Qu’est donc la gauche-antiwar devenue ?

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Qu’est donc la gauche-antiwar devenue ?

Dans nos jeunes années (celles de ce site, moins de son capitaine), qui furent celles notamment de l’enchaînement 9/11-Afghanistan-IrakII après l’annonce de la séquence par le signal que constitua l’infâme guerre du Kosovo, nous avions pris l’habitude sympathique de nous retrouver aux côtés de nombre de “libéraux” (en fait, politiquement des “progressistes”) américains. Cela impliquait des alliances inattendues sur le terrain politique. Effectivement, des libertariens, isolationnistes de la droite populiste comme Justin Raimondo, travaillaient dans le même sens qu’un Tom Engelhardt ou un Glenn Greenwald. C’était une perspective immense et intense, comme l’étaient les foules de millions de gens opposés à l’assaut contre l’Irak, en janvier-février 2003, dans les rues des grandes villes du monde. Nous pensions que cette alliance multiple et diverse était promise à durer pare que nous prenions toute cette cohorte pour des antiSystème, même si le mot dans cette si particulière orthographe n’était pas encore dans notre arsenal sémantique. 

(Pour cette raison que nous croyions alors antiSystème ces gens qui sont ici le sujet de notre intérêt, nous ne les qualifions pas, selon le sentiment de l’époque, d’‘américanistes’ mais bien d’‘américains’. Aujourd’hui, c’est ‘américanistes’ qu’il faut écrire. Tout est déjà dit dans cette nuance.)

Cela dura sans une ride, sans un trébuchement, tout au long des mandats de GW Bush, qui virent, – c’est l’essentiel pour notre compte, – se déployer les premiers signes puissants de la folie destructrice de la “politiqueSystème”, – les guillemets s’imposaient alors. Puis Obama, c’est-à-dire Saint-Barack comme rêve de le canoniser (ou dirait-on ‘le droniser’ ?) le Vatican mis aux normes modernistes, descendit de son Olympe pour consentir à nous diriger. Alors et subrepticement, mais très vite par contre, les choses commencèrent à changer avec l’esprit nouveau, à la mesure de ce miracle véritablement divin d’un semi-Africain-Américain à la Maison-Blanche, – c’est-à-dire la pure-Vertu et l’Innocence-née s’installant dans le bureau ovale. BHO et sa ‘cooltitude’ (selon le jugement d’Antoine de Caunes) semblaient représenter l’accomplissement des caractères fondamentaux de la modernité ; au reste, on jugera que c’est doute vrai puisqu’il poursuivit la politiqueSystème, mais plutôt en mode-turbo.

L’essentiel de la cohorte le suivit, les yeux fermés et le sourire aux lèvres, embrassant les causes sacrées des djihadistes en Syrie et des groupes néo-nazis payés par les oligarques corrompus en Ukraine-Maidan, libérée comme l’on sait. Le reste gronde depuis ces temps novateurs comme un torrent, alimenté par une haine de Trump survenu sur la grande scène de l’Effondrement du Système et une adoration du progressisme-sociétal New-Age (LGTBQ, antiracisme, etc., avec tous les gri-gris de la nouvelle-religion) ; au reste, cette haine et cette adoration mesurent finalement ce que cette évolution a accumulé de frustration et de tension-torsion psychologique pour en arriver, pour cette gauche-antiwar, à soutenir tout ce qu’il y a de belliciste, d’impérialiste, – et, pour notre compte, d’absolument déstructurant. Finalement, nous suggérerions pour le cas de cette gauche-antiwar devenue ‘Anti-Antiwar Left’, un diagnostic de l’ordre de la pathologie de la psychologie bien plus qu’une posture idéologique.

