse.

Nous donnons ci-dessous, repris le 6 mai du site ‘Spirit of Free Speech’, un texte de Seymour Hersh, sous les titres et sous-titre 

« Mais où sont passées les données des agences nationales de renseignement ?

« “Les dirigeants du monde entier se penchent sur ces graves problèmes. Les États-Unis ? Nous avons un dirigeant qui pense que son oncle a été mangé par des cannibales*”. 

« Le Congrès vient d'adopter un énorme programme d'aide pour les guerres en Ukraine et à Gaza, mais la Maison Blanche ignore les informations qu'elle ne veut pas entendre.»

Le texte de ‘Sy’ Hersh du 30 avril 

« La dernière quinzaine a été triomphale pour la Maison Blanche de Biden. La Chambre des représentants, puis le Sénat, ont surmonté une opposition discrète et ont enfin voté des projets de loi sur l'aide à l'étranger d'une valeur de plus de 95 milliards de dollars, qui comprennent des fonds militaires destinés à poursuivre la guerre de l'Ukraine contre la Russie, et la guerre d'Israël contre le Hamas dans la bande de Gaza. 

» Le vote a été salué par les journaux américains : un article du New York Times a déclaré que la question soumise au Congrès était de savoir 

» si les États-Unis “continueraient à jouer un rôle de premier plan dans le maintien de l'ordre international et la projection de leurs valeurs dans le monde entier”

» L'Associated Press s'est fait l'écho des dirigeants de la Chambre des représentants en qualifiant le vote de 

» “tournant historique - un engagement urgent alors que les alliés des États-Unis sont assaillis par les guerres et les menaces, de l'Europe continentale au Moyen-Orient en passant par l'Indo-Pacifique”. 

» La satisfaction suscitée par le résultat du vote, partagée par la Maison Blanche et le Congrès, et l'enthousiasme de la grande presse, ont été plus que perturbants pour ceux qui se souviennent des guerres passées. Des milliards de dollars du contribuable américain vont soutenir une guerre en Ukraine dont beaucoup pensent qu'elle ne peut pas être gagnée et qu'elle pourrait même facilement cesser, et d'autres milliards vont soutenir la guerre à Gaza, ce qui pourrait coûter à Joe Biden des milliers de voix dans des États où l'opposition aux attaques israéliennes en cours est intense.

» Mais la législation, officiellement connue sous le nom de “Ukraine Security Supplemental Appropriations Act 2024”, comportait bien d'autres éléments qui n'ont pas été pris en compte dans les débats du Congrès ou dans les rapports qui en ont été faits. Au moins quatorze des demandes de financement spécifiques pour les besoins militaires de l'Ukraine, y compris les armes, le soutien au renseignement, les opérations générales et la maintenance payées par les contribuables américains, prévoyaient que le président et ses secrétaires d'État et de la Défense rendent compte au Congrès de ce qui avait été fait et à quel rythme dans un laps de temps donné.

» En réalité, ces exigences sont presque toujours ignorées au moment où elles doivent être honorées et sont généralement respectées des mois plus tard par des fonctionnaires subalternes du département d'État et du Pentagone, les questions et les réponses étant accessibles à tous - soit presque personne - pour lecture. Mais les questions posées dans le projet de loi rappellent à certains membres de la communauté américaine du renseignement le type de problèmes plus profonds autrefois soulevés par un document de référence : les National Intelligence Estimates (NIE). Les NIE sont produits à la demande du président et de ses principaux décideurs politiques par une équipe de responsables du renseignement national travaillant au sein du principal service de renseignement américain, le Conseil national du renseignement (National Intelligence Council). Ces hommes et ces femmes sont des spécialistes dans leur domaine et s'engagent à fournir des évaluations non politiques. Ils sont hébergés au siège de la CIA mais sont connus pour être farouchement indépendants.

» On m'a dit que le président et ses principaux adjoints à la Sécurité nationale, le secrétaire d'État Antony Blinken et le conseiller à la Sécurité nationale Jake Sullivan, n'ont pas encore sollicité d'étude approfondie sur l'une des crises internationales du moment : les guerres en Ukraine et à Gaza.

» Le manque d'intérêt apparent de la Maison Blanche pour les questions de politique étrangère les plus épineuses - alors que le président se concentre sur sa réélection - a déconcerté certains vétérans de la communauté du renseignement. 

» “L'administration Biden erre en plein désert”, m'a dit un responsable des services de renseignement américains. “Ils parlent publiquement et quotidiennement de leurs objectifs. Victoire en Ukraine et guerre à Gaza. Résoudre le dilemme palestinien. Mettre Xi échec et mat. Défendre Taïwan. Renforcer l'OTAN. Rétablir notre puissance économique et limiter le changement climatique mondial.

