Puisque les talibans sont au Congrès, parlons-en…

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S’il y a un article qui a fait quelque bruit dans le sens du sensationnalisme qu’affectionne le système de la communication, c’est celui de l’ancien parlementaire démocrate du Texas Martín Frost, sur Politico.com le 29 juillet 2011. Passons aussitôt au contenu, qui est d’assimiler Tea Party aux talibans.

«Ten years ago, the Taliban in Afghanistan destroyed two gigantic figures of Buddha, carved into a hillside 18 centuries before. The world was aghast at this barbarian act taken in the name of religious purity. But was powerless to stop it.

»We now have a group of U.S. politicians seeking political purity, who seem to have much in common with the Taliban. They are tea party members; and because of blind adherence to smaller government, they seem intent on risking destroying what American political leaders have constructed in more than two centuries of hard, often painful work. Like the Taliban, they see compromise as an unacceptable alternative…»

…L’image est jolie mais d’évocation inquiétante du point de vue de l’“opérationnalité”. Martin Frost s’est-il avisé que nous ne sommes plus très loin, aujourd’hui, 1) de trouver les talibans assez acceptables pour avoir nombre de contacts avec eux en Afghanistan, et 2) d’observer que la situation leur est tellement favorable qu’on est à peu près assuré de les retrouver rapidement au pouvoir dans les deux ou trois années qui viennent, amalgamés à d’autres groupes, ou bien gouvernant par des voies plus autoritaires. Frost signifie-t-il que c’est ce qui nous attend, aux USA, avec Tea Party ?

Le paradoxe de la situation actuelle est que le monde entier, y compris Washington D.C., découvre avec horreur Tea Party et lui attribue une puissance extraordinaire au moment où, depuis novembre 2010, Tea Party est nettement en déclin. (Tea Party a notamment perdu beaucoup de sa popularité, à cause de sa branche la plus idéologique, en se tenant au côté du gouverneur du Wisconsin durant les troubles de Madison, en février 2011.) La publicité qui lui a été ainsi faite lors de la crise de la dette sera peut-être un bon moyen de relancer la chose, le citoyen US courant pouvant s’aviser qu’après tout, Tea Party est un excellent moyen de mettre un peu de désordre déstructurant dans ce chaos pompeux et arrogant qu’est l’establishment washingtonien actuel. En effet, ceux des commentateurs-Système qui tablent sur la frayeur des citoyens devant l’activisme déstructurant de Tea Party durant la crise de la dette ne tiennent pas vraiment compte que l’humeur du citoyen, et encore plus après les effets catastrophiques pour lui (emploi, etc.) de l’accord sur la dette, serait plus celle de la revendication furieuse et de la colère anti-washingtonienne que celle de la prudence.

Et pourtant Tea Party n’a qu’une responsabilité réduite dans ce tourbillon washingtonien, ce qui montre que les manœuvres de défense du Système sont parfois doublement pervers (en remettant éventuellement Tea Party en selle à cause de son activisme dont il n’est pas la véritable cause). Comme d’habitude, on se précipite aux apparences des remous des négociations, avec le supplément de l’anathème idéologique, et on cantonne la mémoire historique aux dernières 48 heures. La cause fondamentale de la crise, c’est simplement la dette elle-même, qui est de la responsabilité, ou plutôt de l’irresponsabilité du pouvoir de l’establishment, des Maison-Blanche successives, des Congrès successifs (sans Tea Party), de Wall Street avec ses banques dévoreuses de $trillions de l’argent public et ainsi de suite.