Mais certes, ils n’ont pas tous disparu dans ce trou noir de l’inversion. C’est à propos du livre de mémoires de l’une des rares fidèles à ses engagements et furieuse dénonciatrice de cette “gauche postmoderniste” invertie, l’une que nous avons déjà citée à plus d’une reprise (ici, la plus récente citation), Diana Johnstone, qu’a été conçu le texte ci-dessous de James W. Carden. Johnstone a écrit Circle in the Darkness, pour décrire cette piètre odyssée de la trahison et de la transformation de la gauche-antiwar en une ‘Anti-Antiwar Left’. Carden cite parmi ces fidèles qui n’ont jamais cédé, notre ami William Pfaff, à qui il est ainsi rendu un juste honneur, – et il dit d’eux, exprimant sans doute justement combien le fait d’être expatrié leur a permis de garder un jugement aussi ferme que nécessaire sur les épouvantables turpitudes de leur pays sous l’empire du Système :

« Johnstone fait partie d'une lignée d'écrivains américains expatriés qui, peut-être en raison d'une objectivité conférée par la distance, ont observé la conduite et l’évolution de leur pays plus clairement que nombre de leurs contemporains demeurés aux États-Unis. Parmi les membres du club figurent William Pfaff, qui a écrit pendant de nombreuses années depuis Paris, et le correspondant de longue date en Asie, Patrick Lawrence. Le livre de Johnstone, basée à Paris, apporte un éclairage moral des questions de la guerre et de la paix qui sont, hélas, trop souvent absente de la plupart des écrits contemporains sur les affaires étrangères. L’absence quasi totale à gauche [des questions de la guerre et de la paix] pendant les années Trump devrait susciter la réflexion et l'inquiétude. »

Carden passe en revue, bien entendu, un certain nombre de cas de personnalités de la gauche-antiwar devenues ‘Anti-Antiwar’ tout en prétendant rester “de gauche”. Il prend notamment le cas du projet The Intercept, un site extrêmement actif et puissant installé en 2014-2015 et en décrit rapidement certains aspects prompts à la rendre suspect, et illustratif de cette ‘Anti-Antiwar Left’…

(Mais il n’aborde pas le cas de Glenn Greenwald, l’un des fondateurs éditoriaux d’Intercept, homme fameux de la gauche-antiwar qui assura quasiment à lui seul l’odyssée d’Edward Snowden, qui est toujours en poste à Intercept, qui écrit toujours dans un sens qui ne trahit pas ses engagements anciens [voir son dernier travail, très intéressant, sur la question des rapports des populismes de gauche et de droite]… Intercept reste une entreprise assez énigmatique et la question de l’évolution des antiSystème de gauche des années 2000 très compliquée.)

Voici ce que Carden écrit sur The Intercept : « Et puis il y a The Intercept, financé par un obscur milliardaire ayant des liens avec l'Agence américaine pour le développement international [USAID], Pierre Omyidar. Sous la direction de Betsy Reed, ancienne rédactrice en chef de Nation, The Intercept a donné la parole à certaines des voix [‘anti-Antiguerre’] les plus stridentes, notamment celles de James Risen, Robert McKay et du Britannique Mehdi Hasan. L’enthousiasme de Mehdi Hasan pour une victoire du jihad sur l’État socialiste et multiconfessionnel syrien n'est peut-être pas surprenant compte tenu de ses opinions passées dans lesquelles il comparait les non-croyants à des “animaux”.

» Dans une chronique d'avril 2018 pour The Intercept, Hasan a écrit une lettre ouverte hystérique à ceux qu’il considère comme des “apologistes d'al-Assad” pour le crime d'avoir exprimé du scepticisme concernant une série d’accusations d'utilisation d'armes chimiques par le régime syrien. “A ceux d’entre vous, à l’extrême gauche de l'antiguerre, qui ont un faible pour le dictateur de Damas, je demande : Avez-vous perdu l'esprit ? Ou n’avez-vous pas honte ?”, a fulminé Hasan. Ce qui a suivi a été une litanie des crimes d’Assad [selon Hasan] et ensuite, bizarrement, des assurances de Hasan que lui aussi s'oppose aux zones d’exclusion aérienne, armant les rebelles et les actions de regime change. »

Il est vrai que Carden décrit, relayant en cela Johnstone, un phénomène très caractéristique de notre temps, concernant à la fois le groupe sujet du commentaire (la ‘cohorte’ des ‘Anti-Antiwar Left’), à la fois le comportement général dans le champ de la politique au sens le plus large possible du mot, – embrassant notre façon de vivre, de penser et d’agir. Le problème essentiel que nous identifions est le fait de voir évoluer des personnes et des groupes, – et cela vaut pour nous-mêmes, – selon des perceptions subjectives presqu’exclusivement et non plus en partie seulement ; donc évoluant hors de logiques communes nées de références objectives, justement parce que ces références objectives ont disparu.

