Psychologie d'un vote de l’ONU

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Commentant avec sa verve coutumière le vote de l’ONU (hier soir) autorisant certaines formes d’intervention armée contre la Libye («un acte flagrant de colonialisme», précise-t-il), Kadhafi a annoncé dans une interview à la TV portugaise que puisque le monde était fou, il le serait également, – et au jeu du “on verra qui sera le plus fou”, on ne peut pas ne pas considérer qu’il a de solides arguments : «If the world gets crazy with us, we will get crazy too. We will respond. We will make their lives hell because they are making our lives hell. They will never have peace.» Ainsi Kadhafi nous invite-t-il, avec des arguments solides concernant les folies diverses en jeu, dont la sienne en particulier, à considérer cet événement du point de vue de la psychologie.

Particulièrement pessimiste à propos de cette décision de l’ONU provoquée par les Occidentaux, et particulièrement par les Britanniques et les Français entraînant des USA plus que réticents, Mary Dejevsky choisit, elle aussi, l’aspect psychologique de l’événement (The Independent, le 18 mars 2011). Elle y distingue le fantôme finalement toujours en pleine forme de la même psychologie qui présida à l’aventure irakienne de Bush-Blair et des folies de 2002-2003… Inutile de dire que, là aussi, le 17 mars 2011 à New York, cette sorte de folie était bien présente.

«There have been times in the past 10 days when you could listen to David Cameron in the House of Commons and hear not the voice of the Coalition in 2011, but that of Tony Blair from 2002-3. The same well-spoken urgency, the same high morality, the same sincere concern for his fellow human beings, the same confidence of being on the right side of history. Only the intended beneficiary of the proposed military action is different: the besieged anti-Gaddafi forces in Libya, rather than the Kurds or the Marsh Arabs of Iraq.

»And you might ask, with some incredulity, how could it be – how could it possibly be – that the next-but-one British Prime Minister has somehow managed to escape the inoculating effect of Iraq? Yesterday, David Davis – then shadow home secretary, now a back-bencher – had reinforced Mr Cameron's appeal for Libyan no-fly zone. As Mr Cameron had said “deliverable”, so Mr Davis said “eminently do-able”. Simple, easy. That ill-fated “cakewalk” again. Across the Atlantic the response was a good deal more circumspect.»

…Effectivement, les USA sont plus que réticents. Ils ont à l’esprit la marque de l’Irak, éventuellement celle de l’Afghanistan toujours en cours, ces bourbiers indescriptibles où leur puissance militaire ne cesse de s’user jusqu’à l’impotence et la dissolution. Mais les USA ont tout de même suivi, malgré les affirmations répétées de Robert Gates contre l’engagement en Libye.

«…As momentous events sweep the Arab world, his administration has consistently chosen to follow rather than lead. Pressed by allies to offer early support for the protesters in Egypt, or take sides over the fighting in Libya, the White House offered nothing. The one member of his administration whom Mr Obama retained from the Bush years has been the most publicly cautious. Donald Rumsfeld's successor at the Pentagon, Robert Gates, said that enforcing even a no-fly zone would be tantamount to a declaration of war, concerned about becoming embroiled in another country's civil war.

»The post-invasion anarchy in Iraq left its mark. But it is not only this memory that prescribed caution in the US and wariness on the part of Arab opposition groups that might, under other circumstances, have sought American support. At the most basic level, the Iraq war has sapped military capability and money. The US still has almost 50,000 troops deployed there. Nato forces, with the US and Britain supplying by far the largest contingents, are still fighting in Afghanistan. Arguably, Iraq is a reason they are still there a decade on – because operations in Afghanistan took second place, at a key juncture, to Iraq. Whatever the reason, the consequence is that, in combat on two fronts, even the United States cannot spare much more manpower or hardware for use beyond its own borders.

»At a psychological level, Iraq undermined US national confidence, and faith everywhere in US power. What had been sold as a justified and straightforward intervention turned out to be neither. None of the pressure on the US to mount action in North Africa could in any way be described as intelligence-led; on the contrary, the revolts there took the outside world, like almost everyone in the region, by complete surprise…»