Plus près de nous, le responsable est bien l’appareil de l’establishment qui a démontré son impuissance-Système. Cet appareil n’est plus capable de contrôler ses excès et ses parlementaires, comme l’écrit avec un cynisme incroyable, Megan Carpentier, du Guardian, le 29 juillet 2011. Il en faut, en effet, du cynisme, pour rappeler avec regret (“avec cette équipe-là, Tea Party aurait été mis au pas”) l’époque de l’équipe Hastert-DeLay, qui menait la Chambre à majorité républicaine jusqu’en 2006. Cynisme incroyable dans un journal (le Guardian) qui se veut un parangon de la démocratie et de toutes ses vertus, parce que l’équipe Hastert-DeLay (le second en prison pour corruption) représente l’organisation parlementaire la plus mafieuse, la plus basse, la plus médiocre, la plus corrompue, la plus illégitime qui n’ait jamais existé dans l’histoire parlementaire pourtant fort fleurie à cet égard du Congrès des Etats-Unis. Mais fort bien, si madame Carpentier veut cela pour mettre de l’ordre dans les rangs, elle a le sens de la logique-Système et des habitudes qui vont avec ; c’est bien le crime organisé qui, dans les banlieues et quartiers populaires US, avec les municipalités corrompues comme il fallait, sut toujours maintenir l’ordre et défendit effectivement l’ordre du Système, avec ses moyens du bord (racket, corruption, pressions physiques, votes “organisés”, etc.). Puisque Tea Party semble être un mouvement “populiste”, il est assez logique et conforme au Système de lui souhaiter un traitement “démocratique” du genre.

«But it wasn't always this way. Less than a decade ago, in the wake of the compounding infidelity scandals that rocked the then House leadership during the time of then President Clinton's impeachment, former high school wrestling coach Denny Hastert held the speaker's gavel and his consigliere, majority whip-cum-leader Tom “The Hammer” DeLay, ruled votes with an iron fist. Didn't like a bill? Delay didn't care – it was your job to vote for the leadership's legislation. Have a Dick Armey-led group threatening you with a primary opponent? DeLay was scarier: he'd set up your primary opponents, kill your earmarks, yank your chairmanship and even, in a case for which he was eventually censured, go after your family. He had no need to kowtow to some upstart ultra-conservative group, because he made sure they knew who was boss from the outset (and, frankly, you could hardly get more conservative than DeLay).»

Certes, tout le monde s’étonne. Les coutumes sont renversées, non seulement les coutumes mafieuses (voir ci-dessus) mais également les harmonies de compromis, d’arrangements, de “marchés conclu” qui ont toujours marqué les pratiques du Congrès des Etats-Unis…. Toujours, certes, puisque, dès le mois de mai 1791, le premier Secrétaire d’Etat du gouvernement fédéral, Thomas Jefferson, écrivait une lettre fameuse à son président, le premier des Etats-Unis d’Amérique, George Washington, pour dénoncer la corruption du Congrès, les arrangements, les compromissions, et annoncer un avenir bien sombre pour la Grande République si aucun bon ordre n’y était mis. Rien ne changea. De ce point de vue, la crise a marqué une nouveauté historique : les mœurs dénoncés par Jefferson, sans disparaître évidemment puisque les pratiques en question restent actives, ont soudainement été bouleversés par un nouveau spectacle d’intransigeance idéologique qui a pris pour cette période le devant de la scène. Ce n’est certainement pas dire que Tea Party est vertueux à cet égard, certes non et mille fois non ; c’est dire plus droitement, pour aller à l’essentiel, que les circonstances ont soudainement bouleversé les attitudes prioritaires et ont placé les débats sous le signe de la politique, intransigeante, furieuse, voire hystérique, – exercée contre Tea Party, – et que cette pression a montré des résultats mitigés en même temps que la grande peur de l’establishment, version US de La grande peur des bien-pensants

The Observer, du 31 juillet 2011 : «Larry Sabato, a professor of politics at the University of Virginia, said: “This is a very unusual place in American history. No one in my field can remember circumstances like this. You have people in Congress who will not sit down and compromise. Compromise is a dirty word. But representative government is impossible without compromise. The Republicans and Democrats are voting as separate units, which they have rarely done in the US.” […] The crisis is being driven by a hardcore of about 20 House members affiliated to the Tea Party. They are prepared to put at risk the US's faltering economic recovery – and economies around the world – to push the Tea Party ideal of small government, in particular cutting federal spending.»

…Aussi avons-nous droit désormais à diverses crises de nerfs, ici et là, excès des esprits et des cœurs les plus vertueux de l’establishment. Aussitôt, – mais c’est là une contagion qui touche tous les commentateurs, – le spectre de l’intolérance et de la dictature est dénoncé. On a pu entendre et voir l’honorable Fareed Zacharias, digne représentant du non moins digne Council on Foreign Relations (CFR), dénoncer la dictature que, semble-t-il, du moins à son estime, Tea Party voudrait imposer aux USA… (Une chose n’est pas fausse dans les gémissements de Zacharias, et elle est même très encourageante, presque d'essence vertueuse à l'avantage de Tea Party, et c’est l’évocation de la possibilité, de la menace dans ce cas que Tea Party fasse “exploser” le pays.) (Séquence TV reprise par RAW Story le 31 juillet 2011.)