Il s’agit bien entendu toujours du même phénomène, qui est à notre sens le caractère essentiel qui fait que notre époque, notre ère de temps historique élevé au métahistorique, est à nulle autre pareille. La puissance du système de la communication a assuré et maintient la destruction de ces références objectives, participant essentiellement à la désintégration de la réalité, et nous place effectivement devant des phénomènes d’évolution des esprits et des jugements que nous ne pouvions ni ne pouvons objectivement prévoir.

Ainsi, dans le cas de cette ‘Anti-Antiwar Left’, ce qui est surprenant n’est pas le fait qu’elle existe. (Il a toujours existé une gauche belliciste, et même impérialiste, – et plus, beaucoup plus qu’à son tour !) Le plus surprenant est que des gens de la gauche-antiwar tels qu’on les a connus soient devenus, sans sembler se trahir ni se corrompre, – c’est notre hypothèse et notre certitude, – des ‘Anti-Antiwar’. Le cas de Tom Engelhardt, que nous avons bien suivi dans les années 2000 et tenons pour un commentateur d’une honnêteté exemplaire, est pour nous très emblématique de ce phénomène où nul, dans cette catégorie morale, n’est à condamner même si l’on doit les combattre quand cela s’impose.

Cette question des références devenues des choix et des aventures personnelles par absence d’existences objectives est complètement primordiale. Elle intervient sans doute, par exemple, dans le fait déjà signalé plus haut que les commentateurs restés fidèles à leur engagement initial sont souvent basés à l’étranger, notamment à Paris pour Pfaff et Johnstone, ce qui modifie notablement le jugement en suscitant une liberté rare de choix des références.

(Paris et la France, quelles que soient leur situation, ont toujours été bénéfique aux ‘exilés’ venus des USA, comme des journalistes dans ce cas, et souvent comme les artistes et des écrivains de la littérature : l’air de France semble plus propice au bon jugement de l’Amérique par les citoyens de ce pays, même lorsque les Français/les Parisiens sont dans un épisode d’abrutissement remarquable.)

Ci-dessous, le texte de James W. Carden, publié le 1er juillet 2020 sur CounterPunch.org.

 

dedefensa.org

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The Return of the Anti-Antiwar Left

In her recently published memoir, Circle in the Darkness, the author and journalist Diana Johnstone recalls that only “a few decades ago, “the Left” was considered the center of opposition to imperialism, and champion of the right of peoples to self-determination.”

Johnstone is part of a distinguished line of American expatriate writers, who, perhaps because of an objectivity conferred by distance, saw their country more clearly than many of their stateside contemporaries. Members of the club include William Pfaff who for many years wrote from Paris and the longtime Asia correspondent Patrick Lawrence. The Paris based Johnstone brings a moral clarity to matters of war and peace that is, alas, too often absent from most contemporary foreign affairs writing. Its near total absence on the Left during the Trump years should be cause for reflection, and concern.

As Johnstone recounts, after the Cold War liberals became bewitched by the prospect of waging wars for humanitarian ends. A generation of journalists and foreign policy experts including Samantha Power, Christiane Amanpour, Jamie Rubin, and Christopher Hitchens, would make the Balkans a proving ground for their liberal theories of preventative war, in the process throwing the ancient and venerable tradition of St. Augustine’s Just War theory on the trash heap and paving the way for what was to follow in the coming decades, including Iraq II, Libya, Syria and a global drone war and a “targeted” assassination program.

At the time, Johnstone was one of the few who saw through the ruse, but, as she recalled, she couldn’t get her articles published in the liberal press. According to Johnstone, Hitchens and Company saw to that. The wisdom of bombing Serbian civilians for 78 days in order to carve out a Muslim enclave in the middle of Europe (which in short order would be overrun by the Saudis, Albanian organized crime and human organ traffickers) was rarely questioned.

Indeed, among the bien-pensants, it was impermissible.

Today, skepticism of the mainstream narrative regarding both Russia and the war in Syria is likewise deemed out of bounds by the Left. It is fair to say that a 3 year non-scandal, Russiagate, ignited a cold war fever among liberals and self-styled progressives. Indeed, liberals who once took principled stands against the Iraq war, such as Tom Dispatch and Nation regular Bob Dreyfuss, transmogrified, after Trump’s election, into frothing-at-the-mouth conspiracy theorists.

