Ontologie de la Troisième Guerre mondiale

Journal dde.crisis de Philippe Grasset

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Ontologie de la Troisième Guerre mondiale

18 mars 2023 (17H45) – Ce qui rend très difficile une analyse impérative de la guerre en Ukraine, de l’‘Ukrisis’, de la “Troisième Guerre mondiale est déjà commencée”, etc., c’est un caractère singulièrement spécifique qui fait qu’il est absolument impossible de placer les adversaires chacun dans “leur camp”. Il n’existe aucun facteur de classement impératif classique, – idéologie, géopolitique, histoire, ethnie, etc., – à moins d’en venir aux arguments suprêmes de l’ontologie de la métaphysique, avec une représentation du Bien et du Mal, selon la position que l’on entend occuper, souvent en jouant des arguments du simulacre.

En lisant le dernier texte de Larry S Johnson, je m’aperçois comme étant présent d’une façon spectaculaire et inattendue, de ce facteur qui est présent dans mon esprit, de plus en plus précisément au cours des années, depuis au moins 2012-2013 lorsqu’il s’agit de la Russie et de Poutine. C’est le texte de Johnson du 17 mars 2023, qui décrit bien autre chose qu’une “guerre par procuration” :

« Understanding the scale and brutality and the global stakes of the war in Ukraine » (approximativement : « Comprendre l'ampleur et la brutalité, et les enjeux suprêmes de la guerre en Ukraine »)

La partie qui nous intéresse commence par un commentaire sur l’“inculpation” de Poutine pour “crimes de guerre” par la Cour Internationale  de La Haye, présenté par Johnson comme un moyen de pression sur le président chinois Xi au moment de sa rencontre avec Poutine. Cette vision extrêmement sommaire doit tout de même être mentionnée “sérieusement” ; je veux dire que les manœuvres ordonnées à la Cour sont attendues par les manipulateurs occidentaux, des communicants “de guerre” qui prennent des actions maquillées de moraline et d’humanitarisme comme des actes de guerre, – justement “comme des actes de guerre”. En aucune façon et dans aucun sens, je ne vois la moindre réserve des auteurs de cet acte, sur le fait qu’une telle manipulation réduit à néant toutes les prétentions de légalité internationale, ni d’une légitimité quelconque, le seul principe possible sur lequel Talleyrand avait appuyé son action au Congrès de Vienne et auquel il reconnaissait une formidable capacité d’autorité dans les relations internationales. 

Notes de PhG-Bis : « Dans ses ‘Mémoires’, Talleyrand justifie son soutien à Louis XVIII au printemps 1814 de cette façon : “Avec un principe, nous sommes forts ; nous n’éprouverons aucune résistance ; les oppositions , en tout cas, s’effaceront en peu de temps ; et un principe, il n’y en a qu’un : Louis XVIII est un principe, c’est le roi légitime de la France...” » 

Bien évidemment, avec cette affaire (La Haye) qui fera évidemment long feu, comme tout ce que les communicants déploient en temps de guerre, nous sommes loin des rivages de la moindre légitimité. D’une façon assez ironique qu’il ignore sans doute lui-même (un de ses aïeuls fut un solide combattant de l’indépendance américaine), Larry Johnson compare Poutine et Xi aux Pères Fondateurs qui créèrent cette énorme machinerie que sont devenus les Etats-Unis.

« La guerre ne se déroule pas seulement sur le champ de bataille. À la veille du sommet de la semaine prochaine entre le président russe Poutine et le premier ministre chinois Xi Jinping, la Cour internationale de La Haye a annoncé une inculpation faussaire et infondée de Poutine pour des crimes présumés contre des enfants. C'est de la pure foutaise, mais diffamer les gens est apparemment la seule arme que l'Occident a encore à sa disposition pour s'attaquer à la Russie. Les médias occidentaux ont publié de nombreux articles déclarant que Poutine était un criminel de guerre et que les dirigeants étrangers devaient l'éviter. Curieusement, les actes d'accusation sont des allégations de conduite criminelle qui doivent être prouvées devant un tribunal. Mais la plupart des Occidentaux n'attendent pas que la procédure judiciaire suive son cours, ils ont déjà décidé que Poutine est coupable.