D’autre part, il est très aisé de montrer combien cette intervention contre Kadhafi, si elle paraît justifiée en la considérant du seul point de vue de la situation en Libye, est en réalité une partie d’un très vaste domaine, d’une chaîne crisique qui touche l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, où la situation générale est beaucoup plus contrastée que le “méchant-gentil” qui semble définir pour les esprits romantiques de nos dirigeants la situation libyenne. Placée dans ce contexte qui est le seul acceptable, l’intervention souffre alors des maux habituels de l’ambiguïté, de la contradiction, du paradoxe. Dans le Guardian du 16 mars 2011, Seumas Milne observe par exemple combien l’attitude occidentaliste est différente vis-à-vis de l’intervention saoudienne au Bahreïn, faite, comme Kadhafi pour son compte, pour écraser l’opposition démocratique qui s’est révélée dans les dernières semaines dans ce pays. Personne n’envisage d’intervenir contre l’Arabie puisque, au contraire, l’Arabie qui tente de massacrer l’opposition démocratique dans un pays étranger, serait accueillie avec sympathie dans la coalition militaire formée pour tenter d’empêcher Kadhafi de massacrer l’opposition démocratique dans son propre pays. Il y a donc massacre et massacre.

«Increasingly, US and European politicians and media hawks are insisting it's all because the west has shamefully failed to intervene militarily in support of the Libyan opposition. The Times on Wednesday blamed Barack Obama for snuffing out a “dawn of hope” by havering over whether to impose a no-fly zone in Libya.

»But Saudi Arabia's dangerous quasi-invasion of Bahrain is a reminder that Libya is very far from being the only place where hopes are being stifled. The west's closest Arab ally, which has declared protest un-Islamic, bans political parties and holds an estimated 8,000 political prisoners, has sent troops to bolster the Bahraini autocracy's bloody resistance to democratic reform.»

…Sur les conséquences et les effets de la nouvelle aventure militariste et moralisatrice qui commence, bien des arguments et des précédents engageraient à partager la prédiction du Premier ministre turc Erdogan, – une initiative qui serait “totalement contre-productive” et qui “aggraverait le problème”. On verra, en attendant que l’opération soit déclenchée, puisque opération il y aura sans doute.

L’essentiel qu’on peut aujourd’hui observer est que rien ne change dans la psychologie des dirigeants américanistes-occidentalistes, – avec un bémol pour les “américanistes” qui, vraiment, commencent à sentir le poids de la crise d’effondrement de la puissance US. Cette psychologie reste plus que jamais dépendante des pressions du Système, notamment relayées par quelques perroquets fardés en intellectuels (le super-ministre des affaires étrangères de la république française, BHL), avec pour ces dirigeants une psychologie prisonnières de stéréotypes conformistes, de quelques “mots-matière” qui forcent à des pensées marquées par l’automatisme pavlovien. Là-dessus, on ajoutera quelques pincées d’intérêts électoralistes pour l’un (notre sautillant Sarko, par exemple) et l’ivresse assez pauvre d’intellects de dirigeants politiques s’imaginant avoir encore quelque influence sur les événements politiques.

C’est à notre sens le seul point de vue acceptable, pour l’instant, pour apprécier une aventure qui, comme d’habitude, s’appuie sur des bons sentiments dont la manifestation semble justifiée par les événements, et qui souffre du travers épouvantable de ne tenir aucun compte des réalités plus larges qui pèsent sur la situation qu’on prétend résoudre à l’avantage de la vertu. Là aussi, les véritables caractères qui se révèlent sont ceux de la confusion, du désarroi et, finalement, de la crise générale du Système qui partout fait sentir sa loi. La Libye n’est qu’un appendice dans un vaste ensemble de ce perfect storm suprême, que nous avons désigné, – “le Super”, dont la puissance et les effets formidables sont d’une autre nature que les votes à l’ONU. Cela fait peser un doute profond et accablant sur la nouvelle initiative de cet ordre américaniste-occidentaliste qui, depuis plus d’une décennie (le Kosovo, 1999) de façon visible, directe et extrêmement brutale, nous montre que le désordre et l’accélération de la crise générale, sinon l’enfer lui-même, sont pavés de bonnes intentions. La mesure de leur vision politique et de leur intelligence du monde et de sa crise est ainsi prise. D’autre part, diront désespérément les partisans de l’intervention en Libye, – que pouvait-on faire d’autre après tout ce qui avait été dit et promis, devant tant d’événements épouvantables ? L’argument est recevable par défaut, à défaut d’être apprécié pour une finesse qu’il n’a pas ; il a notamment la vertu paradoxale de nous démontrer accessoirement que leur pensée, celle de nos dirigeants politiques qui font profession d’agir, est réduite effectivement aux faibles acquêts des débris d’un humanisme pathétiquement illusoire et bas que leur concède encore une psychologie complètement marquée par cette sorte de folie sans trop d’excentricités, celle-ci caractéristique de l’emprisonnement du Système où ils se débattent.


Mis en ligne le 18 mars 2011 à 09H23