By my count, during the course of the three year Russiagate ordeal, Dreyfuss wrote at least 30 articles promoting the most ludicrous of the Russiagate conspiracies, among them that Russia was “hiding in your Facebook,” and that, variously, Paul Manafort, Felix Slater and/or General Michael Flynn would, somehow, bring down Trump. That Dreyfuss would prove so credulous in the face of what was so clearly an absurd distraction is perhaps not surprising given his past ties to Lyndon Larouche.

Others, even less discerning than Dreyfuss, but far, far hungrier for attention, have claimed that skeptics of the now discredited collusion conspiracy theory were themselves guilty of indulging in, you guessed it, conspiracy theories of their own.

And so, if in the writings of Dreyfuss, The New York Times’ Michelle Goldberg, Mother Jones’ David Corn, The Atlantic’s Franklin Foer, New York magazine’s resident dolt Jonathan Chait, and many more besides, we can see the emergence of the anti-anti-Cold War Left, there has also reemerged alongside it the very vocal and ravenously unscrupulous anti-antiwar Left. And it is on the issue of the Syrian war on which the anti-antiwar Left has coalesced, inexplicably arguing for the wholesale takeover of a secular police state by the very same Islamist radicals who, if given the chance, would turn around and immediately kill them on the grounds of apostasy.

In Syria, the protests that began in 2011 were quickly overtaken by armed jihadists whose motto was “Christians to Beirut, Alawis to the grave.” Before he was murdered by Syrian rebels, the Jesuit missionary Father Frans vans der Lugt observed that “From the start the protest movements were not purely peaceful. From the start I saw armed demonstrators marching along in the protests, who began to shoot at the police first. Very often the violence of the security forces has been a reaction to the brutal violence of the armed rebels.”

But many prominent voices in mainstream liberal media outlets such as The New York Times, The Washington Post and VICE turned a blind eye to the atrocities committed by the Islamist opposition in their hunger for a US-led regime change operation against Bashar al-Assad. And the war fever extended from the mainstream to the progressive Left.

On the pages and website of the New York Review of Books one searches for genuine antiwar voices in vain. Instead what you most likely will come across are screeds such as the one issued by Janine di Giovanni. In her rage for another US-led war in the Middle East, di Giovanni channelled the ghost of Joseph McCarthy and baselessly accused the antiwar journalist Max Blumenthal of, you guessed it, being in league with (who else?) the Russian government.

And then there is The Intercept, funded by a shadowy billionaire with ties to the US Agency for International Development, Pierre Omyidar. Under the editorship of former Nation managing editor Betsy Reed, The Intercept has given space to some of the most strident anti-antiwar voices including those of James Risen, Robert McKay and the British-born Mehdi Hasan. Hasan’s enthusiasm for a jihadi victory over the socialist, multi-confessional Syrian state is perhaps not surprising given his past views in which he compared non-believers to “animals.”

In an April 2018 column for The Intercept, Hasan penned a hysterical open letter to those he deemed “al-Assad apologists” for the crime of expressing skepticism regarding the latest round of accusations of chemical weapons use by the Syrian regime. “To those of you on the anti-war far left who have a soft spot for the dictator in Damascus: Have you lost your minds? Or have you no shame?,” cried Hasan. What followed was a lengthy iteration of Assad’s crimes and then, oddly, reassurances from Hasan that he too stands against no fly zones, arming the rebels and regime change wars.

So what, we might be forgiven to ask, was the point? It was simply a tedious exercise in moral preening. A speciality of the anti-antiwar Left.

Hasan’s, example is instructive because, in his obvious opportunism and sly fanaticism, he exemplifies everything that a writer like Diana Johnstone is not and, by extension, much that is seriously wrong with the anti-antiwar Left.

Worryingly, the anti-antiwar Left is not going away. Indeed, it has some powerful allies-in-waiting should Joseph R. Biden win in November. In a recent interview with CBS, Biden protege and former deputy secretary of state Antony Blinken bemoaned the fact that the Obama administration’s regime change efforts in Syria didn’t go nearly far enough.

Indeed, Biden’s foreign policy team is stacked from one end to the other with regime change and new cold war enthusiasts who, alas, will find plenty of support from the growing ranks of the anti-antiwar Left. Those who find this development more than mildly depressing might do worse than to take refuge in the work of genuine antiwar voices such as Diana Johnstone’s.

James W. Carden

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