» Cela n'aura aucun effet négatif sur le sommet Poutine/Xi de la semaine prochaine. Au contraire, cela rappellera à Xi que le soi-disant “ordre international fondé sur des règles” est une voie à sens unique qui n'est utilisée que pour servir les intérêts de Washington. Comme les fondateurs américains en 1776, Poutine et Xi comprennent que s’ils ne se tiennent pas ensemble, ils seront “traités” séparément si l’Occident obtient ce qu'il veut.

Là-dessus Johnson enchaîne sur des commentaires de « l’extraordinaire » Maria Zakharova, examinant les accusations lancées contre Poutine à “la lumière” de l’évolution des mœurs sociétaux en “Occident-éclairé”. Du coup, le commentaire se trouve haussé d’un cran décisif, vers des matières fondamentales, véritablement ontologiques, en transférant les incroyables vaticinations du wokenisme-LGTBQ+ au niveau qui leur convient, qui est au-delà même du civilisationnel, mais bien au niveau de l’être, – c’est-à-dire une évolution effectivement ontologique dans la perception du conflit, qui place nombre de personnes devant la nécessité d’une nouvelle manière de l’appréhender.

« L’extraordinaire porte-parole du ministère russe des affaires étrangères, Maria Zakharova, a souligné l'hypocrisie stupéfiante de l'Occident lorsqu'il porte de telles accusations :

» “Les expériences de "l'Occident éclairé" sur le changement de sexe des enfants, la persécution des médecins qui croient qu'il n'y a que deux sexes, l'interprétation pervertie du droit des mineurs, la destruction de l'institution familiale, le remplacement de "maman" et "papa" par les termes dégénérés de "parent A" et "parent B", la propagande des perversions parmi les mineurs - tout cela n'est pas un accident ennuyeux, mais une politique à grande échelle dans les pays centrés sur l'OTAN. Et les États qui, comme la Hongrie, tentent de résister au sein de l'Alliance, font l'objet d'une véritable persécution.

» “Les sanctions et le harcèlement à l'encontre de Leonid Roshal (pédiatre renommé, président du Fonds international de bienfaisance pour aider les enfants dans les catastrophes et les guerres) et de Maria Lvova-Belova (commissaire présidentiel pour les droits de l'enfant en Russie) sont des signes de la déshumanisation des dictatures libérales.”

» Les commentaires de Mme Zakharova trouveront un écho auprès des parents du monde occidental qui croient encore en la science, en particulier en la biologie, et qui luttent contre l'agenda déviant qui tente d'effacer la réalité des différences entre les hommes et les femmes. La Russie comprend que cette guerre ne consiste pas seulement à éliminer les nazis en Ukraine et à sauver les habitants du Donbas. Une guerre culturelle mondiale est en cours et les fondements mêmes des racines philosophiques et religieuses de la culture occidentale sont en danger. La Russie se rend compte qu'elle se bat pour préserver la vérité religieuse embrassée par le christianisme, le judaïsme et l'islam : Dieu a créé l'homme et la femme.

» Les tentatives de la Russie pour sauver les enfants des ravages de la guerre sont violemment attaquées alors que la plupart des gouvernements et des médias occidentaux restent muets sur le meurtre d'enfants ukrainiens au cours des neuf dernières années par le gouvernement ukrainien dans son bombardement incessant des civils dans le Donbass.