«CNN host Fareed Zakaria was a guest on Anderson Cooper’s AC360 Friday night, where he said that the ultra-conservative tea party faction of the Republican Party was sending a message that “we’ll blow up the country if you don’t listen to us. We will hold hostage the credit of the United States, the good standing of the United States and we’ll blow it up.” “They were not elected dictators of the United States,” he said of their slowing of the debt ceiling negotiation process.»

Certes, Tea Party n’a pas été “élu dictateur des Etats-Unis” et il y a fort peu de chances qu’il ne le soit jamais, ni, surtout, qu’il ne cherche jamais à l’être. Il faut prendre garde à ne pas projeter l’hystérie postmoderniste née et sans cesse aggravée sous la pression matricielle du Système, concernant tous les artefacts qui surgissent à l’occasion de la crise centrale du Système et de sa chute, – de la Chute tout court. C’est une mauvaise tendance et une mauvaise querelle. Dans le cas de Tea Party, comme dans bien d’autres, l’imprécation semble suffire au jugement qu’on en a, qu’on accorde à une sorte de “jugement-Système” avec l’aide du catéchisme du “parti des salonnards”. Le jugement en est fort brouillé par conséquent.

Tea Party n’est certes pas idyllique, ni vertueux, et certains de ses projets sont monstrueux. (Mais la monstruosité est une pratique courante et de tous bords dans ces temps agités.) Comme nous avons souvent tenté de le montrer, Tea Party est une sorte d’“organisation” sans organisation, un rassemblement politique fort peu rassemblé, hétéroclite, insaisissable, une sorte de phénomène renvoyant bien aux conceptions héritées de l’inspiration deleuzienne. Mais, dans un mouvement désormais habituel d’autodestruction, la chose ainsi qualifiée de “deleuzienne” se retourne contre le Système, lui-même dispensateur de destruction de l’essence des choses par la dissolution qu’il implique, également d’inspiration deleuzienne. Objectivement jugée, l’action de Tea Party va dans le sens déstructurant du Système qu’il faut.

Toutes les fariboles idéologiques du Système à son encontre (fascisme, même bolchévisme, etc.) sont bien des fariboles de circonstance. La seule dynamique qui soit commune à ce “mouvement” insaisissable et souvent contradictoire à l’intérieur de lui-même, c’est son opposition au centre, au gouvernement fédéral, à un centralisme public relayant l’action du Système ; cette dynamique qui est un facteur fondamental contre toute formule totalitaire renvoyant au XXème siècle. La formule totalitaire suppose comme condition sine qua non un centre puissant, autoritaire, potentiellement totalitaire, etc., le contraire absolu de ce que cherche absolument Tea Party. Un signe de son action dissolutive de la structure-Système en place, elle-même déjà d’essence totalitaire implicite et engendrant une action dissolutive du reste, c’est le refus de Tea Party de se constituer en parti (Party n’est pas “parti”), de refuser de sortir des structures du parti républicain, donc de poursuivre sa tactique de l’entrisme, donc en se mettant en position, volontaire ou non qu’importe, de tenter d’élargir la contagion de la poussée centrifuge qui le caractérise. Tea Party ne doit pas être jugé sur son simili programme, sur ses intentions de circonstance, sur ses professions de foi d’un économisme extrémiste exacerbé, sur les liens de certains de ses nombreuses fractions avec le business qui de toutes les façons pèse sur tous les groupes washingtoniens, – mais sur l’effet objectif, c’est-à-dire sur l’effet réel de son action. Durant la crise de la dette, Tea Party a évolué, qu’il le veuille ou non, qu’il en ait conscience ou non, comme un système antiSystème attaquant le monstre déstructurant du système washingtonien. Tout le reste est accessoire, secondaire, etc., et constitue plutôt l’occasion d’une vaine thérapie par anathème et tentatives d’exorcisme des idéologues du Système. Car ceux-là, les idéologues-Système, sont bien mal en point.


Mis en ligne le 2 août 2011 à 07H41