» “Ce ne sont que de belles paroles”, a-t-il déclaré, du tape-à-l'œil. Chacune d'entre elles constitue un sujet une NIE essentielle qui n'existe pas et n'a jamais été réalisée. Où sont le Conseil national du renseignement et notre équipe des plus grands experts de la nation sur chaque question ? Des productions non lues et non pertinentes sur des questions telles que les OVNI et la DEI [diversité, équité et inclusion] dans la communauté. Aucun travail sur les capacités et les intentions des dirigeants mondiaux et des pays clés pour l'élaboration et la mise en œuvre des politiques”.

» En 2009, le Belfer Center for Science and International Affairs de la Kennedy School of Government de Harvard a publié un mémorandum sur le processus de la NIE. Il décrit les NIE comme les 

» “avis les plus autorisés de la communauté du renseignement américain sur les questions de sécurité nationales. Les NIE émettent généralement des jugements sur l'évolution probable des événements à venir et soulignent les implications pour les décideurs politiques américains”.

» Dans mon reportage sur les NIE pour le New Yorker, j'ai appris que les recommandations et les conclusions finales sont souvent examinées par d'éminentes personnes extérieures à la communauté universitaire, après avoir obtenu les autorisations nécessaires, afin de garantir l'objectivité et l'impartialité [nb. Note coupée] avant d'être communiquées à la Maison Blanche et à d'autres bureaux importants au sein du gouvernement. 

» Lors d'une conférence donnée il y a dix jours au Texas, William Burns, le directeur de la CIA qui joue un rôle clé dans les négociations sur les otages entre Israël et le Hamas, s'est plaint que le Hamas ait rejeté ce qu'il a appelé une proposition très prometteuse qui impliquerait la libération des otages en échange de concessions non spécifiées de la part d'Israël. Burns a affirmé que l'obstination du Hamas était responsable des retards dans l'acheminement de l'aide humanitaire dont Gaza a tant besoin. Le New York Times a rapporté aujourd'hui qu'Israël avait réduit le nombre d'otages dont la libération était requise pour le Hamas dans le cadre de la première phase de la trêve de cessez-le-feu. Le secrétaire d'État Blinken a qualifié cette proposition d'“extraordinairement généreuse” de la part d'Israël. Il a ajouté que “le seul obstacle entre la population de Gaza et le cessez-le-feu, c'est le Hamas”.

» Le responsable des services de renseignement m'a donné une autre version de la responsabilité de l'échec des pourparlers. Il s'est plaint du manque de “cadre” dans les négociations sur les otages - quelque chose qu'une NIE aurait pu fournir. 

» “Personne à la Maison Blanche ou dans l'administration n'a demandé à la communauté du renseignement de la conseiller”, a-t-il affirmé. Si tel avait été le cas, on leur aurait dit que les perspectives d'un accord étaient faibles. “Israël va éliminer le Hamas”, a-t-il déclaré. “Lorsque le dernier membre du Hamas aura pris une balle, le cessez-le-feu sera décrété. Ils vont entrer dans Rafah. Fin de l'histoire.”

» Il a cité un proverbe turc pour illustrer la position du Premier ministre Benjamin Netanyahu : “Nous brûlerons les tapis pour venir à bout des puces”. Le fonctionnaire a ajouté que les Israéliens ont dit à Washington que si Netanyahou “démissionnait demain, un membre du Cabinet de guerre prendrait sa place et que leur politique ou leur engagement ne varieraient pas d'un iota”.

» Les prévisions du fonctionnaire pour l'avenir immédiat sont sombres : 

» “Bibi va être inculpé par la Cour pénale internationale, de même que trois généraux israéliens. Les forces de défense israéliennes vont commencer à attaquer à Rafah cinq repaires connus du Hamas. La politique américaine demeure incompréhensible. Les événements sur le terrain et l'aide financière massive devraient être distincts de la politique.

» “Les dirigeants du monde entier se penchent sur le problème. Je pourrais passer en revue chaque pays. Les États-Unis ? Nous avons un dirigeant qui pense que son oncle a été mangé par des cannibales*”. » 

 

Note

* L'oncle du président Joe Biden a-t-il été mangé par des cannibales ? C'est ce qu'il semble avoir suggéré - à deux reprises - cette semaine lorsqu'il a déclaré que les restes de son oncle, un vétéran militaire décédé pendant la Seconde Guerre mondiale dans un accident d'avion au large de la Nouvelle-Guinée, n'avaient pas été retrouvés. Le récit de M. Biden diffère de celui publié par l'Agence comptable de la Défense pour les prisonniers de guerre qui indique que l'oncle de M. Biden, Ambrose Finnegan, et deux autres hommes “n'ont pas réussi à émerger de l'épave en train de couler et ont disparu dans l'accident”.

 

Mis en ligne le 6mai 2024 à16H30