» Je m'attends à de nouvelles manœuvres de la part de Washington et de l'OTAN pour tenter de perturber la rencontre entre Poutine et Xi. Ces manœuvres échoueront et le sommet consolidera l'agenda visant à créer un nouveau monde multipolaire qui se soustrait au contrôle de l'Occident »

On doit rappeler, comme je me fais souvent, qu’est il y a dix ans qu’a été mis en lumière la position ontologique de Poutine, avec dans son chef une extension spirituelle et religieuse que d’autres peuvent évidemment ne pas suivre. Mais c’est l’aspect ontologique qui importe. Il était implicitement présent dans ce commentaire de décembre 2013 de Patrick Buchanan (souvent rappelé, effectivement, pour situer l’origine de la question soulevée ici), que nous présentions avec notre propre commentaire le 18 décembre 2013, « Poutine est-il l’un des nôtres ? » :

« Alors que la plupart des médias américains et occidentaux le qualifient d'autoritaire et de réactionnaire, de rétrograde, Poutine voit peut-être l'avenir avec plus de clarté que les Américains encore prisonniers du paradigme de la guerre froide. Alors que la lutte décisive de la seconde moitié du XXe siècle était verticale, Est contre Ouest, la lutte du XXIe siècle pourrait être horizontale, les conservateurs et les traditionalistes de tous les pays s'opposant à la laïcité militante d'une élite multiculturelle et transnationale. Et si l'élite américaine se trouve à l'épicentre de l'anti-conservatisme et de l'antitraditionalisme, le peuple américain n'a jamais été aussi aliéné ni aussi divisé culturellement, socialement et moralement.

» Nous sommes désormais deux pays...

» Poutine affirme que sa mère l'a fait baptiser secrètement lorsqu'il était bébé et qu'il se déclare chrétien. Ce dont il parle ici est ambitieux, voire audacieux. Il cherche à redéfinir le conflit mondial “Nous contre Eux” de l'avenir comme un conflit dans lequel les conservateurs, les traditionalistes et les nationalistes de tous les continents et de tous les pays se dressent contre l'impérialisme culturel et idéologique de ce qu'il considère comme un Occident décadent.

» “Nous n’empiétons sur les intérêts de personne, a déclaré Poutine, et nous n'essayons pas d’enseigner à qui que ce soit comment vivre”. L’adversaire qu'il a identifié n’est pas l'Amérique dans laquelle nous avons grandi, mais l’Amérique dans laquelle nous vivons, que Poutine considère comme païenne et sauvagement progressiste. Sans nommer de pays, Poutine s'en est pris aux “tentatives d'imposer des modèles de développement plus progressistes” à d’autres nations, qui ont conduit au “déclin, à la barbarie et au sang”, une attaque directe contre les interventions américaines en Afghanistan, en Irak, en Libye et en Égypte.

» Dans son discours, Poutine a cité le philosophe russe Nicolas Berdiaev, que Soljenitsyne avait salué pour le courage dont il avait fait preuve en défiant les inquisiteurs bolcheviques. Bien qu'il ne soit pas connu de tous, Berdiaev est favorablement recommandé au Centre Russell Kirk pour le renouveau culturel. »

Buchanan est bien vieux aujourd’hui et ses commentaires n’ont plus le brio d’il y a dix ans. Comme Andrei Amalrik avait écrit en 1970 (pour son édition française) « L’URSS survivra-t-elle en 1984 ? » ; Buchanan avait écrit en 2011 « L’Amérique survivra-t-elle en 2025 ? », question qui nous et paraît tout à fait d’actualité (titre complet : « Suicide of a Superpower : Will United States Survive in 2025 ? »). L’on voit tout de même que les grandes questions qui ont été précipitamment repoussées et mis sous le tapis du ‘Russiagate’ et de la guerre de l’‘Ukrisis’ déguisée en fable moralisatrice sur la vertu de l’Occident, – que ces grandes questions ne sont pas si loin.

Il m’apparaît de plus en plus évident, à mesure que le simulacre se détricote, que le véritable enjeu de l’affrontement doit apparaître aux yeux de tous. Comme il était apparu aux yeux de Buchanan, hors de la pression des événements antirusses qui suivirent, il sort aujourd’hui aux yeux d’un Larry S. Johnson. Je veux dire que cet ancien officier de la CIA, dont le succès est considérable depuis qu’il s’est dégagé du surprenant piège que s’est révélé être le site du colonel Lang, a peu l’habitude de faire de la philosophie fondamentale. Il en fait pourtant ici, indirectement mais avec force, en citant le wokenisme et la dégénérescence accélérée qui l’accompagne comme pas loin de constituer l’enjeu central de l’affrontement ukrainien.

Ainsi la “Troisième Guerre Mondiale” prend-elle un aspect très particulier, un aspect qui lui est décisivement propre et sans comparaison possible avec les images qu’on a à l’esprit. Certes, la bataille de Barmouth compte évidemment beaucoup et constitue un événement significatif, mais elle ne dit rien, plongée dans le “brouillard de la guerre” telle qu’elle est, des enjeux fondamentaux de l’ensemble de l’événement.

La question est bien entendu de savoir comment ces “enjeux fondamentaux” vont se signaler, sinon se signalent déjà dans le cours de la guerre. Il me semble inévitable, effectivement, que de telles dynamiques puissent être contenues très longtemps alors que le simulacre qui les dissimulait ou les contenait est en train de se défaire. Une telle mise en évidence implique des renversements de jugement extrêmement radicaux et sans doute difficiles, qui devront se faire d’une façon imprévisible. Quoi qu’il en soit, on voit bien la singularité remarquable de cette “Troisième Guerre mondiale”, où la notion d’“ennemi” est extraordinairement complexe, malléable, etc.

Encore un petit extrait du texte référencé, pour apprécier combien le problème qui se pose aujourd’hui, se pose depuis longtemps, qu’il a la vie dure malgré tous les avatars qu’on lui fait subir, et qu’il faudra bien un jour admettre de le considérer... Ceci, venu de décembre 2013, alors qu’il était beaucoup moins question de “Troisième Guerre mondiale”... Et les considérations sur les changements radicaux envisageables aux USA sont beaucoup plus à prendre en compte, aujourd’hui plus qu’hier, pour la France où le monde intellectuel s’est embourbé dans des combats, des causes et des invectives surannées, d’un autre temps, – rien que du temps perdu...

« Si l’on parvient à mener à bien cet exercice de souplesse intellectuelle, de capacité d’adaptation, cette affirmation enfin de l’opérationnalité de la liberté de l’esprit, sortie de la gangue théorique qui acclame la liberté de l’esprit sans jamais permettre de l’exercer, alors le code fondamental, la parole centrale de notre Sphinx moderne “antiSystème versus Système” apparaissent dans toute leur évidence et toute leur puissance. Tout cela, enfin, parce qu’il est temps, impérativement et sans hésitation, avec l’audace de l’esprit qui se débarrasse des “étiquettes” politiques étriquées même (surtout, pardi !) lorsqu’elles ont des prétention plus élevées, ces “étiquettes” qui sont ce par quoi le Système nous enchaîne, – il est temps d’identifier l’“ennemi principal” (et même l’“ennemi exclusif”, si l’on veut bien prolonger la pensée de l’oncle Ho en 1946, classant la Chine comme “ennemi principal” et mettant de côté son hostilité pour les Français), – il est temps d’attaquer cet ennemi exclusif par tous les moyens possibles, avec tous les alliés possibles... [...]

» Tout cela étant exprimé avec conviction et force, l’on peut alors mieux considérer ce qu’une position comme celle de Buchanan représente de révolutionnaire dans le paysage politique des USA, de Washington. Faire sortir un conservateur US, même “paléo”, de sa gangue anticommuniste nécessairement recyclé en hostilité latente pour la Russie, cette gangue qui s’appuie sur un antiétatisme radical né des conceptions fondamentales des Pères Fondateurs et de l’origine libertarienne et localiste (“démocratie localiste” jeffersonienne) des USA, réactualisée d’une hostilité violente pour tout ce qui peut être assimilé au “socialisme” européen, cela donne une mesure éclairante du reclassement accéléré en cours... » 

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